
Le mensonge et la colère
Par Denis Robert, avec Johann Chapoutot, Benoît Coquard, Alizée Delpierre, Hugues Jallon, Marc Joly, Eugénie Mérieau et Jean-François Bayard
Editions Blitz & Blast, 2026
« Ces années Macron sont tragiques. Elles ont creusé des abîmes entre les Français et ont fait sombrer l’idéal démocratique. Macron, par sa prédation du pouvoir et des élections, a enlevé au peuple ce qui lui restait de souveraineté. » (p. 13) Dans Le mensonge et la colère, le journaliste, fondateur du média en ligne Blast, Denis Robert, revient, à travers une série d’entretien retranscrits dans le livre, sur le mal profond qu’ont causé aux français les deux quinquennats Macron et leur violence extrême dans tous les domaines : violence institutionnelle, démocratique, sociale et policière. Donnant la parole à Johann Chapoutot, Benoît Coquard, Alizée Delpierre, Hugues Jallon, Marc Joly, Eugénie Mérieau et Jean-François Bayard (en postface), Denis Robert dresse le tableau implacable et sinistre d’un règne de destruction, d’Etat policier voire de pente fascisante. Le mensonge et la colère, premier ouvrage de la toute nouvelle maison d’édition Blitz, donne 8 perspectives, incluant la préface de Denis Rober et la postface du Jean-François Bayart, sur les années Macron, comme une sorte de bilan pointilliste – et provisoire – d’un règne néolibéral autoritaire.
On pourrait lire Le mensonge et la colère uniquement pour la belle préface de Denis Robert tant elle est forte et poignante. Dans son long texte introductif, le journaliste mêle l’analyse politique à son propre parcours personnel, il fait consonner la décrépitude collective infligée par le macronisme aux français à la lente désagrégation intellectuelle de son propre père causée, non par quelque dégénérescence organique des synapses cérébrales, mais par des années d’empoisonnement au contact télévisuel des médias du groupe Bolloré, CNews en tête. Denis Rober voit comment, lorsqu’il rentre chez lui, en Lorraine, déjeuner avec Lucien toutes les semaines, ce dernier se trouve peu à peu « intoxiqué par la propagande raciste et sécuritaire » (p. 32) de CNews, comment il « pensait de plus en plus que nous pourrions être envahis par des étrangers et [comment] il craignait d’être cambriolé » (p. 32). Cette chaîne de propagande d’extrême droite, gavant de sa merde raciste, antisociale et fascisante les esprits perméables – ceux de nos aînés en premier lieu, dont le principal loisir est la télévision qui ronge peu à peu leurs défenses intellectuelles par la force des choses et la puissance de la simple répétition – ainsi que ses consœurs plus ou moins macronardes, ont en quelque sorte volé à Lucien et à Denis les dernières années de leur connivence de père et de fils. « Les programmes de la chaîne de Bolloré l’ont abruti » (p. 33) écrit Denis Robert avec une amertume et une tristesse bien perceptibles. Cette télé les a éloignés, quel que soit l’amour qu’ils se portaient – amour qui transparaît dans chaque ligne que l’auteur consacre à son père. Et c’est ça l’effet le plus tragique et direct de CNews : altérer les esprits afin de semer la discorde y compris entre le père et le fils. Le texte de Denis Robert articule ainsi l’échelon individuel et familial à l’échelon collectif et social : le mal profond qui nous ronge en tant que corps social nous ronge aussi en tant qu’individus.
Dans cette préface, le fondateur de Blast revient sur son passé de journaliste à Libération, les plumes qu’il a perdu en révélant l’affaire Clearstream et les années de procédures judiciaires, son détour par la littérature et la peinture, puis son retour au journalisme au Média puis à Blast. Une trajectoire personnelle qui illustre, une fois de plus, une trajectoire collective. Il raconte de quelle manière les circonstances d’alors l’ont fait accepter de remonter en selle, pour un dernier tour de piste pensait-il, « poussé par le mouvement des gilets jaunes et traumatisé par la répression qu’on leur opposait » (p. 33). Sept ans plus tard, en 2026, nous seulement le tour de piste n’est pas fini, mais il fondé un nouveau média et la répression autoritaire n’a fait qu’empirer. Comment, dès lors que le pouvoir en place dérive vers l’extrême droit au point de se confondre parfois avec elle, que des médias hégémoniques lobotomisent littéralement nos concitoyens, et que pouvoirs et médias, ensemble, recréent un monde factice, un « double » pour parler comme Naomie Klein, comment dans ces circonstances, résister à ce mouvement général ? Première étape : « il faut observer, lire et relire, recouper, décrypter. Lever les voiles. » (p. 33) Le journaliste reprend le dessus. Voilà l’objectif poursuivit dans Le mensonge et la colère : lever les voiles. Expression à prendre dans les deux sens : tout d’abord dissiper les brumes obscures des propagandes et des manipulations, mais aussi prendre le large, non pour s’enfuir mais, au contraire, pour retrouver les rivages sûrs du réel.
« Soumission. Trucage. Rage. Perplexité. Somnolence. Faiblesse. Déliquescence. Obéissance. Mimétisme. Douleur. Désorientation. Combat. Liberté. Perversité. Asservissement. Propagande. Commerce. Ordre. Révolte. Fascisme. Corruption. Manipulation. Chaos. » (p. 13) Bien qu’on tente jour après jour de nous les confisquer, de nous les ôter de la bouche, ou de les subvertir, les mots ne manquent pas. Mais ce sont « mensonge » et « colère », les plus simples et les plus directs, qu’a choisi Denis Robert. Ce sont ces mots qui irriguent tout le livre, dans chaque texte, à chaque page.
Le mensonge
Pour Johann Chapoutot – historien spécialiste du nazisme, professeur à Sorbonne Université – le mensonge, c’est celui tout d’abord, bien évidemment, de la propagande orchestrée par Goebbels et Alfred Hugenberg, le Bolloré de l’époque, propriétaire de titres de presse et de la principale société de production cinématographique. C’est le mensonge perpétuel d’Adolf Hitler, qui « ne sait faire qu’une chose dans la vie : c’est parler et séduire » (p. 60) ; c’est la vision du monde même du nazisme, qui « est un complotisme » (p. 48). Mais c’est surtout celui d’un Adolf Hitler qui aurait pris le pouvoir démocratiquement au terme d’élections régulières, dit-on afin de mieux salir la démocratie et le peuple, alors que « les nazis n’ont rien pris : le pouvoir on le leur a donné » (p. 65), au moment-même où ils sont en déclin dans les urnes. Le calcul politique des élites bourgeoises au pouvoir était clair : tenter d’« acheter les nazis » pour faire alliance avec eux sur le plan électoral, les manipuler, les instrumentaliser, faire le pari qu’on pourra les contrôler à peu de frais. C’est l’exact inverse qui se produisit, les nazis ont retourné le pouvoir en place à Weimar, de sorte que « ceux qui pensaient avoir fait une bonne affaire se retrouvent donc tous morts ou sous tutelle dix mois plus tard » (p. 66).
Pour Eugénie Mérieau – politologue spécialiste de droit constitutionnel, Maître de Conférence à Paris Panthéon Sorbonne – c’est le mensonge de la Constitution de la Vème République présentée comme fondamentalement démocratique alors qu’elle est en réalité « semi-autoritaire » (p. 98) et permet un exercice du pouvoir autocratique par un Président jouissant de prérogatives exorbitantes. La Constitution offre en effet au Président l’article 16, lui permettant de prendre les pleins pouvoirs « lorsque les conditions l’exigent » (p. 112) sans préciser les conditions en question, qu’elle laisse à la libre appréciation du Président, et soustrait au contrôle du Conseil Constitutionnel, sommé de donner un avis purement consultatif, et bien sûr du Parlement, dépouillé de tout pouvoir. L’article 16 institutionnalise ainsi la possibilité de la « dictature » (p.112). Il y a aussi la « fable linéaire, une sorte de conte de fées vers la réalisation progressive d’un Etat de droit de plus en plus parfait et de plus en plus juridique » (p. 99) alors que nos Etats intègrent de plus en plus les normes juridiques des états d’urgences successifs et instituent progressivement les limitations à nos droits et libertés fondamentales. La juriste, spécialiste des états d’exception, revient sur cette idée dans cette intervention. Notre soi-disant « démocratie »[1] approfondit sa dérive autoritaire en mettant en place des lois d’exception dictées par les urgences du moment – le terrorisme, les JO etc. – qu’elle fait ensuite entrer dans le droit coutumier, faisant de ce qui était inacceptable avant-hier puis conjoncturellement admis hier la norme aujourd’hui. Autre mensonge : la tyrannie prospèrerait sur les décombre du droit or, dit Mérieau, « les régimes autoritaires utilisent aussi le droit, car le droit est une technologie qui n’a pas de valeur démocratique ou libérale en soi » (p. 120). Le droit libéral, loin d’être l’extension indéfinie des droits individuels dénoncé par Tocqueville, en fait intègre des composantes autoritaires et répressive qui peut se retourner – et se retourne de fait – contre les droits individuels[2].
Pour Marc Joly – sociologue chargé de recherche au CNRS – le mensonge est d’abord celui du Président Macron. Emmanuel Macron jouit de mentir, de retourner le réel, de détruire la possibilité même de dire le vrai. Le Président manipule ses auditeurs, et le pays tout entier, en masquant systématiquement ses actes politiques – destructeurs, autoritaires, antidémocratiques, antisociaux, guerriers etc. – par de grands discours emphatiques qui décrivent l’exact inverse de ce qu’il fait. Lui qui « se croit et se pense tout-puissant » (p. 195) distord le langage, ruinant non seulement tout dialogue, mais aussi toute possibilité d’opposition politique démocratique. L’analyse de Marc Joly est précieuse alors, puisqu’il montre que Macron peut être qualifié de « pervers narcissique » (p. 200), de par sa pratique frénétique du mensonge, du renversement, de sa déresponsabilisation personnelle et de la culpabilisation de l’autre. « Evidemment, dit Marc Joly, quand on a des institutions qui orchestrent l’irresponsabilité quasi-totale du président de la République, la rencontre entre les deux fait des dégâts. » (p. 200)
La colère
Pour Johann Chapoutot, c’est celle du peuple Allemand humilié au sortir de la Première Guerre Mondiale, mêlée au ressentiment généré par le traité de Versailles. Ainsi, toute colère n’est pas nécessairement bonne lorsqu’elle se transforme en « jouissance fasciste, mauvaise mais réelle » (p. 59). Entre mensonge et colère, Chapoutot montre comment la montée du nazisme consonne avec la montée des fascismes actuels, poussés par les régimes dits « républicains », comment la propagande d’Alfred Hugenberg dans les médias qu’il possédait en masse n’est pas sans rappeler la propagande d’un Vincent Bolloré dans ses propres médias.
Pour Eugénie Mérieau, il y a la colère face à ce grand mouvement qui grignote les libertés individuelles mais en accorde toujours plus aux entreprises privées ; la colère de voir jour après jour que les étrangers « vivent déjà une situation de dictature avec suspension de leurs droits » (p. 107) puisqu’ils ne disposent ni du droit de vote ni des droits réguliers attribués aux citoyens ; la colère enfin devant l’immense dépossession de nos droits et nos pouvoirs démocratiques.
Pour Benoît Coquard – sociologue à l’INRAE, auteur de Ceux qui restent (La Découverte, 2019) – la colère c’est celle des « classes populaires rurales » (p. 134) qu’il a côtoyées au quotidien pour écrire son livre, et avec lesquelles il a vécu. Leur soif de reconnaissance sociale, mais pas quelque chose d’abstrait, théorique ou surplombant, s’exprime comme désir d’être reconnu matériellement et symboliquement, d’abord par leurs pairs, puis politiquement. Cette colère pourtant ne prend pas la forme d’un nihilisme généralisé ni du repli sur son quant-à-soi privé et jaloux. Ces classes populaires en colère « continuent de dire « nous », […] un « nous » qui est uni dans les conflits » (p. 135). Mais ce nous vote à droite et surtout à l’extrême droit, et se socialise de plus en plus autour du vote d’extrême droite. Relégué, méprisé, abandonné par les politiques publiques et moqué dans les médias, ce peuple a voulu, par son vote, se donner « l’impression d’être du côté des vainqueurs » (p. 138). C’est bien sûr un mirage, mais un mirage entretenu par la colère – précisément.
Pour Hugues Jallon – écrivain, éditeur, auteur du livre Le Temps des salauds (Divergences, 2025) – la colère, face à ceux qu’il appelle les salauds, est un sursaut, salutaire, après la lecture de la célèbre phrase (attribuée à Montherlant puis à Bernanos) : « le fascisme commence avec les fous, se réalise grâce aux salauds et continue à cause des cons » (p. 224). Les salauds dont Jallon parle, et à qui il faut opposer une salubre colère, ce sont tous ceux qui accompagnent la montée de l’extrême droite et du fascisme. Selon l’auteur, « l’extrême droite […] n’arrive pas seule. Elle a besoin d’aide. La promesse de l’extrême droite est une promesse délirante, et il faut des gens raisonnables […] pour la rendre réaliste et acceptable » (p. 225). Tous ces raisonnables qui hantent les médias ne font qu’une chose : ils s’accommodent. Ils transigent avec le fascisme (d’extrême droite ou au pouvoir actuellement[3]) au jour le jour. « A la différence du fou, écrit Jallon, le salaud ne se jette pas de tout son corps. Il se laisse doucement aller en ménageant ses efforts, étape par étape » puis, plus loin, il ajoute que si les fous « s’agitent, braillent », et donc peuvent servir de repoussoir, « il faudra des salauds pour l’assagir et rendre le fascisme réel avant son arrivée au pouvoir » (p. 229). Et c’est exactement à cela que nous assistons dans la plupart des médias, et pas ceux du groupe Bolloré. Le fascisme devient de plus en plus réel…
Bien sûr, on ne peut déployer ici toutes les subtilités des interventions rassemblées dans Le mensonge et la colère, particulièrement bien sélectionnées pour leur richesse et leur densité. Toutes ces interventions sont disponibles en vidéo sur le site de Blast, mais rien que pour la préface de Denis Robert, et la postface de Jean-François Bayard (dont je n’ai pas parlé) ce livre mérite la lecture. Mensonge du pouvoir et des médias, colère du peuple : cause et conséquence. Ce livre donne quelques clés d’analyse pour résister à une colère incontrôlée, lui donner une forme, une direction et, pourquoi pas, une traduction politique.
[1] Je redis que je ne considère pas que la France soit une démocratie, mais une oligarchie élective autoritaire.
[2] Soit dit en passant, c’est toute la thèse d’un Jean-Claude Michéa, développée dans tous ses livres « depuis 1999 et L’enseignement de l’ignorance.
[3] Je ne fais aucune différence théorique entre les deux : le macronisme est clairement d’extrême droite et suit une pente autoritaire fascisante. La différence avec l’extrême droite patentée, ce qui la rend si terrible, si dangereuse et effrayante, c’est bien plus ce qu’elle libèrera dans la population. Les groupuscules néonazis, néofascistes, suprémacistes, masculinistes etc. qui d’ores et déjà et depuis plusieurs années se structurent, n’auront plus aucun retenue, ils se sentiront pousser des ailes et pourront agir en toute impunité – étant entendu que les forces policières auront-elles aussi les coudées franches pour laisser libre cours à leurs pulsions répressives, pour l’instant encore un tout petit peu contenues.
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