
Retour aux souches
Anatomie d’une bouffonnerie politique
Olivier Mannoni
Editions Héloïse d’Ormesson, 2026
Olivier Mannoni, célèbre traducteur français de langue allemande, spécialiste entre autres du nazisme, est engagé depuis plusieurs années dans une analyse de la langue politique actuelle montrant que la fascisation passe d’abord par les mots qu’on nous met dans la bouche et dans la tête – inspiré en cela par les travaux fondamentaux de Victor Klemperer à propos du IIIème Reich. Après son essai Coulée Brune, dont nous avions déjà parlé, Olivier Mannoni poursuit sa tâche dans un petit texte de fiction, mais en prenant le problème à rebours pourrait-on dire, en faisant de la langue, la sienne, pleine d’ironie, d’inventivité, de décalage, d’humour et de justesse, un instrument non pas au service de la fascisation et de la perversion intellectuelle et morale, mais du dévoilement, de la désillusion et de la déconstruction. La satire, mordante à souhait, démystifie ; la caricature, à la férocité débridée pour notre plus grand plaisir, montre la réalité la plus crue – donc la plus cruelle.
La Grabulement français est un parti politique classé à l’extrême droite – ce dont il fait tout pour se départir – tenu de main de maîtresse par la chaleureuse Gretchen – qu’on devine blonde et à la puissante mâchoire carrée. Chaleureuse comme un bouledogue pas bien jouasse, c’est dire le niveau d’allégresse que la dame patronnesse dégage. A côté d’elle, le parti est, provisoirement, représenté médiatiquement par Philoquin, dont les chemises sont certes plus remplies que la cervelle mais dont le sourire de gendre idéal, tout aussi peu sincère que celui de Gretchen, passe néanmoins mieux sur les unes des tabloïds et fait fondre le cœur des ménagères. Oh, Gretchen s’en passerait, de ce benêt au regard vitreux – à la moindre question un peu technique, on voit s’éteindre ses yeux et, au fond de ses pupille, s’agiter les bras d’un petit singe qui claque deux cymbales en cadence. Mais depuis qu’une cabale de juges rouges l’a condamnée à une peine d’inéligibilité, elle et le Grabulement ont besoin de lui. Une sorte de duo d’enfer à la tête de la principale force politique du pays à l’histoire pas bien reluisante, qui remonte à sa fondation au siècle dernier par le Légionnaire – et ses nervis issus de la Waffen-SS –, pourtant en passe, si les sondages disent vrai, d’accéder au pouvoir suprême. Mais voilà, un plafond de verre semble irrésistiblement l’en empêcher, élection après élection, et ce malgré ses multiples succès. Pour conjurer cette malédiction, Gretchen a trouvé la solution : refonder le parti lors d’un séminaire, au cœur du marais poitevin, réunissant les cadres les plus influents du parti. Quelques jours à l’écart du monde, à dormir dans les austères cellules d’un ancien couvent, pour réfléchir et élaborer le nouveau Grabulement français, celui qui accèdera enfin au trône républicain. « Empêtrée dans ses polémiques internes et ses rivalités de cour, incapable de se débarrasser des innombrables militants et candidats aux élections locales qui inondaient les réseaux sociaux de messages haineux, xénophobes et parfois même inspirés par le Viennois à petite moustache, la cheffe du Grabulement français avait décidé de donner un grand coup de pied dans la fourmilière, de frapper fort, de repartir de zéro pour le dernier assaut qui, sous le vent puissant des alizés orientaux, la porterait enfin au pouvoir. » (p.11) Voilà le pitch, dit-on en bon français, de Retour aux souches, satire élaborée par Olivier Mannoni. Bien sûr, toute ressemblance avec des acteurs politiques actuels ne serait pas totalement fortuite…
Je vous laisse découvrir l’histoire inventée par Mannoni, faite de petites mesquineries et de grandes haines, de déloyauté et de perfidie. Au cours du congrès spécial ourdi par Gretchen, le Grabulement va se montrer tel qu’il est, un cloaque de racistes et de nazillons boursoufflés, une fosse à purin d’arrivistes uniquement rassemblés par leurs haines communes et leur espoir de prendre le pouvoir. Ils se détestent les uns les autres, se jettent des regards torves et chassieux, mais leur aversion viscérale pour les étrangers, les migrants, les homos, les woke, les juifs, bref, tout ce qui de près ou de loin ne leur ressemble pas, cette répulsion cimente leur parti plus que tout. Le problème, c’est qu’une haine ne suffit pas à faire un programme, Gretchen ne le sait que trop. Le problème, c’est que la haine n’agrège que rarement les esprits les plus affûtés, Philoquin n’en est qu’un triste exemple. C’est tout cela que Retour aux souches nous montre au fil des pages, avec une gourmandise que l’on goûte avec la même délectation que l’auteur.
N’oublions cependant qu’Olivier Mannoni est un observateur et un analyste du langage politique et de ses effets dévastateurs sur la société. Après Traduire Hitler et Coulée brune, ainsi que ses prises de parole médiatiques, il s’est imposé comme une voix importante de la pensée critique. Retour aux souches poursuit ce geste critique à sa manière. Certes, dans ce texte vibrionnant de malice, Olivier Mannoni dénonce une certaine utilisation du langage politique qui manie le vide comme on manie le fouet pour exciter le canasson. Philoquin peut s’époumoner en diatribes creuses à base de « nous sommes forts de notre force » (p.69), il peut haranguer ses ouailles en leur claquant du « nous sommes ceux du labeur, ceux de la sueur et de la souffrance, ceux dont chaque vertèbre penchée vers la terre est un supplice à part entière » (p.49), rien de tout cela ne suffit à masquer le fait que « le vide de la pensée t[ient] lieu de discours et de méthode » (p.70). Un premier niveau donc s’inscrit dans l’analyse élaborée par Mannoni qui révèle comment le devenir fasciste de la langue politique accompagne et prépare la fascisation des esprits et des pratiques.
Mais Retour aux souches offre un second niveau. Je ne l’ai pas assez illustré ici, mais Mannoni fait preuve dans son texte d’une joyeuse inventivité littéraire et langagière. La simple création du nom « Grabulement » pour désigner le parti d’extrême droite témoigne parfaitement de cette inventivité : comment mieux rendre à la fois la cruauté politique dont il fait preuve mais aussi le grotesque et la bouffonnerie dont il témoigne ? Mélange de grabuge et de grassement, de conciliabule et d’affabule ; la première syllabe rocailleuse en fond de gorge, le comique apporté par la deuxième – comment prendre au sérieux un « Grabuleux », un gras bulleux ? Il y a aussi les formules assassines et jouissives, les punchlines délicieusement méchantes… on y est avec ces bovins de la politique, on patauge avec eux dans le marais poitevin et dans la fange de leurs obsessions… La puissance évocatoire du texte est sans égal. Et c’est là que Retour aux souches est plus qu’une fiction et donne à penser mieux qu’un traité de science politique. On pourra objecter que l’auteur se fait plaisir à ridiculiser des adversaires politiques, que la caricature est inoffensive parce qu’outrancière ou parce que, au contraire, elle colle trop au réel. Cependant, il y a plus qu’un jeu ici. Il ne s’agit pas seulement de montrer l’extrême droite dans ces turpitudes internes et ces manigances à la façon d’un documentaire. La fiction permet un écart qui rend d’une certaine façon plus réel le réel lui-même : en le redoublant, avec un décalage, il le fait apparaître. Et il y a des vertus politiques à montrer les choses telles qu’elles sont. Mais il y a plus encore. La langue, précisément parce qu’elle est invention et dépassement mais aussi plaisir et jouissance, parce qu’elle est en même temps fiction et réalité, description et satire, pensée et création parce qu’elle est tout cela et plus, elle devient l’inverse de la langue fascisante : la Lingua Tertii Imperii (la Langue du Troisième Reich) décrite par Klemperer, la langue qui enferme et essentialise, qui dégueule et excrète, qui emprisonne la pensée et aiguillonne les passions tristes, la langue qui amalgame et fait de la bouillie, la langue empâtée et chargée d’haleines empoisonnées des tribuns qui martèlent plus qu’ils ne parlent, qui crachent et éructent d’autant plus forts qu’ils ne pensent pas. L’une est ouverture, l’autre est fermeture. La seconde est asservissement, la première est résistance. C’est cela la leçon de Retour aux souches.
Dans ce court texte (dont vous aurez deviné le plaisir qu’il m’a procuré), Olivier Mannoni confirme son statut d’explorateur du langage : traducteur, analyste, penseur, et maintenant écrivain. Bonne lecture !
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