L’art de la guerre culturelle – Francis Dupuis-Déri

L’art de la guerre culturelle

Le monde est en guerre. Il y a les guerres de Trump bien sûr, la guerre de Poutine contre l’Ukraine, le putsch étatsuniens au Vénézuéla, le génocide israélien en Palestine, de nombreux conflits armés meurtriers dont on parle moins (Soudan, Yémen…), les guerres industrielles et économiques que se mènent en sous-main les pays riches et les grandes firmes, les guerres imaginaires de Macron contre un virus… et puis il y a la grande titanomachie contemporaine qui agite les sociétés occidentales clivées et atomisées, la guerre pour le contrôle des esprits et des façons de penser : la guerre culturelle. On nous ressort du Gramsci à toutes les sauces – plutôt un gramscisme frelaté et dévoyé qui n’a pas beaucoup de rapport avec le vrai Antonio Gramsci croupissant dans les geôles fascistes – afin de légitimer les croisades médiatiques modernes : à droite comme à gauche, la nouvelle stratégie pour parvenir au pouvoir serait celle-là : la Guerre Culturelle – tremblez braves gens.

Deux camps opposés s’affrontent par médias interposés (journaux, chaines d’info en continue, débats télévisés, radios, podcasts, médias numériques, réseaux sociaux) pour diffuser et imposer leur vision du monde tout en criminalisant l’autre : d’un côté le wokisme et son lots de militants et militantes antiracistes, féministes, queer, partisans de la diversité et de l’« islamo-gauchistes », de l’autre l’extrême droite et sa troupe bien conservatrice, traditionnaliste voire réactionnaire se réclamant volontiers des valeurs chrétiennes, masculiniste, xénophobe, raciste, autoritaire, pour ne pas dire (proto-)fasciste. En bref, ces guerres « opposent deux camps aux visions du monde incompatibles : les conservateurs ou réactionnaires […] d’un côté, et les « progressistes » de l’autre » (p.14). Chacun accuse l’autre d’exercer une forme d’hégémonie contre laquelle il faut entrer en résistance et chacun accuse l’autre de censure et se présente comme une victime de la cancel culture. L’objectif de chacun des deux camps : résister, dominer l’opinion, faire entendre ses idées, imposer ses thèmes et ses combats – contre les idées, thèmes, combats et opinions de l’autre camp. Deux camps, donc, mais quel est le champ de bataille ? « Il ne s’agit pas seulement d’un débat d’opinions, mais d’un affrontement au sujet de valeurs fondamentales qui définissent, de manière plus large, le sens à donner à la communauté, la société, la nation. » (p.14) Francis Dupuis-Déri ajoute : « les principaux champs de bataille d’une telle guerre culturelle sont la famille (et les relations entre les hommes et les femmes), l’école (et l’éducation des enfants), la loi ( et le rôle des juges) et, bien sûr, la politique (et la définition de l’extrême gauche et de l’extrême droite) » (p.15).

Cette vision, détachée et neutre, de la guerre culturelle, présentant deux camps de puissance équivalente et employant les mêmes armes, est néanmoins fausse. Et c’est précisément ce que s’attache à démontrer Francis Dupuis-Déri dans L’art de la guerre culturelle. Il y a certes deux camps (le progressisme contre les forces conservatrices voire réactionnaires) mais c’est une guerre asymétrique qui est menée. L’extrême droite passe son temps à se victimiser, à prétendre que la gauche serait hégémonique, dominante et exercerait un magistère exclusif dans les médias et l’université, que ce soit en Amérique du Nord et en Europe, et passerait son temps à tyranniser et censurer toutes les voix discordantes. C’est le discours débité à longueur de journée sur CNews, dans tous les médias Bolloré au sens large, c’était le seul motif de la catastrophique commission sur l’audiovisuel public menée par le député d’extrême droite Charles-Henri Alloncle, c’est ce qu’ânonnent tous ceux qui pourtant tiennent le haut du pavé dans les champs médiatiques, politiques ou académiques, c’est ce qu’ont asséné des ministres en exercice qui fustigeaient l’islamo-gauchisme de l’université française etc. La droite passe le plus clair de son temps à se présenter comme une pauvre petite chose fragile menacée par le wokisme dominant qui emporte les esprits et corrompt la jeunesse. Tout l’essai du professeur de science politique québécois (et anarchiste de surcroît) Francis Dupuis-Déri, qui compile des articles et interventions médiatiques depuis près de 30 ans, démonte pièce par pièce cette rhétorique, la ridiculise et la montre pour ce qu’elle est : une fumisterie destinée à renverser complètement le réel. Car si guerre culturelle il y a, c’est aujourd’hui l’extrême droite qui la gagne : c’est elle qui bénéficie des milliardaires ralliés à sa cause (Elon Musk, Peter Thiel, Vincent Bolloré, Daniel Kretinsky), de Présidents de puissances mondiales (Donald Trump), de conglomérats médiatiques (Fox News, l’empire médiatique de Bolloré en France), pour ne citer que quelques exemples parmi bien d’autres. C’est elle qui impose ses discours, son agenda politique, qui a les moyens de censurer, de réduire au silence, c’est elle qui exerce une véritable cancel culture.

Au travers de près d’une cinquantaine d’articles parus dans divers médias québécois depuis la fin des années 1990 jusqu’à 2026, le politologue revient sur les principales paniques morales qui ont agité la presse conservatrice au Québec comme en France et aux Etats-Unis. Le wokisme qui aurait infiltré les universités et serait un nouveau dogme hégémonique, la terreur intellectuelle qui règnerait sur les campus, l’impossibilité d’enseigner les œuvres classiques des mâles blancs (Shakespeare en tête) aux plus jeunes, les menaces que feraient peser les féministes sur les hommes et la virilité, l’interdiction de fêter Noël considérée comme une fête chrétienne, l’islamisation rampante qui gangrènerait les sociétés, mais aussi les guerres justes menées par de gentils occidentaux distribuant la démocratie aux peuples barbares, les attentats frappant l’Occident dont on nous interdit de nommer les causes (à savoir les « interventions » militaires occidentales)… on connaît toutes ces polémiques rabâchées en boucle depuis des décennies. Avec une grinçante ironie, Dupuis-Déri révèle les supercheries intellectuelles sur lesquelles elles reposent. Il s’agit de monter en épingle tel ou tel fait divers, par exemple une conférence chahutée par des militants et militantes ou un cours d’université décrié par les étudiants et étudiantes, puis de généraliser de telle sorte à le présenter comme représentatif et paradigmatique de ce qui se passe dans la société, en prenant bien soin d’ignorer les « études sérieuses et bien documentées » (p.41) qui montrent que dans la plupart des cas, il s’agit d’incidents isolés qui n’ont aucune portée générale. Non, les profs de facs ne sont pas constamment sous la coupe d’étudiants hargneux, non les femmes voilées n’ont pas le pouvoir démesuré de mettre à bas nos civilisations, non les femmes (voilées ou non) n’émasculent pas les hommes, non il n’est pas interdit de fêter Noël, non la gauche n’est pas ultraviolente et terroriste… mais oui des cours et conférences sont annulées par la droite et des programmes de recherche entiers sont stigmatisés et interdits par les autorités en place (Trump bien sûr, mais aussi l’ex ministre de l’enseignement supérieur Frédérique Vidal en France), oui le patriarcat est bien vivace, oui se sont les femmes qui sont victimes d’« attentats antiféministes » (p.170) et pas l’inverse, oui «  90% des tueries de masse liées à l’extrémisme politique aux Etats-Unis sont le fait de l’extrême droite » (p.230) et pas de la gauche, oui les médias sont massivement contrôlés par des milliardaires et oligarques et pas par des zadistes… Ainsi, L’art de la guerre culturelle menée par la droite depuis plus de trente ans est avant tout un art de lancer des « tirs de diversion » (p.181) et surtout d’inverser le réel.

Revenir, comme le fait ce livre, sur près de trente ans de lutte et de démontage méthodique des discours dominants, permet de souligner les constances et les obsessions de la droite. On voit ainsi les mêmes procédés rhétoriques, les mêmes stratégies d’intimidation, les mêmes distorsions des faits. A cela, Dupuis-Déri oppose la rigueur et l’honnêteté intellectuelle. « Ce qui frappe, écrit Manuel Cervera-Marzal en postface, dans la façon dont Francis dépeint notre monde, c’est sa manière d’en revenir inlassablement aux faits. Là où les polémistes se contentent d’agiter des épouvantails – le « danger communiste », la « cancel culture », la « crise de la masculinité », « la tyrannie woke », la « submersion migratoire », etc. – Francis fait ce qu’ils ne font pas, ce qui est à la base de son métier, la recherche en sciences sociales, mais aussi à la base d’une attitude citoyenne : il vérifie. Cette obstination empirique, dans une époque saturée de rumeurs et de mensonges, a quelque chose de subversif. » (p.256) En effet, subversif, Dupuis-Déri l’est à moultes occasions : lorsqu’il fait l’apologie de l’abstentionnisme, lorsqu’il dénonce le militarisme des pays riches à l’origine de déstabilisations (géo)politiques qui, par effet de ricochet, sont responsables des attentats qui frappent l’Occident, lorsqu’il nomme ce qu’il appelle un « terrorisme d’Etat » (p.195) pour désigner les attentats commis par les Etats-Unis et les grandes puissances, ou encore lorsqu’il développe le concept « d’intersectionnalité des haines » (p.231) dont on peut voir qu’il est au cœur de la guerre culturelle menée par la droite, qui fait feu de tout bois pour agréger les luttes réactionnaires.

Francis Dupuis-Déri mêle, on l’a dit, la rigueur analytique à l’ironie, au contre-pied et au rire parfois, comme pour mieux mettre en relief, par effet de décalage, le ridicule des paniques morales que tentent de créer les discours de droite et d’extrême droite. La critique doit se servir de toutes les armes, sans sacrifier l’exigence ni la précision. La rigueur et la précision justement, ce sont celles des faits, des études et des recherches en sciences sociales, mais ce sont aussi celle d’une ligne politique ferme, guidée par une vision anarchiste (au sens politique et philosophique du terme) des sociétés. Ligne politique anarchiste et progressiste en permanence focalisée sur les rapports de forces concrets et les situations concrètes des individus. Dans L’art de la guerre culturelle, Francis Depuis-Déri place au centre de ses analyses les conditions matérielles des individus et les antagonismes (de classes, de races, de genres etc.) réels qui agitent nos sociétés. Une telle attention aux situations et rapports de forces concrets permets de ne pas confondre le pouvoir supposé et métaphorique des minorités (ce pouvoir exorbitant dont elles sont affublées par la droite et qui expliquerait leur hégémonie), avec leur absence totale de pouvoir « dans la vraie vie ». Les Eric Zemmour, Pascal Praud, Eric Naulleau, Luc Ferry, outre-Atlantique les Mathieu Bock-Côté ou Christian Rioux s’émeuvent des « violences » symboliques perpétrées par les minorités (jeter de la sauce tomate sur un tableau protégé par une glace, agresser sauvagement une devanture, décapiter des mannequins…) mais s’accommodent parfaitement, taisent, invisibilisent, dénigrent, voire encouragent, les violences physiques réelles qu’elles subissent de la part des appareils répressifs ou de groupuscules fascistes ; ils considèrent qu’il est plus grave qu’une femme voilée participe à une sortie scolaire plutôt que des milliers de pauvres gens meurent noyés dans la méditerranée : la première prouve indiscutablement que les seconds jouissent d’une hégémonie démesurée ; pour eux les trans ou les homosexuels, par leur visibilité même, imposent une tyrannie injustifiable, peu importe qu’en réalité, ils soient opprimés dans leur chair si ce n’est massacrés dans des attentats.

Vous l’aurez compris, sur tous ces sujets, L’art de la guerre intellectuelle remet les pendules à l’heure en apportant de la rationalité, des faits, du réel – loin des fantasmes de la droite. Un livre salutaire, drôle, accessible, et terriblement d’actualité. Bonne lecture !


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