La chambre d’Orwell – Jean-Pierre Perrin

La chambre d’Orwell

Son regard bleu acier transperce les photos en noir et blanc. Sa moustache fine so british, son visage émacié faisant apparaître les arrêtes saillantes et taillées à la serpe de ses os et sa sempiternelle cigarette au coin des lèvres : tout le monde connaît George Orwell. Pour être plus précis, tout le monde a entendu parler de son roman 1984 et tout le monde est capable de citer Big Brother et la novlangue. On ne compte plus les réappropriations de cette œuvre géniale, y compris de la part d’intellectuels, figures politiques ou médiatiques qu’aurait foncièrement combattues Orwell lui-même – figures issues de la droite voire de l’extrême droite, ou plus simplement du bloc bourgeois. Mais, au-delà des poncifs, George Orwell alias Eric Blair fut un immense penseur socialiste, engagé, populaire, humain et, comme tous les hommes, pétri de contradictions, de doutes, de rigidités parfois. Dans La chambre d’Orwell, le journaliste Jean-Pierre Perrin relate les dernières années de vie de l’écrivain anglais, passées sur une petite île du Nord de l’Ecosse, à l’écart du monde moderne, où il écrivit son chef-d’œuvre 1984. Une vie partagée entre les efforts éreintants pour travailler une terre ingrate, l’écriture fastidieuse de son roman, l’éducation de son petit garçon et la lutte contre la maladie qui le ronge à petit feu – jusqu’à l’emporter. Un livre où l’on découvre Eric derrière George, un livre sensible et pudique qui nous fait entrer dans la quotidienneté et l’intimité de ce romancier journaliste et penseur qui compte toujours parmi les plus importants du siècle.

En 1945, Eric Blair pose le pied pour la première fois sur l’île écossaise de Jura. Lui, qui détestait l’Ecosse et les écossais, connaît un véritable « coup de foudre » (p.30) pour Barnhill, une vieille ferme dressée face à la mer, battue par les vents, et son jardin à la terre rocailleuse et inhospitalière. La même année, son épouse adorée, Eileen O’Shaughnessy, qui avait accepté de l’accompagner dans sa folle envie d’habiter à Barnhill, meurt après une opération chirurgicale. Tout juste père, alors que le couple déchiré par le drame venait d’adopter un nourrisson, Richard, Eric Blair décide de s’installer, en dépit du chagrin et de sa santé fragile, à Barnhill et d’exaucer les dernières volontés d’Eileen, qui l’exhortaient à se consacrer à l’écriture de ce roman qu’il a en tête et qui deviendra 1984. Loin de tout, la route la plus proche est à 8 kilomètres de marche ; isolé, les voisins étant eux aussi à des kilomètres et des kilomètres ; dépourvu de tout confort ; George Orwell y vivra jusqu’en janvier 1949, date à laquelle la maladie aura rongé la quasi intégralité de ses poumons et affaibli jusqu’à ses dernières forces. Quant à l’isolement total qu’impose le fait d’habiter dans l’un des coins les plus reculés et hostiles de Grande Bretagne, c’est précisément ce que recherche Orwell, pour des raisons que Jean-Pierre Perrin ainsi que les biographes de l’écrivain ne parviennent pas à élucider totalement. Et pourtant, « son installation à Barnhill relève de la quête existentielle » (p. 35). Alors que la vie d’Eric Blair est affligée par la mort et la maladie, celle d’Orwell est couverte de gloire – apportée par le triomphe de La ferme des animaux. A Barnhill, Orwell « doit faire avec [l’] absence [d’Eileen] après tant d’années de vie commune, avec cet avenir inconnu qui lui confère un nouveau statut, celui de veuf en profond chagrin, d’aventurier diminué par son mauvais état, de père dénué d’expérience avec un bambin doublement orphelin, d’écrivain en quête d’un livre qui diffère radicalement de tout ce qu’il a écrit, de tous ces autres lui-même qu’il doit se construire dans un outre-monde » (p. 39).

Et ces autres, il les construira malgré la rudesse de Jura, ou peut-être grâce à elle. Il sera un père aimant pour le petit Richard, il sera jardinier, il sera éleveur, pêcheur, homme à tout faire, bricoleur touche à tout, journaliste, écrivain, analyste lucide de son époque bref, un homme plein et entier. Après avoir connu les bas-fonds de Londres et de Paris en tant que travailleur pauvre et vagabond, expérience dont il tirera Dans la dèche à Paris et à Londres ; après son engagement au sein du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) lors de la guerre civile en Espagne et qui sera relaté dans Hommage à la Catalogne ; Orwell, devenu le journaliste et surtout l’écrivain célèbre à l’abri financièrement et prisé socialement, fait le choix de s’exiler et de renoncer au confort, comme si son génie littéraire et son engagement politique avaient besoin du sol fertile du labeur, de l’âpreté de l’existence et de l’adversité pour croître et s’épanouir. Le roman sur lequel il travaille, qui deviendra donc 1984, ce « foutu roman » (p. 99) comme il l’appelle lui-même, est élaboré entre les quintes de toux sanglantes qui lui arrachent les poumons et le ramassage quotidien des œufs – il est alors pris d’une « obsession des œufs fraîchement pondus » (p. 95) qui le pousse à recenser scrupuleusement et jour après jour chaque œuf pondu –, entre sa toute nouvelle paternité et ses récentes fonctions d’agriculteur, entre les falaises de Jura découpées par les vagues furieuses et les sanatoriums dans lesquels il séjourne occasionnellement lorsque la tuberculose se fait trop forte. Il y travaille avec « frénésie », « comme un idiot » dira-t-il lui-même, mettant consciemment sa santé en péril, entamant une « course contre la montre » (p. 154), c’est-à-dire contre la mort. La chambre d’Orwell raconte de façon poignante ce combat fou d’Orwell, qu’il sait devoir perdre. Il s’accroche moins à la vie qu’à l’écriture, bien que jusqu’à la fin, en sanatorium, à bout de souffle, moribond, il ne renonce jamais à la vie, allant jusqu’à se remarier avec la belle et brillante Sonia Brownell. « Le marié est un squelette » (p. 172) écrit Jean-Pierre Perrin, mais il est heureux, et bien qu’au seuil de la mort, tout espoir étant désormais vain, « Orwell n’est toujours pas convaincu d’être irrémédiablement perdu » (p. 178).

C’est un homme à la force de vie stupéfiante que décrit Perrin, mais on aurait tort de croire que son livre ne raconte que les chroniques d’un mort en sursis. Il dépeint la vie quotidienne à Barnhill :, les travaux des champs et la « quête d’un jardin idéal » (p. 90) ; l’éducation du jeune Richard ; l’amour éperdu de Blair pour la pêche ; la vie avec Susan Watson, jeune fille au pair engagée pour s’occuper de Richard, et Av’, Avril Blair, la sœur d’Eric venue habiter avec lui et gérant l’intendance domestique ; l’écriture du roman mais aussi des critiques et chroniques journalistiques auxquelles Orwell n’a pas renoncé malgré les conditions de vie spartiates et l’éloignement. Les considérations sur la vie et l’œuvre d’Orwell succèdent aux anecdotes, comme celle de ce 3 août 1947 où il amène Richard et ses neveux et nièces pour une escapade à bateaux qui faillit lui coûter la vie après que le frêle esquif, pris dans un tourbillon rageur, eut jeté tous ses occupants à la mer. On découvre Eric Blair derrière George Orwell, l’homme bienveillant, le naturaliste infatigable, le « grand buveur de thé » (p. 137), le paysan proche des métayers qu’il côtoie, sa modestie et la common decency incarnée et pratiquée au quotidien, loin des grandes professions de foi des intellectuels qu’il déteste.

La chambre d’Orwell est un livre à bien des égards poignant voire bouleversant, entrant dans l’intimité de l’écrivain mais jamais impudique (ce qu’aurait détesté Orwell), le tout servi par une vraie langue littéraire. A la lecture, on est soi-même transporté dans les Hébrides, on sent les bourrasques froides battant l’île de Jura, on est transporté à travers le temps et l’espace aux côtés d’Orwell et de sa légendaire tabacomanie. Racontant les dernières années de vie d’Orwell, le livre revient également sur les principaux moments de son existence, de la jeunesse en Birmanie au succès de La ferme des animaux, et constitue en cela une excellente introduction à la vie d’Orwell. Un vrai plaisir de lecture pour quiconque aime Orwell ou simplement souhaite le découvrir.


Merci d’avoir lu cet article, si vous l’avez apprécié, n’hésitez pas à le partager sur les réseaux sociaux ou à le commenter en bas de page !
Pour ne rien rater de nos prochaines publications pensez à vous abonner !
Vous souhaitez soutenir Phrénosphère ? Vous pouvez faire un don !

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici