
COGIP punk
Comment le monde est devenu une dystopie discount
Benjamin Patinaud
Editions Au diable vauvert, 2026
La science-fiction, plus généralement les grandes œuvres de la culture populaire mondialisée (romans, films, séries, jeux vidéo etc) ne manquent pas de prophéties terrifiantes ni d’anticipations angoissantes sur l’avenir du monde et de l’humanité. Apocalypse nucléaire, nouvelle ère glaciaire, astéroïde géant percutant la planète, pandémies foudroyantes, déferlement de zombis, révolte des machines, guerres mondiales, invasion extraterrestre, disparition soudaine d’une part de la population, catastrophes en chaîne, réveil de giga-monstres endormis, dictatures globales, manipulations génétiques et eugénisme, surveillance généralisée[1]… chacun y va de sa dystopie et de son lot de cataclysmes. Nous vivons dans une sorte d’anticipation du pire, mais un pire qui a du style, qui en jette. L’apocalypse selon Mad Max, ça a de la gueule ! Et pourtant, ces fictions nous mentent deux fois. Non seulement notre monde n’est pas le leur, mais en plus notre avenir n’est pas promis à une explosion grandiloquente, nous n’allons pas nous effondrer dans un grand chambard prodigieux genre holocauste nucléaire[2] ou armes biologiques zombifiant les hommes[3] ou encore pandémie virale créée en laboratoire[4], non, notre monde va se désagréger, on en a déjà les prémices sous les yeux, dans une sorte de molle déliquescence bien crade, comme une lente chiasse ininterrompue qui n’en finit pas de grumeler dans la cuvette des chiottes. Notre apocalypse sera cheap, sans la satisfaction de la grandeur propre aux effondrements que la science-fiction nous promet. « La dystopie est bel et bien là. Et elle est nulle à chier. » (p.11) Voilà toute la thèse de COGIPpunk, qui montre comment la pop culture s’est emparée du thème de l’effondrement, l’a rendu omniprésent, tout en montrant le terrible et déprimant décalage entre cet effondrement grandiose et notre monde minable et décevant, comment « nous nous enfonçons chaque jour plus profondément dans un pandémonium discount dont chaque cercle amène de nouvelles déceptions » (p.13).
Benjamin Patinaud, alias Bolchegeek, vidéaste bien connu sur Youtube, mais aussi sur Blast ou L’Humanité, arpente dans COGIPpunk les imaginaires actuels façonnés par une pop culture mondialisée fascinée par les dystopies et consciente des périls multiples qui menacent l’humanité, mais aussi par les technologies « futuristes », la course en avant technosolutionniste, la cybernétique et les fantasmes d’un ultracapitalisme faits de mégacorporations prédatrices. Le livre décortique les divers courants pop culture et montre comment ils infusent nos modes de pensées, nos projections futures et nos univers mentaux collectifs. Cyperpunk et steampunk, mais aussi toutes les déclinaisons à base de « [quelque chose]-punk », science-fiction, esthétiques liminales, backrooms, œuvres d’anticipation… nous évoluons, qu’on le veuille ou non, dans un monde et dans un imaginaire forgés par ces œuvres (romans et nouvelles, films, jeux-vidéos, musiques) et ces discours (ceux de la tech et de la Sillicon Valley). Mais le livre ne se content pas de dresser le portrait de nos imaginaires collectifs, ce qui est en soi passionnant, il documente la discordance entre ces fameux imaginaires – dystopies, effondrements, métahumains, cyborgs, technologies extravagantes, voyages spatiaux, catastrophes écologiques et techniques etc. – et le monde actuel : nous avons tous les inconvénients sans aucun des avantages. Nous salopons la nature, détruisons le monde vivant et non-vivant, atomisons les sociétés, faisons exploser les inégalités, provoquons des pandémies mondiales mais n’avons ni voitures volantes, ni cyborgs, ni matrice réticulaire bienveillante, ni colonies spatiales, ni sabres lasers, ni blasters, ni mégacités holographiques, ni rien de ce qui fait de la SF un genre si cool. « Alors que nos derniers pas sur la Lune remontent à 1972, nos rêves de space opera se résument à polluer l’espace en y déversant des torrents de satellites, des bagnoles électriques et des milliardaires tandis qu’on nous promet chaque jour la colonisation de Mars pour demain » (p.14).
Le COGIPpunk vient alors nommer non pas un nouveau courant issu de la science-fiction mais bien notre monde actuel. La COGIP, pour Consortium Organisationnel de Gestion Institutionnelle et Patrimoniale est une entreprise fictive créée par des humoristes dans une série satirique Le Message à Caractère Informatif. Ce nom générique d’entreprise est utilisé par Patinaud comme paradigme du mode d’organisation social global. Nous sommes dans un monde géré comme une entreprise, avec ses managers débiles (pléonasme), ses consignes aliénantes, ses injonctions paradoxales, ses pressions incessantes à la productivité et à la rentabilité à tout crin, son cynisme… « Bienvenue dans un open space sans fin où des larbins en costard présentent des Powerpoints ringards pour vendre des idées futuristes de merde à des tyrans médiocres. » (p.24) Pour vous faire une idée très précise du COGIPpunk à l’œuvre, imaginez… Macron lui-même et ses armées de communicants stupides, son recours incessant aux cabinets de conseil qui facturent des centaines de milliers d’euros des powerpoints indigents vantant la mobilité, le dynamisme et des solutions déconnectées et parfaitement grotesques. Le COGIPpink, c’est le monde Macron-McKinsey englué dans la médiocrité, les promesses de start-up nation, l’imaginaire de la tech et du capitalisme financier, la destruction tous azimuts souriante et clignant de l’œil, la pulvérisation cynique des retraites et de la démocratie, les sommets choose France, Darmanin le pervers et Castaner l’éborgneur, Ferrand le fraudeur et Retailleau le fasciste… C’est aussi le technofascisme[5] des magnats de la Silicon Valley, les Elon Musk et les Peter Thiel, le règne des GAFAM et l’esprit libertarien ; c’est le capitalisme et ses multiples avatars. Benjamin Patinaud résume parfaitement l’affaire : « le COGIPpunk c’est la droite la plus radicale qui joue à l’ado rebelle en affublant son costard d’un A anarchiste » (p.140).
COGIPpunk, on l’a dit, explore les esthétiques et les imaginaires engendrées par notre modernité croûlante. De nombreuses pages sont consacrées au rétrofuturisme auquel participent des sous-genres comme le steampunk[6], l’atompunk[7], le biopunk[8], qui anticipent un futur à partir d’une certaine époque du passé : les années 1970 pour le formicapunk ou l’ère victorienne pour le steampunk. Il s’agit ainsi d’inventer « un passé qui aurait pu être et un futur qui n’a pas eu lieu » (Raphaël Colson, p.100). Le cyberpunk quant à lui, courant majeur de notre esthétique dystopique fait de technologies folles, de mégavilles crasseuses et de corporations toutes puissantes, n’est pas rétrofuturiste. Au contraire il pense « son futur dans une démarche avant-gardiste, à partir de technologies et de bouleversements sociaux encore naissants. Il s’est ainsi imposé comme la science-fiction du tournant néolibéral, du règne des mégacorporations mondialisées, du développement des mégapoles, des empires de la tech et de la marchandisation du monde, de l’intime jusqu’au planétaire » (p.100). Le livre fourmille d’exemples tirées de la pop culture, de références d’ouvrages, de jeux vidés ou de films qui informent jour après jour nos façons de voir le monde, de l’anticiper donc de le créer. Ironie de l’histoire, Benjamin Patinaud montre comment ces genres critiques, subversifs, underground, contestataires et transgressifs ont été intégrés, avalés, digérés, absorbés par le capitalisme dominant jusqu’à en devenir un des canons esthétiques : il n’est pas un technobro de la Silicon Valley qui ne cite comme sa bible personnelle une œuvre de SF auparavant cantonnée aux cercles fermés et méprisés des geeks.
Dans cette grande fresque des esthétiques COGIPpunk, le livre plonge dans les sous cultures émergées dans les tréfonds des forums ou des chats ou des sites de diffusions d’images comme le célèbre 4chan. On entre alors dans le monde glauque de « l’esthétique « cursed » » (p.198) et ses images dérangeantes, angoissantes avec leur je-ne-sais-quoi d’inquiétant, ce truc sur lequel on n’arrive pas à mettre le doigt mais qui nous met mal à l’aise… C’est le territoire de la uncanny valley, la vallée de l’étrange, dans laquelle on se situe chaque fois qu’on voit l’un de ces robots humanoïdes aux expressions presque humaines, presque naturelles, presque vivantes. Dans ce presque se situe le malaise, car « c’est précisément la recherche du réalisme, sans pour autant l’atteindre, qui accentue la sensation que « quelque chose cloche » » (p.181). Le cursed, c’est aussi tous ces memes, des images (animées ou non) virales, omniprésentes dans les conversations numériques, comme ce chien brunâtre, au regard fascinant et terrifiant par son vide abyssal, assis dans une cuisine en flamme et inondée de fumée, devant une tasse de café, et qui nous dit, en souriant que « tout va bien » (this is fine en version originale). D’autres images ou photos montrent des individus enthousiastes ou insouciants dans des situations de catastrophe ou de pré-catastrophe, à l’instar de ses bourgeois qui font du golf au premier plan d’un « incendie géant qui ravage la forêt qui les domine » (p.192). On parle alors de « Humans of late capitalism » (p.193). Le capitalisme tardif désigne « le stade actuel de notre modèle économique » (p.193) : à la fois en plein délire productiviste et financier avec ses richesses de plus en plus indécentes accaparées par une classe d’ultra-riches qui se vautre dans l’immondice comme des porcs dans la fange, et en même temps en pleine destruction accélérée du monde, qu’il soit social, politique, économique, naturel, écosystémique mais aussi moral. « Cette imagerie dégage souvent l’ambiance crépusculaire que son appellation porte en elle » (p.195), forgeant l’esthétique même du COGIPpunk. Toujours dans cette exploration de nos imaginaires déglingués, Benjamin Patinaud consacre de passionnants chapitres aux esthétiques « liminales », les « liminal spaces » (p.208) et autres backrooms : des parkings déserts, de larges enfilades de couloirs vides, des centre commerciaux inoccupés, des cours d’hôtels à l’abandon… ces images de lieux ou situations si familières, si banales, si peu extraordinaires qu’on n’y fait même pas attention dans la vraie vie mais qui deviennent, précisément lorsqu’on les extrait de la banalité et de la familiarité, angoissantes et absurdes parce qu’on les regarde alors pour ce qu’elles sont : des symptômes d’un monde fou. On prend alors conscience que « l’apocalypse se niche dans des images du réel, la dystopie dans la banalité quotidienne » (p.200) comme le dit si justement Benjamin Patinaud. Ces images figent à jamais des lieux et des ambiances qui ne sont pas faites pour ça, étant purement fonctionnelles, utilitaires, insensées. Mais en les voyant ainsi exposés, crus, détachés, presque obscènes[9], ces lieux révèlent qu’en fait « c’est nous qui n’y faisons plus sens » (p.224), que c’est finalement nous qui sommes de trop. L’esthétique cursed dont parle Benjamin Patinaud dessine la fresque de nos imaginaires qui non seulement anticipent mais vivent au quotidien la dystopie capitaliste.
COGIPpunk ne s’intéresse pas qu’à ces mouvements plus ou moins underground des cultures et sous cultures populaires, ce livre propose une analyse concrète et fine des effets réels, et pas seulement imaginaires, de la dystopie COGIP dans laquelle nous sommes. Montée des technofascismes, transformation des corps, des rapports sociaux, inégalités terribles, développement d’un idéal sécessionniste au sein des classes dominantes, surveillance généralisée… Voilà ce que permet la récupération d’une sous culture au départ contestataire par des technocapitalistes démentiels, avides de richesses et aux aspirations quasi démiurgiques. C’est à nouveau ce qu’ont révélé les presque 10 années de macronisme qui, « pourtant entamées sous l’apparence d’un libéralisme propre sur lui, ont été le théâtre de destructions sociales, de brutalités policières, et de bascules autoritaires plus spectaculaires les unes que les autres » (p.389). Ce phénomène n’est bien sûr pas propre à la France, Trump en est évidemment le meilleur (c’est-à-dire le plus terrible) représentant. COGIPpunk donne mille exemples à travers le monde entier, c’est aussi l’une des forces du livre. Mais la capture des cultures populaires largement mondialisées accompagne doublement le processus de fascisation à l’œuvre partout sur Terre. D’une part le cyberpunk ou les esthétiques liminales l’anticipent, le dénoncent, alertent à son sujet et l’illustrent, ils en sont alors le révélateur. Mais d’autre part, parce qu’Elon Musk ou Peter Thiel, pour ne citer qu’eux, clament fièrement être des fans de SF ou de fantasy, allant jusqu’à nommer des sociétés ou des projets d’après de grandes œuvres de ces genres[10], parce qu’ils se les approprient et les distordent, ces courants finissent par légitimer la dystopie et nous y habituent voire la rendent désirable. « L’ADN fondamentalement technocritique de la SF a […] muté en enthousiasme béat » (p.53) écrit Patinaud. Les créatifs chargés de campagnes de com’ pour de grandes entreprises carnassières, par exemple, « en injectant des doses de dystopie dans l’imaginaire collectif, […] y accoutument le public. Faute d’en imaginer des alternatives, ils nous offrent la consolation que le pire aura quand même un sacré cachet. […] Ils récoltent ainsi les profits du travail symbolique effectué par les artisans de la SF, comme les entreprises savent si bien le faire avec les sous cultures populaires : en la lissant, la dépolitisant et la neutralisant afin de transformer les imaginaires en images de marque. » (p.58)
Je ne peux malheureusement donner ici qu’un bref aperçu de la grande richesse de COGIPpunk, qui regorge d’exemples tirés du jeu vidéo, des films grand public tout comme des chats et forums souterrains du web qui ont contribué à façonner la culture internet dominante. Ce livre constitue d’ores et déjà une fresque de notre modernité en pleine désintégration. Enfin, je veux souligner la qualité d’écriture de Benjamin Patinaud qui nous offre un ouvrage dense mais parfaitement clair dans lequel on sent à la fois la rigueur et le plaisir de l’écriture, avec des punchlines bien senties, de l’humour parfois et de la précision toujours le tout dans un langue fluide et travaillée. Bref, COGIPpunk est un bel essai, plaisant et riche, indispensable non seulement pour qui s’intéresse aux cultures et sous cultures invisibilisées dans les médias hégémoniques alors qu’elles sont pourtant l’infrastructure de nos imaginaires, mais aussi pour qui veut mieux comprendre le monde capitaliste en pleine mutation dystopique. Bonne lecture !
[1] Respectivement : les jeux vidéos Fallout, Black Isles Studios, 1997 ; Le jour d’après, Roland Emmerich, 2004 ; Don’t look up, Adam McKay, 2021 ; Le Fléau, Stephen King, 1978 adapt. 1990 ; les jeux (et la série qui en est tirée) The Last of Us, Naughty Dog, 2013 ; la série de films Matrix, Lana et Lilly Wachowski, 1999 ; Mad Max, George Miller, 1979 ; Independance Day, Roland Emmerich, 1996 ; The Leftovers, Damon Lindelof, Tom Perrota, 2014 ; Waterworld, Kevin Reynolds, 1995 ; la série de films Godzilla, Tomoyuki Tanaka, Ishiro Honda, 1954 ; Globalia, Jean-Christophe Rufin, 2004 ; Bienvenue à Gattaca, Andrew Niccol, 1997 ; Minority Report, Steven Spielberg, 2002 [Rapport Minoritaire, Philippe K Dick, 1956] pour ne prendre d’un seul exemple de chaque catégorie.
[2] Terminator 2 : Le Jugement dernier, James Cameron, 1991
[3] Resident Evil : Apocalypse, Capcom, 2004
[4] Le Fléau, opus cité.
[5] Voir Apocalypse Nerds, de Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet
[6] Cf : Le château dans le ciel de Miyazaki, La Ligue des gentlemen extraordinaires de Stephen Norrington, etc.
[7] Cf : la série paradigmatique de jeux vidéos Fallout et son adaptation récente en série.
[8] Cf : la série des Jurassic Park de Steven Spielberg, etc.
[9] Au sens que Baudrillard donne à ce mot et que je reprends largement dans mon propre ouvrage La gadgetisation du monde.
[10] On pense à Palantir créé par Peter Thiel, société de surveillance et de contrôle dont le nom est tiré d’une relique du Seigneur des Anneaux. Benjamin Patinaud donne beaucoup d’autres exemples du même acabit.
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