Chapitre 3 – Le retour du religieux (1)

[divider line_type=”No Line”][nectar_animated_title heading_tag=”h3″ style=”color-strip-reveal” color=”Accent-Color” text=”Athées : portés disparus ?”][nectar_animated_title heading_tag=”h4″ style=”color-strip-reveal” color=”Accent-Color” text=”Chapitre 3″][nectar_animated_title heading_tag=”h1″ style=”color-strip-reveal” color=”Accent-Color” text_color=”” text=”Le retour du religieux : les signes”]

Résumé des épisodes précédents :

L’athéisme est une tradition de pensée ancienne et puissante en France, souvent associée aux mouvements politiques de gauche. Il nous a semblé que cette pensée, après s’être largement répandue dans la société – sans toutefois devenir jamais majoritaire -, connaît aujourd’hui un affaiblissement, voire parfois une remise en question. Le phénomène religieux connaît une mutation, avec l’émergence de l’islam, qui est une religion attractive, forte et dynamique. Il est temps désormais d’interroger ce qu’il est convenu d’appeler le « retour du religieux ». Tout d’abord, essayer de le caractériser et d’apporter des preuves, ou plutôt un faisceau de preuves, du retour en question. Il nous faudra ensuite tenter de comprendre les raisons de regain de la pensée religieuse, accompagné d’un dépérissement de l’athéisme.


Sommaire

Les signes du retour du religieux

  1. Enquête WinGallup 2016
  2. La religion face à la science : les stratégies
  3. Intrusions dans l’espace public

Une erreur, de taille, à ne pas commettre : confondre “sans religion” et “athée“. Cette distinction est absolument cruciale, car si on ne la fait pas, on ne comprend absolument rien à ce qu’il se passe réellement. La très grande majorité des enquêtes réalisées sur le sujet n’utilise pas la catégorie “athée” pour interroger les gens, elles s’intéressent uniquement aux personnes “sans religion” ou “ne se reconnaissant dans aucune religion” ou toute autre formulation équivalente. Or, et c’est le point essentiel, on peut croire en une entité transcendante et ne pas avoir de religion. La plupart des études montrent donc que la proportion des “sans religion” progresse. Mais si l’on fait cette confusion, ce qui est presque systématiquement le cas, on en vient à conclure tout naturellement que l’athéisme progresse, ce qui n’est pas le cas. On en vient ainsi à masquer le fait qu’en réalité, l’athéisme est menacé, ou du moins qu’il est loin d’être hégémonique. C’est contre cet aveuglement volontaire qu’il faut absolument lutter.

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1. Enquête WinGallup 2016[1]

Pour étayer la thèse du retrait de l’athéisme, je citerai les résultats d’une enquête annuelle visant à faire un état des lieux de la religion dans le monde, menée par WIN-Gallup. Cette enquête doit être interprétée avec précaution, en raison de la difficulté que l’on a à comparer les résultats globaux d’année en année (non-reproductibilité) et de la petitesse des échantillons testés (peu de personnes sont interrogées par pays) ce qui amène des marges d’erreur potentiellement fortes. D’où la nécessité de conduire de grandes études comme celles que peut mener un organisme national, mais c’est une autre histoire… Cette étude, donc, évalue le taux de personnes religieuses, athées et n’ayant pas de religion déclarée dans quelques dizaines de pays. Elle en tire un certain nombre d’enseignement, comme le fait que la Chine soit le pays comptant le plus fort taux d’athéisme, plus de 60% ; ou que la Thaïlande soit le pays le plus religieux en 2016. Pour ce qui est de la France, les choses sont très intéressantes. En 2012, le taux estimé d’athées était de 29%[2], il est passé à 21% en 2016. Une baisse de 8 points en 4 ans à peine. Ces résultats doivent être interprétés en fonction des difficultés que nous mentionnons plus haut, néanmoins, on peut dire sans trop se tromper que cette étude montre une baisse de l’athéisme, liée à une hausse de l’appartenance religieuse (37% en 2012 vs 45% en 2016), bien que l’ampleur de cette baisse soit impossible à déterminer précisément.

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2. La religion face à la science : les stratégies

La science moderne débute avec Galilée au XVIIème siècle. Et dès le début, en à peine quelques années, elle entre en conflit avec la religion chrétienne, ou plutôt, la religion chrétienne entre en conflit avec elle. Nous connaissons tous l’affaire Galilée, condamné à la réclusion pour avoir, entre autre, soutenu les thèses héliocentriques de Copernic – selon lequel la Terre tourne autour du Soleil et non l’inverse. Cela heurte de plein fouet la conception biblique de l’Univers. Le procès de Galilée inaugure 4 siècles de relations conflictuelles entre la science et la religion. En effet, les religions prétendent détenir la vérité sur le monde, une vérité révélée par Dieu. Elles tiennent donc un discours qui relève du vrai et du faux. Si la plupart des propositions religieuses ne concernent pas des objets scientifiques à proprement parler, il existe une porosité entre la science et la religion lorsque cette dernière tient un discours sur des sujets scientifiques : origine et description de l’Univers, origine de l’Homme etc. Cependant, les religions ont pris conscience que la science relève d’un régime de vérité supérieur, universel, éprouvé maintes et maintes fois, et faisant preuve d’une efficacité à nulle autre pareil. Ou du moins, elles ont tôt fait de comprendre que la Raison – l’instrument des scientifiques – leur faisait courir un danger mortel, que la foi ne suffirait peut-être pas à écarter.

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Gérald Bronner nous indique qu’il existe, pour un croyant, trois attitudes possibles face à des faits qui contredisent l’objet de sa croyance [3] :

  • les ignorer,
  • les intégrer à la croyance,
  • les rejeter.

Une quatrième attitude, qui n’arrive jamais, est d’abandonner sa croyance. Les religions ne font pas exception à cette règle, elles essaient tant bien que mal de tenir bon, et mobilisent pour cela les 3 stratégies citées.

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2.1 Première stratégie : le déni

Ignorer les faits scientifiques était probablement possible au début, lorsque la religion était tellement hégémonique qu’une alternative n’était qu’à peine envisageable. Mais ce temps-là est depuis longtemps révolu, elles ne peuvent plus faire comme si les sciences ne produisaient pas des connaissances qui s’opposent à leurs dogmes.

2.2 Deuxième stratégie : le désamorçage

Intégrer les faits scientifiques est la deuxième possibilité. Il s’agit de montrer qu’ils ne sont pas incompatibles avec les croyances afin d’en désamorcer la portée subversive et le pouvoir de sape. Il y a là, pour les religions, un enjeu absolument majeur : réagir au discrédit que le développement fulgurant des sciences avait fait peser sur les propositions religieuses. Pour cela, la ligne de défense était toute trouvée : jouer sur l’imprécision des textes, leurs ambiguïtés parfois, leur portée littéraire et symbolique enfin. Il ne faut donc plus avoir une lecture littérale des textes, mais comprendre qu’ils nous proposent des allégories, des paraboles, des symboles, qu’il nous faut dès lors interpréter. Les textes sacrés sont hors de portée des arguments scientifiques. On nous dit que l’Univers fut créé en quelques jours, il y a quelques milliers d’années de cela ? Symbole ! Qu’il est apparu ex nihilo grâce à la volonté divine contrairement aux théories scientifiques comme le Big Bang ? Qu’à cela ne tienne : en réalité, Dieu a voulu le processus physique à l’origine de l’Univers, il a voulu qu’il fût crée ainsi, les lois physiques ont suivi, le petit doigt sur la couture du pantalon. Voilà l’une des stratégies utilisées aujourd’hui, stratégie en plein essor.

Un« signal faible » du retour du religieux est donc la pullulation d’ouvrages traitant des questions de spiritualité, de religion, de foi. Il n’y a qu’à voir les rayonnages des librairies généralistes : étalage de dizaines, de centaines de bouquins, des kilos de bouquins, des tonnes, des montagnes de bouquins. Plus particulièrement, depuis quelques années, des livres chargés de promouvoir le dialogue entre science et religion, essayant de montrer qu’il n’y aurait pas d’incompatibilité majeure entre les deux.

Pour ne pas perdre pied, pour ne pas être disqualifiée par la science, la religion ne peut pas l’affronter directement et frontalement, elle paraîtrait parfaitement ridicule. Elle tente donc d’apparaître dans une démarche de dialogue avec la science, c’est-à-dire de se placer sur le même plan qu’elle ; une démarche de connaissance avec bénéfices réciproques : la science éclairerait la religion comme la religion éclairerait la science. Ce qui est faux.

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Le sociologue et historien des sciences québécois Yves Gingras, qui a longuement travaillé sur cette question, montre que depuis quelques années, le nombre d’intellectuels, venus de tous les champs disciplinaires, et parfois de la science, qui traitent de cette question connaît une croissance exponentielle. Si auparavant, on ne parlait pas de dialogue entre science et religion, mais, depuis l’affaire Galilée, de conflit, la tendance s’est complètement renversée en quelques années. Chiffres à l’appui, Y. Gingras, dans son livre L’impossible dialogue : sciences et religions [4] explique que cette idée diffuse à travers des livres, des colloques, des conférences, des publications sociologiques etc. L’objectif derrière cela est de promouvoir la religion en tant que démarche de connaissance au même titre que la science. Ce phénomène, montre Yves Gingras, touche aussi bien l’Amérique du Nord que la vieille Europe. La bascule se fait dans les années 80. Avant cela, l’idée de dialogue entre science et religion est inexistante, ou presque, mais sous l’impulsion de certains milieux chrétiens, et, montre Gingras, de la fondation Templeton aux Etats-Unis, nombre d’historiens et de scientifiques, parfois académiques, travaillent à l’élaboration de ce dialogue. Un faux dialogue bien sûr, car il ne va, en réalité que dans un seul sens : les scientifiques, eux, n’ont aucun intérêt ni de temps à consacrer à ces vaines entreprises. Elle poursuit sa tâche avec constance et opiniâtreté.

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2.3 Troisième stratégie : le rejet

La troisième attitude face à des faits contradictoires avec une croyance est le rejet. Or, cela suppose que la croyance soit particulièrement forte, qu’elle ait une confiance en elle à toute épreuve, pour prétendre rejeter le réel lui-même : contester le réel n’est pas à la portée du premier venu. Les attaques des théories scientifiques par des propositions religieuses témoignent donc d’un regain très fort de ces dernières dans l’opinion générale, et en parallèle d’un affaiblissement de notre capacité collective à promouvoir la science ou au moins à tenir bon.

Ce dernier stratagème, le plus inquiétant, se constate avec le recul de la théorie darwinienne de l’évolution, au profit du créationnisme ou, plus subtilement, de la théorie du dessein intelligent ou intelligent design (qui affirme que la complexité des organismes vivant ne peut qu’être le fruit d’une volonté à l’intelligence infinie : Dieu, pour ne pas le nommer). Nous nous retrouvons ainsi dans une position défensive vis-à-vis des religions et de ce point de vue-là, la bataille qui s’annonce promet d’être rude. Le lien entre le déclin très préoccupant de la culture scientifique dans les sociétés occidentales et les croyances religieuses est parfaitement établi aujourd’hui, bien qu’on peine toujours à en mesurer l’impact et la portée tant ceux-ci sont énormes. Le sociologue Gérald Bronner parle à ce propos de « concurrence hostile entre les représentations religieuses du monde et les représentations scientifiques du monde ».

Des travaux sociologiques montrent que le recul du Darwinisme – la seule théorie scientifique de l’évolution – est un fait massif, au profit le plus souvent du discours religieux. Une étude menée en 2011 par l’institut français IPSOS montre que 9% des français se disent créationnistes, contre 55% d’évolutionnistes affichés. Cela fait en sus 36% d’indécis [5]. Cela peut sembler satisfaisant, cependant, Gérald Bronner, qui s’est penché sur la question, nous invite à rester sceptiques face à ces résultats dans la mesure où se dire « darwinien » cache en réalité souvent un « néo-lamarckisme » – c’est-à-dire un finalisme du genre : les girafes ont un long cou pour brouter les feuilles haut perchées – spontané et inconscient. Cela s’explique, selon lui, par le caractère contre-intuitif de l’évolutionnisme, qui place le hasard au cœur de sa théorie. Ainsi, l’affichage du darwinisme cache une grand part de sa méconnaissance effective dans la société.

De plus, on voit se développer partout en Europe les thèses créationnistes, et ce, depuis plus d’une dizaine d’année. Les attaques contre l’évolutionnisme, en particulier à l’école, sont telles qu’en 2007, le Conseil de l’Europe s’est vu obligé de réagir en publiant un rapport pour affirmer une opposition ferme au créationnisme et à l’intelligent design [6]. Depuis, le phénomène s’est semble-t-il aggravé, puisqu’en 2016, deux scientifiques ont publié un article dans le journal Scientific American intitulé « Le créationnisme envahit l’Europe » [7]. Les deux auteurs écrivent : « Durant des années, alors que le nombre de créationnistes augmentait dans les pays européen et que leur influence à l’école et dans des communautés locales se développait peu à peu, ils restaient le plus souvent en dehors des radars et n’étaient pas un sujet majeur. »

La France ne fait pas exception. Les liens entre l’anti-darwinisme et le christianisme sont bien connus, notamment à travers des débats qui se jouent aux Etats-Unis souvent relayés dans nos médias. De même, en Serbie ou en Russie, où le créationnisme chrétien est enseigné à l’école. Moins connus est l’émergence assez préoccupante d’un créationnisme musulman en France. Là encore, Gérald Bronner nous éclaire : « parmi les élèves musulmans les plus affirmés (83% de cette population), seuls 6% croient en la théorie de Darwin, ce qui les distingue nettement des autres élèves. » [8] Régulièrement, des professeurs alertent l’opinion publique sur les difficultés croissantes qu’ils rencontrent lorsqu’ils sont amenés à enseigner certains sujets scientifiques, tout particulièrement auprès d’élèves se revendiquant de l’islam.

La question du darwinisme est hautement symptomatique du retour du religieux dans nos sociétés car elle constitue un enjeu crucial pour les religieux, et se situe au point exact où la science peut apporter un démenti aux textes sacrés. Sa remise en cause par la religion chrétienne ou plus particulièrement en France par l’islam est donc un marqueur significatif et inquiétant.

[Aparté] Un mot en passant à propos d’un argument systématiquement rabâché : les quelques scientifiques croyants, ou ceux qui tentent de concilier – voire de justifier – l’existence de Dieu avec la science. On nous dit : « voyez, même de grands scientifiques y croient », ce qui permet d’intimider les sceptiques avec un argument d’autorité. Cela est bien évidemment une malhonnêteté totale. Car la vérité est que plus on s’élève dans le niveau d’étude, et plus on s’élève dans le grade scientifique, plus l’athéisme est fort et plus la religiosité diminue. Ainsi, les scientifiques sont globalement plus incroyants que les autres – et quoi de surprenant à cela ? Prendre comme argument le cas d’un scientifique croyant, est donc d’une mauvaise foi totale – ironique pour des croyants…

3. Intrusions dans l’espace public

3.1 Haro sur la laïcité

La France a une façon bien à elle de traiter des questions religieuses : la laïcité. Ce principe fondamental nous permet d’établir un espace public dégagé des religions, et dans lequel le débat démocratique s’établit sur des bases rationnelles privilégiant la possibilité de convaincre à l’argument d’autorité divine. La question du retour du religieux est indissociable de la laïcité. Celle de l’athéisme également, et allons même plus loin, athéisme et laïcité ont tissés d’intimes liens historiquement et intellectuellement. Il existe pour ainsi dire un mouvement commun, un même élan qui les porte tous deux, et c’est bien ce qui fait la spécificité de la France. On ne peut comprendre tout-à-fait la laïcité sans comprendre le rôle fondamental de l’athéisme, mais il n’est pas encore temps de s’appesantir sur cette question.

Depuis quelques années, la laïcité a pris incontestablement une position centrale dans le débat public. Nous pensions la question réglée, que nenni ! Nous aborderons spécifiquement le sujet de la laïcité par ailleurs, mais il est indéniable que cela témoigne en faveur du retour du religieux dont nous parlions, ou au moins d’une modification du rapport entre la République et les religions. Nous évoquions dès le Chapitre 1 de ce dossier le fait que, pour parler de laïcité, le Chef de l’Etat reçoive les représentants des principales religions, comme si la laïcité n’était pas l’affaire, précisément, des laïcs. Ce fait-là est à mes yeux révélateur et très grave. Notre bon président, Emmanuel Macron, nous en a encore donnée un exemple parfait : le 21 décembre 2017, il ne fait pas exception à la règle en conviant les représentants des cultes à l’Elysée pour discuter de la laïcité. Mais il est allé plus loin, beaucoup plus loin que la courbette devant les religions. La courbette s’est faite carpette lorsque le président a évoqué la « radicalisation de la laïcité » qui menacerait la France [9]. Le problème selon Tartuffe, pardon, Macron, c’est la laïcité, pas les intrusions répétées et de plus en plus fréquentes des religions dans l’espace public. Les radicaux sont les laïcards à la trop grande gueule – mais parfaitement inoffensifs – et non les fous de Dieu qui au nom d’Allah collent une balle dans la tête d’un enfant à bout touchant. Macron délire à plein tube…

L’impossibilité d’un débat serein sur les questions de laïcité au sens large signe un durcissement des positions en lien avec la prise de confiance en elles des religions. Elles se croient plus fortes et donc craignent moins qu’avant d’afficher leurs revendications. Elles défient la République et parfois même, tentent de s’imposer à elle. Si nous n’y prenons garde, nous risquons fort de nous retrouver dans une position proche de celle du début du XXème siècle, pleine de tensions, de violence, et qui a conduit à la fameuse loi de 1905 pour apaiser le débat. En France, les religions, et plus particulièrement l’islam, multiplient les provocations. Il existe dans certains quartiers, une volonté d’imposer les préceptes religieux, la loi coranique, au détriment de la loi de la République. Dans le chapitre précédent, nous citions les 68,1% de jeunes musulmans qui estiment que les principes religieux prévalent sur la loi civile. De quoi faire réfléchir. Et effectivement, dans ces quartiers, il arrive que la loi coranique prévale… Et au-delà de ces quartiers, il est vrai pour l’instant minoritaires, certains tabous religieux, certains dogmes se sont imposés. A nouveau, je citerai le cas Charlie Hebdo et l’affaire des caricatures de Mahomet : après ce qu’il s’est passé, représenter le prophète de l’islam est un acte passible de mort. Une prescription religieuse, qui ne concerne nullement les non-musulmans, fait bel et bien la loi en France, une loi tacite, établie insidieusement par la force des choses.

3.2 Des mouvements politiques

De telles intrusions ont eu lieu, par exemple, lors des interminables – et parfaitement indigents – débats sur le « mariage pour tous ». De même, vis-à-vis du droit à l’avortement, que nous croyions acquis, des contestations sont apparues, notamment sur l’Internet, qui émanent de milieux chrétiens. Depuis 2013, les mouvements anti-IVG, « pro-vies » ou « pro-choix », prennent de l’ampleur en Europe, sous l’impulsion d’une part de la Manif pour tous en France et de ses métastases internationales, de l’Eglise catholique, de gouvernements conservateurs récemment élus en Europe de l’Est, mais aussi de financements privés. Ces mouvements se sont professionnalisés, ils mènent des campagnes de grande envergure grâce à une communication parfaitement maîtrisée, et se constituent de plus en plus en forces politiques, exerçant un important travail de lobbying afin d’orienter ou d’infléchir les politiques menées par les Etats ou les jugements des tribunaux, notamment européens. Une semblable mécanique est à l’œuvre concernant les sujets relatifs à la fin de vie, l’euthanasie, la Procréation Médicalement Assistée… [10]

3.3 Qui est contre le blasphème ?

Plus inquiétant encore car plus sournois, le blasphème, bien qu’il ne soit pas juridiquement interdit, fait l’objet d’une nouvelle forme de condamnation. Condamnation médiatique, sociale, via les « réseaux sociaux » – déversoirs infinis de haine, prés carrés des imbéciles où l’insulte fait office de ponctuation dans des polémiques stériles, confessionnaux maléfiques où la parole se libère comme on libère une bête enragée, vomitoires puantes où les mots sont des jets de bile noire… – mais aussi condamnation à mort, et l’on songe aux attentats contre Charlie Hebdo, ou moins grave, condamnation au silence ou à la polémique. Une multitude d’exemple pourrait être listée, je m’en tiendrai aux diverses réactions qui font régulièrement suites aux dessins de Charlie Hebdo, en particulier lorsque le journal satirique s’en prend aux religions. Il fut un temps où ces dessins passaient inaperçus, ne déclenchaient aucune réaction, mis à part les esclaffades des quelques lecteurs du journal. La satire, le blasphème, l’humour potache voire de mauvais goût, faisaient pour ainsi dire partie du paysage. La France est le pays de la grivoiserie, de l’irrévérence, de l’humour parfois aviné, des rieurs tonitruants qui se frappent les cuisses, des amuseurs lubriques, des satires ne craignant ni Dieu ni Diable et passant l’un et l’autre au feu de leurs saillies bouffonnes… et c’est très bien comme ça. Concernant Charlie Hebdo, cela a changé depuis quelques années. Les dessins sont scrutés, inspectés, décortiqués afin de déterminer à quelle communauté d’opprimés ils pourraient déplaire. Il y a bien une forme de résurgence du blasphème, ce qui fait peser sur nous un danger immense. Il n’y a pas que Charlie Hebdo, et les sujets religieux ne sont plus les seuls à provoquer l’ire des nouveaux inquisiteurs de l’humour…

Le terme « islamophobie » est exemplaire de ce point de vue. Car ce qui fait l’objet ici de l’opprobre et de la condamnation, est bien la peur, ou la haine, de l’islam, pas des musulmans. Là où la République protège les individus, ce terme d’islamophobie nous fait comprendre que critiquer l’islam est déjà un délit. Il s’agit donc de traquer les discours qui s’en prennent à l’islam ou le critiquent, mettant dans le même sac des actes de violence à l’encontre d’individus et des positions intellectuelles, langagières ou symboliques contre une religion. Ce qui correspond très exactement au blasphème. Les récentes polémiques qui se sont succédées et se succèdent encore en France nous prouvent, hélas, tous les jours, la régression à l’œuvre en la matière…

Enfin, et au risque de me répéter, l’athéisme a presque disparu des discours intellectuels et politiques, alors qu’il était historiquement un marqueur fort de la gauche notamment. Si Marx a pu écrire de la religion qu’elle était «l’opium du peuple, le soupir de la créature opprimée », produisant ainsi une critique radicale de la religion en tant que telle, on observe aujourd’hui plutôt une défense de certaine religions – on songe bien sûr à l’islam – de la part des tenants d’une certaine gauche – on a pu ainsi parler d’islamo-gauchisme, nous y reviendrons – délaissant de ce fait l’héritage des grands ancêtres. J’ai parlé déjà des complaisances nouvelles dont bénéficiaient les religions, et en particulier l’Islam : l’islamo-gauchisme nomme cette complaisance. La gauche, vivier historique de penseurs athées, semble avoir opéré un renversement à 180°. Le discours athée est perçu comme une attaque des religions – ce qu’il est, au moins en partie – et par voie de conséquence, une attaque de ceux qui les pratiquent. Ce raccourci est évidemment abusif, mais il est bien pratique pour interdire tout discours athée. Il est de plus en plus mal vu de tenir un discours de critique des religions.

Le constat ne suffit pas, il nous faut comprendre les raisons du retour du religieux. Ça tombe bien ! Cela sera justement l’objet du prochain article !

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[1] Etude WINGallup 2016

[2] Etude WIN Gallup 2012

[3] Cet article emprunte à plusieurs reprises les analyses du sociologue Géral Bronner. Sur le darwinisme, les attitudes des croyants face au réel, la conférence donnée en 2008 à l’Université de Strasbourg est passionnante. 

[4] Paru aux PUF en 2016

[5] Voir les chiffres d’IPSOS cités par l’article Wikipédia dédié au créationnisme.

[6] L’Agence Reuters relate la réaction du Conseil de l’Europe en 2007. 

[7] Vous pouvez lire l’article paru dans le Scientific American en anglais. 

[8] Article de Gérald Bronner paru dans Le Point du 21 décembre 2017.

[9] Le Figaro raconte l’intervention de Macron face aux représentants des cultes où il s’inquiète de la radicalisation de la laïcité. 

[10] Ce paragraphe condense en grande partie un article paru dans Libération sur le sujet des mouvements chrétiens anti-IVG, anti-mariage homosexuel etc. 

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