Théorie de la dictature

Michel Onfray

Editions Robert Laffont, 2019


Il est des auteurs essentiels dont l’œuvre produit ses effets dans la durée, un travail de sape qui infuse dans les profondeurs de la société pour, de proche en proche, en affecter la surface le moment venu. George Orwell est de ces auteurs-là. Celui que son Etat Civil nomme Eric Blair est une sorte de penseur-pilier : on s’y appui, on s’y adosse. Il fut une plume singulière, sa pensée s’inscrit dans une tradition socialiste mal connue car vaincue par l’Histoire : une tradition radicale, en lutte contre le libéralisme, mais qui refusa toute compromission avec les régimes totalitaires quels qu’ils fussent, une tradition qui plaçait l’homme du commun au centre de son combat. Pour ces deux raisons : refus de l’absolu totalitaire, et ancrage dans les couches populaires, ce socialisme ne pouvait que cristalliser tous les malentendus et se placer au carrefour de toutes les confusions. Honni à la fois par les libéraux pour son socialisme et par les communistes pour sa critique féroce de l’idéologie, et méprisé par toutes les « élites » pour son souci des petites gens, Orwell était certes un homme libre, mais il se condamnait par sa liberté à une forme de marginalisation. Sa descendance spirituelle est pourtant féconde, Michel Onfray, dans Théorie de la dictature, entend prendre sa place dans cette filiation.

On sait de George Orwell qu’il fut l’écrivain du prophétique 1984. On connait de lui également La Ferme des animaux. Des livres qu’il est de bon ton d’avoir lu, de citer, pour se donner à peu de frais un air subversif. On créera des parallèles faciles entre les diagnostics de l’anglais et la situation actuelle, on s’esbaudira devant sa prescience : on n’aura rien compris à ces deux œuvres géniales. Voilà pourtant la tâche que se propose Michel Onfray : lire 1984 et La ferme des animaux pour en dégager une théorie de la dictature. Pas sûr que le contrat soit rempli à 100%, nous y reviendrons, néanmoins, Théorie de la dictature est un livre tout-à-fait pertinent pour baliser ces deux best-sellers, pour y naviguer avec quelques repères et s’élancer ensuite sur les eaux tumultueuses de la pensée d’Orwell. Michel Onfray nous fournit le sextant et l’octant, le compas, la longue-vue, il déroule la carte, calibre l’astrolabe : prêt à embarquer !

Tout d’abord, le lecteur non orwellien appréciera la pédagogie déployée par Michel Onfray : pas besoin de connaître par cœur 1984 ni La ferme des animaux pour comprendre le propos de Théorie de la dictature. Ensuite, ce même lecteur sera sans doute satisfait du travail de prise de notes de M. Onfray : nous avons là des fiches de lectures bien faites, presque exhaustives, ordonnées, organisées, thématisées.

Entrons dans le propos du livre. Si théorie de la dictature il y a, c’est que dictature il y a également, ou, du moins, qu’on en prend le chemin. De quoi s’agit-il ? Dès l’introduction, la réponse est donnée : « l’Empire maastrichien »(p.9). Un empire aux tendances totalitaires, jusque dans le processus historique de sa construction, comme le rappelle à raison Michel Onfray. L’Union Européenne fut pensée dès l’origine comme une machine à broyer les états européens donc l’Europe elle-même. Dès Jean Monet, l’Union Européenne qui n’existait alors qu’en projet à peine esquissé avait déjà pour unique fonction de détruire la souveraineté des peuples européens et de les livrer pieds et poings liés à l’idéologie néolibérale incarnée par les Etats-Unis. Une telle ambition impérialiste et populicide ne peut pas ne pas faire songer à Océania, l’enfer dystopique de 1984. Un enfer en passe de se réaliser. « A cette heure, il existe un Etat maastrichien : il a son drapeau, sa devise, son hymne, sa Constitution, ses élus, son Parlement, ses instances dirigeantes, son droit, ses lois, son idéologie libérale-nihiliste. »(p.28) Il lui manque deux choses essentielles : son peuple, et, par voie de conséquences, sa légitimité démocratique. Pour passer outre, une seule solution : s’imposer par la force.

George Orwell livre deux manuels qui permettent de penser la dictature au-delà de ces manifestations historiques. On ramène la plupart du temps ses ouvrages à une simple critique du totalitarisme soviétique de l’URSS, mais, Onfray en est persuadé, leur portée dépasse de loin ce contexte historique particulier et fonctionne pour les dictatures passées et à venir. Onfray voit dans 1984 les sept commandements de la dictature, divisés en trente-trois principes ; je dirai : sept péchés capitaux que voilà :

Détruire la liberté
Appauvrir la langue
Abolir la vérité
Supprimer l’histoire
Nier la nature
Propager la haine
Aspirer à l’Empire.

L’essentiel du livre est dédié à développer les 33 principes qu’il repère, et à montrer comment ils organisent Océania comme une dictature. « Administrer l’opposition », « hygiéniser la vie », « propager de fausses nouvelles », « inventer la mémoire », « utiliser le double langage », « ruiner la vie personnelle »… La mécanique totalitaire de Big Brother est démontée et analysée pièce par pièce et dans le détail. La conclusion de l’ouvrage est consacrée à appliquer ces sept commandements au monde actuel qui, effectivement, détruit la liberté, appauvrit la langue, abolit la vérité etc. Il y a, si l’on prend Onfray au sérieux, incontestablement quelque chose de totalitaire aujourd’hui. Un parfum d’ambiance, un air du temps… la pestilence gagne du terrain.

Si 1984 dissèque la dictature, La ferme des animaux théorise la révolution, mais, comme l’écrit Onfray « une révolution, c’est un changement complet de paradigme… avant retour à l’endroit de départ ! »(p.121) Ce livre d’Orwell raconte comment, d’après le moule marxiste-léniniste, la révolution aboutit à destituer les dominants d’hier au profit de dominants nouveaux mais tout aussi iniques et assoiffés de sang que les anciens – si ce n’est davantage – alors que la situation des petites gens ne s’arrange pas – à moins qu’elle n’empire. Encore une fois, Orwell s’émancipe du contexte de la dictature communiste pour viser le retournement mécanique révolutionnaire en tant que tel. La Révolution Française qui nous rend pourtant si fiers, en est l’exemple. « A quoi bon l’inscription de la devise « Liberté, Egalité, Fraternité » sur les frontons des bâtiments publics ? Liberté de manquer de pain ? Egalité avec ceux qui manquent de pain ? Fraternité mais uniquement entre ceux qui manquent de pain ? »(p.123) demande Michel Onfray. La ferme des animaux permet en quelque sorte de penser que la Révolution n’est qu’un moment de la dictature. La révolution est confisquée par les cochons qui assurent leur emprise sur les animaux, pour finir identiques aux humains qu’ils prétendaient combattre – identiques en pire : la promesse d’émancipation ayant été détruite au passage. Parce qu’il avait bien vu le potentiel « réactionnaire » (retour à un ordre ancien) et totalitaire de la révolution accaparée par les classes dirigeantes, Orwell n’a eu de cesse que de s’appuyer sur les common people, les gens ordinaires. Car c’est toujours sur eux que s’abat la domination, qu’elle soit révolutionnaire n’y change rien.

Si la dictature est certaine et que la Révolution n’est qu’une passation de pouvoir d’une dictature à une autre, tout n’est-il pas vain ? Ces deux ouvrages dressent un portrait sombre de l’action politique qui est impuissante à changer positivement la vie des petites gens. Pourtant, Onfray rappelle qu’Orwell lui-même n’a cessé de se battre, de lutter, de prendre part aux révoltes et de soutenir les gens ordinaires. Il a donné de sa personne en Espagne, à Londres, à Paris. En tant que journaliste, écrivain et penseur, il décrivit la vie misérable mais digne. Peut-être d’ailleurs, si le combat est perdu d’avance, Orwell nous fait-il comprendre que la dignité est justement dans le combat lui-même.

Pour en revenir à Théorie de la dictature, outre l’aspect didactique et un rien polémique qui procure un véritable plaisir de lecture même à celui qui connaît un peu Orwell et ses livres, Michel Onfray réussit-il à mener à bien sa tâche ? Pas complètement. Le lecteur ne trouvera pas une véritable théorie de la dictature en tant que telle. Il ne verra pas non plus précisément comment s’articulent les intuitions orwelliennes avec le monde actuel, car si, comme on dit, « ça colle » sur bien des sujets, notre monde n’est ni complètement Océania, ni intégralement La Ferme des Animaux. Le lecteur que j’ai été eût apprécié qu’Onfray entrât dans les détails et analysât finement les ressemblances et les dissemblances entre le roman et la réalité. Une impression d’inachevé en terminant la lecture.

Malgré d’évidentes carences, Théorie de la dictature fait toucher du doigt le génie de George Orwell, en cela, c’est un livre réussit. La critique de l’Union Européenne est toujours – et plus que jamais – un luxe dont on ne peut se passer, penser cette dernière à l’aune des fulgurances d’Orwell est un exercice non seulement pertinent, mais plaisant. Bonne lecture !


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