Athées : portés disparus ?

Chapitre 2

Religions : état des lieux

Le premier chapitre de ce dossier a tracé, à grands traits, une brève histoire de l’athéisme en France. Il s’agissait de montrer que la France entretien un rapport tout à fait particulier à l’athéisme, qui est une tradition de pensée forte et constitutive de son histoire. La France a pour ainsi dire inventé l’athéisme, au moins dans sa forme moderne, au XVIIème siècle. Nous l’avons vu émerger, doucement, patiemment, prendre de l’essor, jusqu’à une quasi hégémonie… Et puis… Et puis plus rien, ou presque. Nous l’avons disparaître subitement. Du moins était-ce alors le sentiment que nous avions. Mais la question qui se pose est alors très simple : ce sentiment est-il étayé ?

Répondre à cette question nécessite en premier lieu de dresser le portrait des principales religions en France. Nous verrons que l’athéisme n’est pas majoritaire, loin s’en faut, et qu’au contraire, il existe un véritable dynamique des religions. Le chapitre suivant sera consacré à examiner le retour du religieux.


Sommaire

Introduction

Etat des lieux des religions

  • Le catholicisme : hégémonie et sécularisation
  • L’islam : montée en puissance
  • Autres religions

Synthèse


Introduction

L’athéisme a presque disparu des discours intellectuels et politiques, alors qu’il était historiquement un marqueur fort notamment à gauche. Si Marx a pu écrire de la religion qu’elle était «l’opium du peuple, le soupir de la créature opprimée », produisant ainsi une critique radicale de la religion en tant que telle, on observe aujourd’hui plutôt une défense de certaine religions – on songe bien sûr à l’islam – de la part des tenants d’une certaine gauche – on a pu ainsi parler d’islamo-gauchisme, nous y reviendrons – délaissant ainsi l’héritage des grands ancêtres. Plus généralement, un discours athée est perçu comme une attaque des religions – ce qu’il est – et par voie de conséquence, une attaque de ceux qui les pratiquent. Ce raccourci est évidemment abusif, mais il est bien pratique pour interdire tout discours athée. Il est de plus en plus mal vu de tenir un discours de critique des religions. Nous aurons là aussi à y revenir longuement. Qu’il nous suffise ici de remarquer que le discours athée est en berne, au profit, au minimum, d’un œcuménisme de bon aloi.

Deuxième point : les chiffres. La France serait un pays majoritairement athée, et ce seraient au contraire les croyants qui seraient minoritaires et opprimés. Les croyants se plaisent à se donner un air de victimes, ils aiment à prendre de grands airs pour crier combien ils seraient les objets de toutes les moqueries et les sarcasmes, les attaques et les railleries, ils se complaisent parfois dans ce rôle de mal-aimés… Il est vrai que la France est l’un des pays du monde comptant le plus d’incroyants, ou de personne qui ne pratiquent aucune religion. Cela tient à la tradition très puissante dont nous avons esquissé l’histoire, histoire à laquelle il faut rajouter les combats virulents pour imposer la laïcité au début du XXème siècle. L’Histoire explique cette très forte proportion d’athées, d’incroyants, de non-religieux en France.

Répartition en 2012[1]

29
Athées
34
Ne déclarent aucune religion
37
Personnes ayant une religion

Remarquons d’abord que les personnes sans religions ne sont pas athées, elles déclarent croire en une entité ou une force supérieure. Elles ne se reconnaissent pas dans les religions constituées, leurs institutions, ou leurs dogmes, ou que sais-je encore, mais elles ne sont pas athées. Cette différence constitue un biais très fréquent des enquêtes réalisées qui regroupent le plus souvent toutes les personnes déclarées « sans religion » dans la même catégorie. Méfiance donc ! L’athéisme en France représente donc globalement un tiers de la population, soit un chiffre inférieur à celui des croyants. Loin donc, d’une prétendue hégémonie de l’athéisme…

Avant d’entrer dans les détails, un point d’étape s’impose. Malheureusement, il est interdit en France aux organismes officiels de recenser les personnes en fonction de leur appartenance religieuse. Les chiffres dont nous disposons sont donc imprécis, flous, reposent sur des projections et des approximations. Cela est éminemment regrettable. La religion catholique dispose cependant de statistiques propres via la Conférences des évêques de France, ils fournissent des chiffres fiables. Ça n’est pas le cas pour les autres religions, non structurées en clergé.

Etat des lieux des religions

Le catholicisme : hégémonie et sécularisation

L’émergence très forte de l’incroyance est assez récente, on peut la situer au début des années 70, où l’on observe une cassure assez nette des courbes du poids du catholicisme, auparavant très largement hégémonique, dans la société française. Le catholicisme en France surpasse de très loin le protestantisme, marginal. Mais la perte de vitesse du catholicisme se constatait en réalité dès le sortir de la Seconde Guerre Mondiale, à tel point que le pape Jean XXIII convoque en réaction un concile, le fameux concile de Vatican II, de 1962 à 1965[2]. Il entend lutter contre la sécularisation du monde, et pour se faire, essaie d’ouvrir l’Eglise sur le monde et la modernité : exit la messe en latin, le prêtre fait face aux fidèles, les laïcs sont intégrés, à égalité avec les clercs, aux rites de l’Eglise, on tend la main aux protestants, orthodoxes, mais aussi aux juifs et aux musulmans, et même aux athées, on tutoie Dieu, exit la musique sacrée austère à l’orgue, désormais grattouiller la guitare est un acte de foi… Vatican II est à la fois une façon de lutter contre l’effondrement programmé de l’Eglise et un symptôme de cet effondrement.

Au début des années 70, la proportion de catholiques en France atteint un pic à 87%, contre 65% en 2010[3]. Ce chiffre ne cesse de baisser. La chute est même encore plus spectaculaire s’agissant des catholiques pratiquants qui passent de 20% à 4,5% de la population sur la même période. S’agissant de la religion catholique, beaucoup d’indicateurs sont au rouge : nombre de prêtres, de religieux, de mariages…  Cependant, si le nombre global des baptêmes est lui aussi en baisse, le nombre d’adultes baptisés connaît une hausse très importante depuis 2012, passant de presque 3000 à plus de 4500 en 2017[4]. Bien sûr, cela ne suffit pas pour affirmer un regain de vitalité pour l’Eglise catholique, loin s’en faut. Le problème qui se pose est que les données permettant de dresser un panorama des croyances en France sont anciennes, 2012 pour les plus récentes. Or, c’est justement à partir de cette année que l’on observe une forte hausse des baptêmes adultes. Il est donc très difficile d’extrapoler ces chiffres de 2012 à la situation actuelle : sommes-nous en train d’assister à un sursaut – relatif il faut bien l’avouer… – du sentiment religieux depuis 2012 ? Impossible d’apporter à cette question une réponse définitive.

Il n’est pas question de nier la très forte sécularisation de la société française, dans laquelle le taux d’athéisme demeure l’un des plus élevés au monde. Cependant, il faut bien voir que le retour du religieux pointé du doigt depuis de nombreuses années déjà est un phénomène récent, non pris en compte par les données dont nous disposons en termes de recension. Un mot ensuite sur la contradiction apparente des chiffres que nous proposons. On nous dit d’un côté que les personnes ayant une religion ne sont que 37% en France, et de l’autre, qu’il y aurait 65% de catholiques. Quelque chose cloche non ? Cela montre la grande difficulté d’interprétation de ces données, liée au fait que les différentes enquêtes ne posent pas les mêmes questions et n’étudient donc pas exactement les mêmes choses. Parle-t-on de catholiques de tradition ? De catholiques croyants mais pas pratiquants ? De personnes de culture catholique ? Bien malin qui pourrait répondre à ces questions. Ces études permettent simplement de dégager de grandes tendances, des faits assez vagues et généraux, comme par exemple la tripartition de la société entre un tiers d’athées, un tiers de croyants, un tiers de personnes sans religion. Elles montrent la forte sécularisation de la société, le déclin du catholicisme… toutes choses assez générales mais non moins précieuses pour comprendre la situation.

Gardons cependant à l’esprit que la sécularisation ne désigne pas la disparition de la religion, elle désigne aussi son intériorisation par la société. Les ecclésiastiques dits « séculiers » s’opposent aux « réguliers », ceux qui vivent selon la règle monastique. Les réguliers, les prêtres, viennent au contraire « dans le siècle », c’est-à-dire aux côtés de leurs contemporains, ils s’insèrent dans la société humaine, y prennent part, ils l’investissent. Ainsi, la sécularisation désigne ce double phénomène de recul du religieux dans une société, mais aussi d’assimilation de ses valeurs, ou de certaines de ses prescriptions. En cela, le catholicisme est sécularisé au plus haut point en France, il s’est affaissé certes, mais son influence est omniprésente. On pourrait presque y voir des vases communicants : la religion s’affaiblit à mesure qu’elle imprègne la société. C’est bien entendu le cas en France où notre vie quotidienne est saturée de références au catholicisme. La question se pose dès lors de savoir si ces références demeurent des avatars d’une religion ou s’ils ne sont pas tout simplement des héritages passés dans le domaine public et déconnectés depuis de la religion. Selon la réponse qu’on apportera à cette question, le débat sur la laïcité prendra un jour différent.

L’islam : montée en puissance

Poursuivons notre enquête avec l’islam, deuxième religion de France. Beaucoup de fantasmes existent à ce sujet, nous essaierons de garder la tête froide. Que chacun respire un grand coup, ça va aller…

Les chiffres les plus récents et les mieux établis sont ceux de l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED) datant de 2008[5]. On pouvait alors estimer le nombre de musulmans à 2,1 millions de personnes entre 18 et 50 ans, tranche d’âge à laquelle se limitait l’étude. Les extrapolations réalisées à partir de ce chiffre donnent un total d’environ 4 millions de musulmans en France, soit un peu moins de 7% de la population.

L’islam se caractérise en France par une forte attractivité, et une croissance relativement importante. Ces adeptes sont beaucoup plus jeunes que ceux des autres religions, et attachent une importance beaucoup plus grande à leur religion que les autres[6]. La religiosité des musulmans est en outre en très forte augmentation chez les jeunes, et pour la géographe Michèle Tribalat, l’islam serait la première religion chez les jeunes[7]. Fait notable, les musulmans plus âgés sont aussi les plus sécularisés, les plus détachés des obligations et des interdits religieux, alors que les jeunes y sont beaucoup plus attachés. Il existe donc une forte disparité entre les générations ce qui est très probablement le signe d’une religion forte et attractive. Selon une étude de institut Montaigne publiée en 2016[8], le rigorisme (pratique la plus stricte de la religion) concernerait jusqu’à 50% des jeunes musulmans contre 20% des plus de 40 ans. Enfin, pour terminer sur les jeunes musulmans, ceux-ci sont 68.1% à considérer que les principes religieux sont supérieurs à la loi civile[9]. Cela n’est pas du tout le cas concernant d’autres religions, pour lesquelles on remarque au contraire une désaffection des plus jeunes. De plus, le nombre de musulmans pratiquants est également plus élevé que dans les autres religions, atteignant pratiquement un quart des musulmans. Mettons en parallèle le nombre de mosquées qui a doublé depuis 2000 selon le Ministère de l’Intérieur, le nombre des convertis que est lui aussi en augmentation, tout cela aboutit à des projections qui montrent une progression de l’islam en France. En 2030, selon un institut américain, la France compterait presque 10% de musulmans. Uns progression rapide, liée pour partie à l’immigration – le taux de musulman est fort parmi les immigrés – pour une autre partie aux français musulmans qui font des enfants – le taux de transmission d’une génération à l’autre est là aussi très fort – et pour une autre partie à la vitalité et à l’attractivité de cette religion.

Autres religions

Concernant les autres religions, très très minoritaires, signalons que les plus fortes dynamiques de conversions s’observent dans les églises protestantes, évangélistes en particulier. Quant aux juifs, ils ne représenteraient qu’environ 120 000 personnes.

Synthèse

  • Tout d’abord, l’athéisme n’est pas majoritaire en France, il représente environ 30% de la population en 2012.
  • Ensuite, s’il est incontestable qu’il a existé un mouvement absolument massif de sécularisation et de montée de l’irréligion au sens le plus large, les indicateurs les plus récents font défaut lorsqu’il s’agit de savoir si ce mouvement ne s’est pas inversé ces dernières années.
  • En effet, plusieurs signaux faibles tendraient à suggérer – et je dis cela avec toute la prudence du monde – un regain de vitalité du phénomène religieux dans notre société.

[1] La tripartition de la société française :  retrouvez l’article Le Monde. D’autres chiffres sont cités dans l’article, notamment ceux d’une étude européenne qui semble néanmoins plus difficile d’interprétation. 

[2] Michel Onfray avait consacré un chapitre fort intéressant au concile Vatican II dans son ouvrage paru en 2017, Décadence. Chapitre opportunément appelé « La déchristianisation chrétienne ».

[3] Une enquête de l’institut IFOP, menée en 2010, très intéressante, donne un panorama du christianisme. Menée sur de grandes cohortes, elle constitue un socle assez solide.

[4] Sur les baptêmes d’adultes, un article paru dans La Croix reprend les données de la Conférence des évêques de France.

[5] L’étude Trajectoires et Origines, parue en 2008, donne des chiffres qui servent souvent de référence. Toutefois, des controverses existent, notamment sur le biais idéologique de ces auteurs. 

[6] Pour une synthèse concernant l’islam : article des Décodeurs dans Le Monde.

[7] Michèle Tribalat a donné une interview très intéressante pour le site Atlantico concernant l’islam en France.

[8] Rapport de l’Institut Montaigne, Un islam français est possibleparu en 2016. Cependant, malgré l’importance de l’échantillon initial, l’étude ne porte que sur quelques centaines de musulmans français. Il faut donc rester très prudent sur tous les résultats annoncés.

[9] Gérald Bronner, Le Point, 21-28 décembre 2017.

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