Phrénosphère

Pourquoi il ne faut pas voter « utile »

By 01/05/2017 2 Comments

Depuis des années c’est le même refrain… Une sorte de cri primaire, un réflexe pavlovien, un relent d’archéo-cortex, un mot d’ordre inconscient, une scansion chamanique, une invocation rituelle, une malédiction de poupée vaudou, presque une transe électorale… je veux parler du vote utile. Le vote utile…

Bêtement, on pourrait penser que le « vote utile », c’est le vote lui-même, et que cette formule nous dit simplement qu’il peut être utile de voter, c’est-à-dire d’exprimer librement sa préférence.

Que nenni ! Le vote utile (je parle dans cet article surtout du premier tour des élections, au second, la logique n’est pas la même) tel qu’il est partout présenté, martelé, rabâché, seriné, répété ad nauseam dans les médias¹, c’est tout l’inverse ! Ne votez surtout pas pour qui vous souhaiteriez voir élu, non ! votez pour le candidat le mieux placé dans les sondages pour être élu à la place de celui (ou celle) dont vous ne voulez pas du tout… mais aussi à la place de celui que vous soutenez… Un peu tordu non ?

Le problème des sondages

Le vote utile permet de fabriquer de toutes pièces des personnalités politiques, de les gonfler à l’hélium grâce aux instituts de sondages. Dans cette perspective, le sondage joue le rôle de caution scientifique aux médias. La logique est une forme de cercle vicieux car une candidature est présentée comme « le vote utile », donc attire du monde, donc monte dans les sondages, donc est présentée encore plus comme « le vote utile » donc etc… On se retrouve dès lors avec des programmes creux, des baudruches électorales, des « bulles », purs produits de la spéculation sondagière.

Comment ne pas penser aujourd’hui à la candidature d’Emmanuel Macron ? Ni son honnêteté ni sa sincérité ne sont en cause ici, mais remarquons qu’il est un exemple parfait de la logique du vote utile : percée spectaculaire dans les sondages, programme consensuel, forte incertitude de l’électorat…

Nous consacrerons un article plus complet au problème des sondages dans le futur.

Fabriquer des boucs-émissaires

En parallèle, la logique du vote utile est un alibi très puissant pour les politiques déjà en places et responsables de la situation. Il s’agit de se créer un adversaire présenté comme monstrueux puis de s’afficher comme seul rempart à cette monstruosité. Un bouc-émissaire tenu pour responsable de tous les maux, et dont la destruction résoudrait nos problèmes. Cela permet aux politiques en places, pourtant comptables des erreurs commises, de faire diversion : le problème n’est plus l’échec des politiques entreprises, non, le vrai problème, c’est la montée des extrémismes, le populisme, les propos « nauséabonds » (les médias ayants à ce propos considérablement étendu leur vocabulaire en terme d’épithètes olfactives), ou comme dirait François Hollande « il y a un péril face aux simplifications, face aux falsifications ». Une rhétorique de choix pour faire oublier que si montée des populismes il y a, c’est en réaction aux politiques successives, tenantes du même système, et qui échouent les unes après les autres. Les « populismes » comme on les appelle, de droite ou de gauche, ne sont pas des falsifications ni des simplifications du réel comme on voudrait le faire croire, au contraire ! Ils sont la preuve que les citoyens ont saisi l’ampleur de  la faillite du modèle actuel !

Le vote utile est présenté comme une alternative aux populismes. Cela impose une réflexion sur ce qu’est ou n’est pas le populisme. Question difficile que quelques lignes n’épuiseront bien sûr pas. Est présenté comme « populiste » un discours qui entend s’adresser au peuple, au nom du peuple. Mais plus que cela, ce qui est frappant, c’est que cette épithète est lancée presque comme une insulte, de manière péjorative. Comme si parler du peuple était systématiquement « flatter le peuple » puis par glissement « flatter les bas instincts« . Mais il y a là quelque chose d’étrange. En quoi flatter le peuple serait-il en soi une mauvaise chose ? Faudrait-il plutôt le dénigrer pour être crédible et responsable ? Et pourquoi réduire le peuple à ses « bas-instincts » (entendez : racisme, xénophobie, peur, exclusion, repli, méfiance, colère, rejet de élites et toute la litanie habituelle) ? Ceux qui procèdent à longueur de discours, d’articles de journaux, d’éditos, de prise de parole publique à de tels glissements réduisent le peuple à la populace pour reprendre la distinction du philosophe Michel Onfray. Il s’agit de l’infantiliser, et un des meilleurs moyens pour cela est de refuser de s’adresser à lui directement : il faut toujours un intermédiaire car le peuple (à l’état de populace dans l’esprit de ces gens) ne pense pas bien, il pense mal car toujours soumis à ses passions, ses pulsions, serait incapable de réflexion ou dépourvu de raison.

A ce titre, il n’est pas inintéressant de remarquer que sont présentés comme « populistes » des projets qui replacent l’action politique au centre de la prise de décision. Ils affirment la prévalence du politique sur l’économique et font du peuple l’un des moteurs de l’Histoire au contraire du discours dominant qui affirme que l’on n’a pas de prise sur elle. Voilà pourquoi ils déplaisent tant !

Bien sûr, tout le monde aura compris qu’en France, les deux candidats concernés sont Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon… Mitterrand ou Chirac pour les plus connus « encourageaient » l’extrême-droite d’alors pour être réélus.

Le « vote utile » c’est un moyen formidable qu’à trouvé le « système »² (c’est-à-dire toutes les instances destinées à permettre le maintien et l’expansion du modèle libéral) pour discréditer ses adversaires d’une part, et de l’autre se fortifier à leurs dépends. Discrédit non pas politique, rationnel, programmatique, mais discrédit moral ! Un coup double magistral !

Une logique antidémocratique

La démocratie suppose la pluralité, elle se construit sur l’idée que la vérité en matière politique n’est jamais donnée a priori mais qu’elle se construit par le débat, la confrontation, qu’elle ne peut émerger que grâce aux contradictions. C’est presque une forme de dialectique hégélienne : la connaissance survient au terme d’un processus  d’affirmation et de contradiction. Or, le recours au vote utile nie cette dialectique. Quand les médias jouent un tel jeu, ils participent à l’installation d’une classe politique sclérosée. Cela se voit aujourd’hui aussi avec les « petits candidats » qui ne peuvent pas dépasser quelques pour-cents de voix – jamais de quoi inquiéter le « grands »… Si, au contraire, chacun votait réellement en fonction de ses convictions,  on pourrait assister à des résultats beaucoup plus nuancés entre grands et petits candidats, et donc à la nécessité de débattre sérieusement pour faire pencher la balance. Le « vote utile » est un affaiblissement de la démocratie.

Cependant, le réflexe du vote utile, s’il reste très présent dans les médias, marche de moins en moins bien chez les citoyens. En témoigne la progression forte des discours dits « populistes » malgré les injonctions, les condamnations, les malédictions, les imprécations incessantes. Et si cela plaide en faveur d’une certaine émancipation des citoyens à l’égard des prescripteurs d’opinion, et une opportunité salutaire de voir émerger des alternatives politiques, le danger est présent. Dans cette brèche peuvent s’engouffrer d’authentiques adversaires de la démocratie. Et la responsabilité desdits prescripteurs est grande. C’est par leur idéologie presque monopolistique et méprisante et du peuple qu’ils nous font courir ce risque d’atteinte à la démocratie.

Comment construire un « vote utile »

L’analyse serait longue et fastidieuse. Disons brièvement que cette construction médiatique suppose de prendre un candidat globalement en accord avec l’idéologie du moment.

  • Faites en sorte de lui accorder une importance disproportionnée (au moins au début) pour ancrer sa figure dans le paysage politique.
  • Ensuite, quand l’élection commence, annoncez des sondages plutôt en sa faveur.
  • Faites quelques unes de journaux du style « L’iconoclaste », « Le renouveau »…
  • Utilisez des formules vagues lorsqu’il s’agit du programme.
  • Adoptez une position plutôt centriste et consensuelles à grand renfort de « communicants ».
  • Ne laissez jamais refroidir et attendez l’élection.
  • Normalement, comme tout bon soufflé, il devrait retomber… Croisons les doigts !

(Toute ressemblance avec la situation actuelle est purement fortuite.)

Conclusion : votez (ou n’allez pas voter) en toute connaissance de cause, pour le projet qui vous semble le meilleur, et construisons ensemble une plus belle démocratie !

 


¹ Le terme « médias » désigne ici les médias traditionnels : télévision, presse nationale ou locale sous son format papier ou numériques, radios de la bande FM. Ce sont encore les grands prescripteurs en matière d’opinion. « Quoi qu’on dise d’Internet, du déplacement du lieu des débats, du rôle des réseaux sociaux, le poids des grands médias audiovisuels reste prépondérant » selon Loïc Blondiaux, professeur de science politique à Paris 1 – Panthéon Sorbonne.

² Le « système » est aujourd’hui devenu une espèce de mot totem sans cesse invoqué pour s’opposer à lui. L’usage qui en est fait n’est pas toujours le même. Ici, il désigne toutes les instances destinées à permettre le maintien et l’expansion du modèle libéral. En fait, je reprendrais volontiers l’analyse marxiste dans ce domaine souvent résumée par la formule apocryphe « l’infrastructure économique conditionne la superstructure idéologique ». On voit ainsi apparaître les deux tenants du « système ».


 

L’image d’en-tête provient du site Médiapart.

 

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