Où va l’argent des pauvres

Fantasmes politiques, réalités sociologiques

Denis Colombi

Editions Payot & Rivages, 2020


     La pauvreté est un enjeu social majeur. Pour les pauvres, tout d’abord, cela va de soi, dont c’est l’existence qui s’articule autour de cette expérience douloureuse. Pour la société dans son ensemble, car l’imaginaire de la pauvreté conditionne un certain nombre de peurs, de préjugés ou au contraire de solidarités. Pour le monde politique, car elle est un marqueur incontournable qui structure les clivages les plus profonds. Que ce soit pour les plaindre, les exhorter à faire des efforts, élaborer des politiques publiques d’aide, fustiger l’assistanat, moquer « ceux qui ne sont rien », prôner la charité, encourager la redistribution, vanter le chacun pour soi, insister sur la dépravation des pauvres, leur manque de rigueur, leur intempérance ou leurs incapacités de gestions, les pauvres sont au cœur des discours politiques. La gestion de la pauvreté semble le centre névralgique des débats. Et pourtant, si chacun a son mot à dire, si, des pochtrons qui s’engueulent devant une table de tripot aux parlementaires qui débattent à l’Assemblée en passant par les éditorialistes des chaines d’info en continu qui vomissent leurs opinions et éructent leurs avis – on finit par ne plus savoir qui est le pochtron ou le journaliste dans l’affaire… –, tout le monde se sent légitime à parler de la pauvreté, ce n’est, la plupart du temps que pour y aller de son préjugé sur la question : de la fainéantise des pauvres à leur pureté morale, difficile de sortir des clichés et autres opinions toutes faites. Où va l’argent des pauvres permet de combattre tous les préjugés dominants, bouscule les idées reçues avec rigueur et analyse.

     Denis Colombi, docteur en sociologie, ouvre son ouvrage par une scène tristement banale : le spectacle de la pauvreté et de la mendicité. Spectacle banal, effectivement, auquel nous sommes presque immunisés. Et ce, d’autant plus que le pauvre qui s’exhibe cochera toutes les cases de signes extérieurs de pauvreté. Qu’un détail ne colle pas : un smartphone, des chaussures de marque ou que sais-je, et c’est soudain le doute, la suspicion, voire le dégoût chez l’honnête homme qui s’apprêtait à donner. « C’est qu’il ne voudrait pas que l’argent, son argent, gagné à la sueur de son front, vienne encourager le stupre et la paresse au détriment du travail et du mérite. » (p.8) De quel droit ce pauvre viendrait-il réclamer de l’argent pour s’acheter un iPhone ou se payer des Adidas ? Peut-être, d’ailleurs, est-ce la cause de sa pauvreté : ce type ne sait pas se contenir, il dépense sans compter, gaspille et dilapide ce qu’il quémande. Cette petite scénette illustre l’une des grandes idées d’Où va l’argent des pauvres : la pauvreté fait bien plus l’objet d’une appréciation morale que d’une analyse socio-politique. Les pauvres sont perçus comme des profiteurs du système (l’assistanat), des gens sans talents et sans mérite, des paresseux, de mauvais gestionnaires, des gens incapables de se contrôler, des consommateurs impulsifs et imprévoyants… bref, dans l’imaginaire collectif, si les pauvres sont pauvres, c’est qu’ils l’ont un peu cherché. Autrement dit, la pauvreté serait, en dernière analyse, de la responsabilité des pauvres eux-mêmes. Voilà l’idée que l’essai parvient à déconstruire de façon argumentée, précise et documentée. L’ambition de Denis Colombi est de « comprendre pourquoi un SDF peut être amené à avoir un smartphone, comprendre comment certaines familles en viennent à privilégier l’achat de pâtes à tartiner ou d’écran plats sur les fournitures scolaires des enfants, comprendre, aussi, ce que devient cet argent, quel rôle il joue dans des économies plus vastes et, particulièrement, au sein de ce qu’il faut bien appeler le capitalisme » (p.18).

     La première question est de savoir ce qu’est la pauvreté. Celle-ci n’existe pas dans l’absolu, elle n’est pas qu’une simple question d’argent. Elle constitue « une position sociale particulière » (p.21), c’est une « étiquette » (p.22), comme l’appelle Colombi. Être pauvre, c’est être perçu comme tel, par les autres et soi-même, c’est occuper une place de pauvre dans une société donnée. « La pauvreté, écrit Denis Colombi, est une position sociale caractérisée par la relation d’assistance et de dépendance » (p.260).  Le pauvre est donc pris dans un ensemble de relations sociales qui le caractérisent comme pauvre. Il y a inévitablement une part d’extériorité dans la pauvreté, le pauvre n’est pas intrinsèquement pauvre, il n’existe pas d’être humain pauvre « par essence ». Ce qui signifie que les différences entre un pauvre et un non-pauvre sont à chercher ailleurs, à l’extérieur des individus eux-mêmes. La première différence, Colombi insiste dessus, bien que cela paraisse une lapalissade, c’est l’argent. « Les pauvres sont comme tout le monde, l’argent en moins. » (p.189) Comme tout le monde, c’est-à-dire avec des désirs similaires, une rationalité, des besoins à satisfaire, des aspirations, des réussites et des échecs. Le problème c’est que chaque aspect de l’existence ou presque, dans nos sociétés capitalistes, a un coût. L’argent, ou plutôt son manque, devient dès lors, pour les pauvres, un facteur déterminant pour la survie même, à tel point que « la privation économique […] et l’expérience de la stigmatisation qui l’accompagne […] influencent et modèlent les comportements des individus » (p.229).

     Les pauvres, bien que fondamentalement semblables à tous les autres, ont, par leurs conditions concrètes de subsistance marquées à tout moment par la privation, bel et bien des comportements différents des autres groupes sociaux, mais des comportements en grande partie déterminés par la pauvreté, et surtout s’inscrivant dans une rationalité propre, imposée par cette même pauvreté. Pour être plus clair, les pauvres ne sont pas moins bons gestionnaires ou plus irrationnels que les autres. Leur gestion de l’argent (c’est-à-dire du manque d’argent) répond à d’autres contraintes, d’autres impératifs et d’autres logiques – auxquels les non-pauvres ne sont jamais confrontés. Facile, par la suite, de moquer des comportements qui, du point de vue d’une rationalité non marquée par la pauvreté, peuvent sembler inadéquats, absurdes ou carrément idiots. Alors que, souligne Colombi, ce qui distingue les pauvres des autres, c’est principalement qu’ils doivent faire plus avec moins, doivent faire preuve de plus d’intelligence et d’astuce dans la gestion, et que chacune de leurs erreurs, même sur quelques euros, peut avoir des conséquences désastreuses : faim, privation, endettement etc.

     Où va l’argent des pauvres tort le cou à tous les préjugés, en entrant dans le détail du quotidien des pauvres, avec une multitude et d’exemples précis. Il examine longuement le rapport des pauvres à l’argent – rapport ambigu situé entre libération et aliénation, ce dont ont parfaitement conscience les personnes. Il mobilise le concept particulièrement éclairant de « marquage de l’argent » (p.72), c’est-à-dire le fait que, selon sa provenance (allocations diverses, produit du travail, argent « sale » éventuellement etc.), l’argent n’est pas utilisé de la même façon. L’argent de l’assistance est dédié à un type précis de consommation domestique, les « extras » qui viennent du travail (primes par exemple) servent à d’autres choses, tandis que l’argent obtenu dans certains quartiers par le vol ou le trafic reste définitivement « sale » et marqué par le sceau « de la honte » (p.75), il n’est pas ramené à la maison ni utilisé pour se sortir de la pauvreté mais claqué en un coup, brûlé, consumé dans de l’alcool, des drogues etc. L’argent reste pris dans un réseau de symboles et de relations. Il entre alors dans le complexe circuit du don découvert par l’anthropologue Marcel Mauss, particulièrement vivace dans les classes populaires. Cette idée du marquage de l’argent, qui explique que l’argent conserve symboliquement la « marque » de son origine, s’applique aux aides sociales. La société considère que, même une fois donné au pauvre, cet argent reste encore un peu à elle, qu’elle a un droit de regard sur son utilisation, qu’elle est légitime à juger la manière dont les pauvres s’en servent, et même à les réprimander le cas échéant. L’argent des pauvres reste pour partie une façon de les tenir sous contrôle, de les maintenir dans leur position inférieure de dominés et d’assistés – alors que l’argent devrait les libérer. La plupart des politiques et des discours actuels s’orientent en ce sens : il s’agit de toujours plus contrôler que les pauvres méritent l’argent dont on leur fait l’aumône, qu’ils font des efforts, en font une gestion que l’on approuve – un autre avatar repoussant de la « méritocratie ». Ce n’est jamais vraiment « leur » argent.

     L’essai de Denis Colombi passe en revue un certain nombre de comportements jugés d’ordinaire aberrants, comme l’achat de smartphone coûteux. Un pauvre, pense-t-on, ne devrait pas dépenser autant en gadgets, il devrait économiser, n’acheter que l’essentiel – essentiel que l’on juge, bien sûr, d’après des critères extérieurs à la pauvreté. Or, avec un smartphone, on peut bénéficier de points de wifi gratuits pour effectuer les innombrables démarches administratives nécessaires pour bénéficier des aides ou allocations, on peut trouver des « bons plans » et des promotions, on peut se tenir à l’affût etc. La pauvreté, écrit Colombi, « rend nécessaire l’acquisition de biens pourtant coûteux qui, pour les personnes plus aisées, relèvent du luxe » (p.113). Où va l’argent des pauvres consacre de nombreuses pages à l’étude de la place de la cigarette dans les milieux populaires. Celle-ci est considérée comme non seulement une folie financière, mais aussi comme une indignité morale de la part des pauvres. Le souci du sociologue n’est pas de justifier l’usage de la cigarette, mais de comprendre pourquoi les pauvres fument plus, pourquoi ils sont moins sensibles aux messages de prévention. Ce n’est pas par faiblesse, par bêtise ni par goût du risque. La prévention nécessite de se projeter dans un avenir que l’on souhaite ne pas assombrir par nos actes présents. Or, les pauvres sont privés de futur, ils sont pris, par les difficultés permanentes, dans un présent douloureux, et les perspectives d’un avenir radieux sont nulles. A quoi bon se priver dans le présent pour un futur qui sera, de toutes façons, misérable ? On voit à quel point l’expérience de la pauvreté est profonde puisqu’elle influence la perception même du temps, les attentes face à l’existence.

     Cela explique en grande partie les « folles dépenses » (p.81) des pauvres : vêtements de marque pour faire plaisir aux enfants, nourriture de qualité… on sait, en bas de l’échelle sociale, « claquer » son argent pour de bonnes choses – tout en sachant que cela n’arrangera en rien les problèmes. Mais justement, on sait aussi que se priver n’améliorera pas non plus la situation ! Economiser des bouts de ficelle, se priver de tout ne fera pas sortir les pauvres de la pauvreté : sur un « revenu arbitrable » (p.149) inférieur à 100  € par mois, économiser quelques euros en se privant de « toasts à l’avocat » (p.93) ne change strictement rien sur le plan financier. Humainement, en revanche : frustration, dégoût de l’existence, humiliation… Les pauvres ne sont pas irrationnels, ils sont au contraire très lucides quant aux mécanismes économiques et à leurs perspectives d’évolution sociale. Ils font une analyse plus juste de la situation que ceux qui les admonestent et ont bien compris que les rares plaisirs qu’ils s’autorisent ne sont en rien responsables de leur pauvreté. Il faut toujours garder à l’esprit que ces quelques folles dépenses sont en réalité rares et se font sur des budgets minuscules. On parle-là de quelques euros par mois, pas de somptuaires dépenses bling-bling claquées à tout-va. Pour un Français médian (1467 €), si on retire les dépenses pré-engagées et les autres dépenses contraintes, qui ne sont pas prises en compte dans le calcul du niveau de vie, il ne reste que 294 € par mois. Pour les 10% les plus pauvres, c’est 80€. « Les choix économiques des pauvres s’expriment ainsi sur des sommes […] dérisoires » (p.152).

     Dans Où va l’argent des pauvres, Denis Colombi parvient à faire toucher du doigt ce qu’est la pauvreté, et ce qu’elle fait peser à chaque instant sur les épaules des plus démunis. Il analyse des comportements comme le tunning, et l’importance en termes de socialisation qu’ils peuvent avoir. Car si nombre de ces comportements semblent économiquement défavorables, c’est qu’ils n’obéissent pas à des impératifs économiques, mais avant tout sociaux. Les classes pauvres ont besoin plus que les autres des réseaux de solidarité, d’entraide que seuls une bonne intégration sociale locale rend possible. Pour dire les choses simplement, les classes populaires doivent privilégier les relations de voisinage, d’amitié, d’entraide au détriment de la stricte logique économique, quitte à paraître « déraisonnables ». Le sociologue insiste sur ces mécanismes, notamment lorsqu’il s’agit des enfants : les vêtements sont par exemple un bon marqueur d’intégration et d’effacement (au moins en apparence) de la pauvreté.

     Mais l’ouvrage va plus loin, en montrant que la pauvreté est en réalité sécrétée – sous sa forme actuelle – par le capitalisme, qui en bénéficie à tous égards. Les pauvres participent activement à l’économie, parfois de façon détournée, ils fournissent un contingent de travailleurs facilement exploitables et fait pression sur les classes moyennes en leur montrant les risques qu’ils encourent s’ils refusent de jouer le jeu. La pauvreté est un rouage essentiel de la machine capitaliste. Enfin, en replaçant au cœur de la pauvreté l’argent (et son manque), l’auteur permet d’entrevoir des solutions à la pauvreté, et discute longuement l’idée de revenu de base. Car si les pauvres manquent d’argent, la meilleure façon de les sortir de la pauvreté n’est pas de les inciter, en réduisant les aides, à je-ne-sais quels comportements plus vertueux, mais bien de leur garantir plus d’argent. L’idée est simple mais efficace.

     Je n’aborde ici que quelques dimensions de cet ouvrage dense et vraiment passionnant. Un essai qui fait définitivement changer de regard sur la pauvreté, sans commisération ni pitié, et permet de la penser véritablement sans tomber dans toutes les idées pré-conçues que véhiculent tous les médias et toutes les figures politiques dominantes qui ne font rien contre la pauvreté – au contraire. Un livre plus que jamais nécessaire.


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