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Bibliosphère : Décoloniser les provinces

By 12/05/2017 2 Comments

Décoloniser les provinces

Contribution aux présidentielles

Michel Onfray

Editions de l’observatoire, 2017


Michel Onfray

 

On ne présente plus Michel Onfray, ce philosophe normand tenant d’une gauche libertaire et d’un nietzschéisme de gauche, athée, « déboulonneur d’idoles » comme il aime parfois à se présenter lui-même – que l’on songe à Freud, Sartre, Jésus, Sade entre autres qui firent en leur temps les frais de sa plume acérée – mais aussi créateur en 2002 de l’Université Populaire de Caen où il donne bénévolement des cours de philosophie, polyghraphe – tout y est passé ou presque : peinture, gastronomie, musique, art contemporain, philosophie antique, politique, érotique, critique des religions, poèmes, haïkus, conte pour enfants… – ,  mais aussi homme de médias parfois un brin polémique, et plus récemment, animateur d’une web-tv à son nom… Bien sûr, la liste n’est pas exhaustive…

 

Son dernier livre, Décoloniser les provinces, s’inscrira dans une trilogie consacrée aux dernières élections présidentielles. Il expose une vision de gauche et girondine de la France.

« Voici de quoi restaurer l’ordre démocratique, redonner le goût du vote et des élections, envisager que les citoyens reprennent leur destin en main, en finir avec la politique politicienne garantie par le vieux modèle étatique centralisé et jacobin qui a failli, obtenir que le pouvoir ne descende plus du ciel, où loge à demeure la classe politique, mais monte de la terre, où sont les hommes. Voici mon hypothèse girondine. Je sais qu’elle ne servira à rien ; peu importe : la voici. »

Il y présente le modèle politique auquel il aspire : modèle libertaire, provincial, communaliste, décentralisé, local, rural, girondin, proudhonien, anarchiste, communard, pragmatique, coopératif, fédéraliste, autogestionnaire, mutualistepopulaire – voilà les propositions positives développées dans ce petit livre. Il revient longuement sur l’opposition entre les « Girondins » et les « Jacobins », ces groupes de députés de la première Assemblée Nationale crée par la Révolution Française. Ce sont les seconds qui ont gagné, bien sûr. La guillotine robespierriste a eu raison des premiers.

Michel Onfray est partisan d’une gauche assez peu représentée en France, la gauche libertaire. L’occasion est donnée dans ce livre d’un état des lieux de la gauche actuelle, explosée, fragmentée : socialisme libéral, socialisme socio-démocrate, socialisme robespierriste, socialisme néotrotskyste et bien sûr, socialisme libertaire, dont se revendique Onfray. Celui qui l’inspire dans cette démarche est le philosophe anarchiste français Pierre-Joseph Proudhon, auquel il consacre de nombreuses pages.

Contenu critique

Dans Décoloniser les provinces, Michel Onfray donne un contenu à sa proposition libertaire. Tout d’abord, un contenu négatif. Il critique le modèle jacobin en place, c’est-à-dire le fait d’avoir un gouvernement centralisé, et plus précisément à Paris, qui décide de tout ou presque et parfois dans les menus détails. Ce modèle jacobin est accusé de saper toutes les tentatives d’oppositions ou les propositions alternatives. En cela, les médias jouent un rôle néfaste en étant les garants de ce système. Il critique le fonctionnement démocratique actuel basé sur une représentation qui n’en est pas une, conséquence du modèle jacobin. Le processus « séduction, élection, trahison », véritable règle en France, favorise le carriérisme des politiques, leurs mensonges, leurs promesses, leur mépris du peuple, et encourage les manœuvres politiciennes. Les hommes politiques ont tous les pouvoirs et n’ont pas de compte à rendre, cela est visible plus particulièrement, selon Michel Onfray, dans la politique extérieure et les opérations militaires menées sans jamais consulter le peuple. En cela, Michel Onfray considère qu’on peut parler de la République comme d’une « monarchie ». Il critique le « paradoxal libéralisme d’état » qui correspond au fait qu’en France, et compte tenu de l’histoire du pays, l’Etat impose les politiques libérales, contredisant en cela l’esprit même du libéralisme qui est un effort visant à s’affranchir de l’Etat. Il critique l’Europe libérale et la trahison du peuple lors du référendum de 2005, qui est une exportation du jacobinisme à plus large échelle.

Contenu positif

Mais toutes ces critiques dessinent en creux une proposition positive. Il suffit d’inverser les critiques pour voir émerger une alternative. Et plus que cela, Michel Onfray présente une vraie vision de ce que devrait, selon lui, être la France. Dans Décoloniser les provinces, il promeut l’expérience des montres Lip, usine française rachetée par ses ouvriers dans les années 80, véritable expérience autogestionnaire, sans patrons, avec des décisions collectives prises par ceux et celles qui travaillent, qui disposent des savoir-faire, mais expérience torpillée à l’époque par le gouvernement de gauche. L’autogestion est la possibilité qu’ont les citoyens de décider eux-même ce qui est bon pour eux (dans leur travail, la vie associative, syndicale), car ils disposent d’une connaissance empirique et pragmatique. Le projet libertaire de Michel Onfray repose sur les communes, considérées comme l’échelon fondamental de la vie en commun et qu’il faudrait donc doter d’un pouvoir beaucoup plus important au service des citoyens. Au-delà des communes, il propose des parlements régionaux dont seraient issus les parlementaires nationaux, avec création d’un mandat unique et impératif – on nomme un représentant pour une tâche précise avec possibilité de le révoquer si elle n’est pas accomplie. Il réhabilite en outre les cahiers de doléance, occasion pour le peuple de faire savoir clairement ses attentes, ses aspirations, afin d’administrer le pays, la région, la commune, au plus près de la réalité des citoyens. La France de Michel Onfray est envisagée comme une fédération dans laquelle le pouvoir n’est pas transcendant, c’est-à-dire d’origine divine, mais immanent, c’est-à-dire d’origine humaine.

Bien sûr on retrouve dans Décoloniser les provinces la verve habituelle du philosophe normand, sa véhémence, et parfois, son talent polémique. Pour dire les choses autrement, il tape sur tout le monde au presque : le système, les politiques, les médias, le marxisme, les libéraux, la pensée dominante, la philosophie institutionnelle, l’Union Européenne, la gauche, la droite, François Mitterrand, Robespierre, les grandes villes, les politiques urbaines etc. Ce livre est plein des défauts de Michel Onfray lui-même. Il est un orage, un tonnerre, un grondement, un fracas, une bourrasque… Néanmoins, il porte une voix singulière et peut-être unique dans le paysage intellectuel, inclassable selon les catégories habituelles.

Bref, un petit livre – 140 pages à peine – qui se lit vite et bien, et qui développe une autre vision de la gauche, et de la France. Bonne lecture !

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