Sarrasine – Honoré de Balzac

 


Sarrasine  

Honoré de Balzac 

1830


 

Honoré de Balzac n’aura eu de cesse d’étonner ses lecteurs. Loin, très loin des idées reçues sur son œuvre, l’écrivain développe un style qui se fond dans des genres d’une variété inouïe. Sarrasine est un exemple supplémentaire de cette capacité extraordinaire qu’à Honoré de Balzac de donner vie à des personnages et des récits à la fois formellement mouvants et exubérants et à la fois sur le plan romanesque torves et déconcertants.  

Avec L’Elixir de longue vie, nous avions déjà eu l’occasion de nous familiariser avec un Balzac fantastique, inquiétant, mettant son art au service du frisson et de l’étrange. Sarrasine, s’il n’est pas à proprement parler un roman fantastique, puisqu’il n’existe nul élément surnaturel surgit d’on ne sait où, en emprunte tout de même des codes. Une intrigue imbriquée dans une autre afin de briser les repères temporels, des va-et-vient entre le temps du récit et celui du récit dans le récit ; des personnages reliés par de mystérieuses parentés ; des identités mouvantes, incertaines, non linéaires, comme pour faire mentir Descartes et Kant et leur “moi transcendantal”… Le tout prenant place dans un appartement cossu, que dis-je, somptueux et somptuaire ! comme s’il se fût agit de donner à voir les turpitudes de l’âme humaine éclaboussant les décors les plus luxueux dans les milieux les plus nobles.  

Le narrateur est l’invité d’une réception des plus extravagantes de richesse et de faste. La famille Lanty, autour de laquelle règne une sorte d’aura de mystère quant à ses origines et surtout quant aux sources de son inépuisable fortune, fait une fête dans ses appartements. Le narrateur, dès l’abord, se trouve comme en marge de tout ce monde, voire en marge du monde. Dans l’embrasure d’une fenêtre, une moitié de son corps plongée dans l’air gelé d’une nuit d’hiver, l’autre moitié échaudée par la moiteur brûlante de la fête, comme à la frontière de deux univers. Et c’est bien, en fin compte de compte, de frontière qu’il s’agit tout au long de ce récit, et surtout d’entre-deux, d’ambiguïté. Les Lanty, riches et beaux, une beauté absolue et presque irréelle si on en croit le narrateur, la beauté de Marianina, la jeune fille, celle de son frère, et la beauté encore supérieure de leur mère alors que M. Lanty, lui, n’a reçu de la nature que des traits ingrats et repoussants. Et, pour cerner le périmètre de cette singulière famille, un vieillard hideux et fantômatique, créature la plus effrayante qui soit, sorte de cadavre mal animé, une charogne exhalant une haleine glacée. Tout l’immense génie de Balzac se déploie alors : 

“Ce visage noir était anguleux et creusé dans tous les sens. Le menton était creux ; les tempes étaient creuses ; les yeux étaient perdus en de jaunâtres orbites. Les os maxillaires, rendus saillants par une maigreur indescriptible, dessinaient des cavités au milieu de chaque joue. Ces gibbosités, plus ou moins éclairées par les lumières, produisirent des ombres et des reflets curieux qui achevaient d’ôter à ce visage les caractères de la face humaine. Puis les années avaient si fortement collé sur les os la peau jaune et fine de ce visage qu’elle y décrivait partout une multitude de rides ou circulaires, comme les replis de l’eau troublée par un caillou que jette un enfant, ou étoilées comme une fêlure de vitre, mais toujours profondes et aussi pressées que les feuillets dans la tranche d’un livre.” 

On retrouve bien sûr l’art balzacien de la description qui, plus que son objet même, sculpte la lumière qui s’y projette. Balzac ne décrit point, il creuse la matière et regarde l’effet de la lumière sur elle. Ce vieillard donc, non, ce spectre, ce spectre protégé par les Lanty est la source de tous les murmures de la soirée, de tous les murmures des salons parisiens. Mais qui est-il ? Et quels sont ses rapports avec les Lanty ? Lorsque l’amie de narrateur, effrayée par son apparence d’outre-tombe, va se réfugier dans un boudoir à l’écart de la fête, le narrateur lui raconte alors l’histoire, ou est-ce une légende ?, du vieillard. L’histoire d’un jeune artiste français – il est toujours question d’art dans l’œuvre de Balzac – parti en Italie et foudroyé par l’amour immédiat et grandiose qu’il conçoit, au premier regard, pour une cantatrice lors d’un spectacle. Un amour absolu, dévorant, pour un être d’une beauté si fantastique qu’elle ne peut être que le produit de quelque sortilège sans doute. Mais, je le redis, nul événement surnaturel dans Sarrasine.  Seulement la souffrance sans appel de l’amour, la cruauté simple et naïve de la nature. Ce jeune sculpteur, Sarrasine, tombe éperdument amoureux de cette chanteuse d’opéra, Zambinella, dont la beauté n’a d’égal que la virtuosité vocale. Il se fait remarquer d’elle – il se croit aimé. Dans Sarrasine, Balzac explore les méandres de l’identité et des sentiments, et se demande, après Pascal, si l’on aime véritablement quelqu’un et non jamais qu’une illusion, un ensemble de “qualités empruntées” pour parler comme Pascal. 

Un roman, un tourbillon. Ce mot décrit si bien le style balzacien : un tourbillon en effet. Rien n’est jamais figé, tout est en mouvement, les descriptions, qui font tant parler d’elles, ne saisissent jamais que de l’extérieur leurs objets par touches successives à la manière d’un portrait impressionniste – je ne comprendrai jamais pourquoi l’on a fait de Balzac un “naturaliste”… – , car c’est bien l’impression que les choses laissent en nous que Balzac essaie de saisir. Ses descriptions sont photographiques au sens où il tache de se faire lui-même la plaque sensible sur laquelle s’imprime le monde. Les sentiments sont redevables du même procédé de figuration : il y a donc définitivement du Bergson en Balzac, et du Balzac en Bergson. D’ailleurs, la puissance du récit se donne à voir à la fin du roman par l’effet qu’il produit sur la jeune amie du narrateur, comme pour témoigner du fait que “l’art vise à imprimer en nous des sentiments” (Bergson). 

Je ne pourrai pas m’attarder sur la richesse philosophique de ce roman, qui arpente, on l’a dit, les frontières de l’identité, de l’art, du sentiment, où toujours une chose coule et se perd en son contraire et réciproquement, je ne pourrai pas développer les thèmes si essentiels de Sarrasine sans en dévoiler l’intrigue, ce qui serait un sacrilège. Charge à vous de lire ce roman si étrange. Une cinquantaine de pages à peine, parfait pour ceux que le nom de Balzac intimide ou repousse. Bonne lecture ! 

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