Nager avec les piranhas – Michel Onfray


Nager avec les piranhas

Carnet guyanais

Michel Onfray

Editions Gallimard, 2017


« Ce que l’on trouve dans un voyage est toujours ce que l’on y met. » Par ces mots, qui ouvrent ce Carnet guyanais, Michel Onfray nous prévient : il ne sera pas question d’objectivité, d’ethnologie ni de science, car en matière de voyages, l’objectivité et la science sont impossibles, et l’ethnologie renseigne autant sur l’ethnologue que sur son objet d’étude. Dès lors, ne restent que les mots particuliers, personnels, les mots que l’on couche sur le papier faute de mieux, les mots kaléidoscopiques, les mots qui ne passent de bouche en bouche qu’au prix d’une distorsion inévitable, ces mots-là qui ne connaissent que des voyages sans retour, bref : la littérature.

Carnet Guyanais

C’est moins en philosophe qu’en écrivain que Michel Onfray raconte son voyage. Ce voyage en Guyane française, à l’autre bout du monde et de l’histoire, et pourtant bien chez nous. Kourou, Saint-Laurent-du-Maroni, Maripasoula, la forêt amazonienne, la descente en pirogue du fleuve Maroni, Taluhen, la rencontre avec les Wayanas… Nager avec les piranhas livre un peu de la Guyane, au travers d’une expérience personnelle et de rencontres. Onfray échange avec le sage du village au cours  d’une nuit de parole sous la lune, il croise Derrick, un jeune qui rêve de devenir pilote, et ses parents aux rêves brisés, qui s’enivrent comme beaucoup d’autres… Il nous raconte aussi le fleuve Maroni et la forêt, les personnages principaux du livre, des mémoires organiques et géologiques menacés par les orpailleurs, les produits toxiques et la « civilisation », en sursit, mais pour combien de temps ?

La Guyane est la terre des paradoxes. « J’aime les voyages non pas parce qu’ils nous permettent de rencontrer l’altérité dans un même temps, mais parce qu’ils nous donnent la mêmeté dans un autre temps. Ces peuples sont en effet fossiles : autrement dit, ils sont ce que nous fûmes et, hélas, ils seront ce que nous sommes, avant que tous, ceux qui furent, ceux qui sont et ceux qui seront, disparaissent dans un même homme insipide, fade comme un ver solitaire. » Paradoxe d’un peuple d’un autre temps qui habite un monde post moderne, paradoxe de l’altérité de ceux qui pourtant, « sont ce que nous fûmes »,  paradoxe encore de la République française qui tue en voulant protéger. Car Nager avec les piranhas raconte la vie des Wayanas, peuple dit « premier », écartelée entre la persistance des traditions, des sorciers, de la magie, des parures extravagantes, de la fusion dans la forêt, et la présence de la télévision,  de l’alcool, le désir de la métropole, des blue jeans, des téléphones portables… Ce peuple puise son énergie à deux sources : la forêt et l’électricité.

La France a imposé qu’ici, désormais, on apprenne les maths, l’Histoire de France, la géographie du monde… Mais les chants des oiseaux tropicaux sont inconnus aux oreilles des jeunes wayanas. On les abreuve de République, mais on les assoiffe de l’eau de leur fleuve, le Maroni. Michel Onfray nous parle de cette France qu’il nomme jacobine, incapable de penser la singularité des Wayanas, aveugle à la richesse de leurs coutumes, sourde à leurs savoirs ancestraux… Cette République qui laisse faire les orpailleurs et leurs produits chimiques profaner le fleuve, le souiller comme un profane ou l’on souille le corps d’un enfant…

« Le fleuve est un livre que seuls savent lire les piroguiers. Le nôtre est jeune. Il est debout et regarde l’eau trouble comme un rapace doit regarder le sol où trottine la souris. Pour moi, l’innocent, ce fleuve, c’est un fleuve ; pour lui, le savant, le fleuve, c’est une histoire, un monde, un univers, une galaxie, un cosmos dans lequel il se déplace comme les marins de jadis en regardant les étoiles ou les positions de la lune. Moi, je vois de l’eau entre deux berges, la surface des choses en quelque sorte ; lui, il voit sous l’eau : les piranhas et les anacondas, les filaments végétaux et les racines, les rochers qui affleurent et les rocs du lit du fleuve, les bouillonnements invisibles de l’eau et les lissages du courant souple. Debout au fond de sa pirogue, il regarde, droit comme un arbre tendu vers la canopée ; il avise ; il joue avec la cartographie fluviale qu’un ancêtre lui a transmise comme l’initié est un jour affranchi ; il parle en silence au cours du fleuve, lui murmure des choses, le toise et le menace sans violence quand il faut remonter un courant. »

Philaminte & Bélise sont en pirogue… 

La seconde partie de Nager avec les piranhas nous parle d’un rapport parlementaire fomenté par deux élues françaises : Suicide des jeunes Amérindiens en Guyane française. Trente-sept propositions pour enrayer ces drames et créer les conditions d’un mieux-être. Car, nous apprend Michel Onfray, les jeunes guyanais connaissent un nombre de suicide démesuré. Le philosophe devenu écrivain se fait ici ironiste. Il raille ce rapport indigent et les « propositions » qu’il formule. Les parlementaires concluent en effet que si mal-être il y a, il faut le combler en détachant les jeunes à leurs ancêtres. Encore plus de France, d’électricité, de télévision, de police, de supermarché, et encore moins de Wayanas, de chamanes, de spectacle des cimes agitées par l’air et les animaux arboricoles, de tribus, de chasse et de cueillette… Soigner le mal par le mal, mais à quel prix ? « Par dizaines, donc, des enfants se pendent, des enfants se noient, des enfants s’asphyxient, des enfants s’ouvrent les veines, des enfants avalent de l’herbicide, des enfants se tirent une balle dans la tête. Ils n’en peuvent plus de vivre deux vies, autrement dit, de n’en vivre aucune ».

Nager avec les piranhas n’est pas qu’un voyage en Amazonie, c’est aussi une descente dans les profondeurs de l’administration française, autrement dit, un voyage en plein cœur de l’absurde. La politique n’est jamais très loin, on retrouve les thèmes chers à Onfray  et notamment sa critique de l’état centralisateur et jacobin. Michel Onfray se moque des deux pauvres élues, les comparants à des Femmes savantes, il ironise sur la prolifération d’acronymes tous plus vides les uns que les autres… Les occasions de sourire sont nombreuses, mais c’est un sourire qui a tôt fait de devenir un rictus puis un haut-le-cœur…

On ferme ce petit livre plein soi-même des paradoxes de la Guyane. Car ce qui se passe là-bas, à des milliers de kilomètres, se joue aussi en chacun de nous. Entre le plaisir de la langue, la portée littéraire évidente, la beauté évocatrice des mots, le constat d’un peuple qui se meurt, l’ironie, l’émerveillement face au sublime de la forêt, la critique acerbe de l’administration française ; un terrible sentiment de culpabilité mêlée de colère et d’impuissance nous saisit enfin. Et c’est bien là la puissance de la littérature…

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