Eparses – Georges Didi-Huberman


Eparses

Voyage dans les papiers du ghetto de Varsovie

Georges Didi-Huberman

Editions de Minuit, 2020


De 1940 à 1943, le centre de Varsovie fut transformé en tombeau à ciel ouvert par le régime nazi. Un tombeau pour des morts en sursit, des vivants-morts en somme. Des centaines de milliers de juifs furent cloîtrés entre les murs d’enceinte du plus gros ghetto érigé par le pouvoir nazi. Dans Eparses, le philosophe Georges Didi-Huberman, dont le destin familial eut a croiser la déportation et l’enfermement dans le ghetto de Varsovie, pose une question aux résonances inouïes : comment raconter un tel enfer, et, d’abord, que raconter ? Un geste de philosophe, d’historien, d’enfant en pleurs qui, croisant son reflet dans un miroir, comprend que les larmes et la lamentation peuvent être « un geste actif de connaissance, une tentative pour soulever la douleur qui vous accable »(p.11).

Raconter, donner à voir, faire ressentir… Voilà l’impossibilité même. Ce qui eut lieu entre 1940 et 1943 dans le ghetto de Varsovie demeure à jamais hors de notre portée. Pourtant, cela est en même temps nécessaire, vital. C’est pour cela que Georges Didi-Huberman fait un pas de côté : essayer non pas de raconter le ghetto de Varsovie, mais de raconter les traces, éparses, et ceux qui ont consacré le restant de leur vie, à l’intérieur du ghetto, à les collecter, les rassembler pour les transmettre. Ce travail long et patient, méticuleux et obsessionnel, consistait à se substituer à la mémoire pour la fabriquer soi-même : rassembler des faits parfois microscopiques, les transformer en souvenirs futurs, se faire soi-même mémoire. Ce fut le travail accompli avec acharnement par Emanuel Ringelblum et ses « camarades », des juifs comme lui promis à la mort dans le ghetto, qui formèrent le groupe Oyneg Shabes – « la joie du shabbat » en yiddish. La création de ce groupe doublement clandestin – car dissimulé aux nazis mais aussi au judenrat, « le « Conseil juif » nommé et entièrement contrôlé par les nazis »(p.32) – procède d’un sentiment d’urgence mémorielle : la conscience que ce que vivaient Emanuel Ringelblum et les siens ne devait jamais tomber dans l’oubli. L’une de leurs décisions fondamentales fut donc d’écrire l’histoire en train de se faire, « de raconter, de décrire, de recopier, de faire collecte, de recouper. D’accumuler les documents, tous les documents possibles : manuscrits, textes dactylographiés, polycopiés ou imprimés. En yiddish, en hébreu, en polonais, en allemand. Des statistiques patiemment établies. Des essais, des poésies, des fictions, des chroniques. Des pièces de théâtre, des devoirs rédigés par les enfants dans les écoles clandestines (les Allemands ayant supprimés, dans le ghetto, le droit d’enseigner). Des chansons de rue. Des dessins, des cartes postales. Des billets hâtivement jetés depuis les wagons à bestiaux en route vers Treblinka. Des plans du camp établis par les très rares qui avaient pu s’en échapper. »(p.33)

Comment transmettre ces documents interdits ? En août 42, les membres d’Oyneg Shabes décident de dissimuler un partie de ces milliers de pages dans des caisses de fer-blanc enterrées dans la cave d’un immeuble, une autre dans des bidons de lait et le reste, enfin, dans un sous-sol ; le tout muré ou enfoui. Lorsque le ghetto fut entièrement détruit par les nazis, lorsque Ringelblum fut lui-même tué, fusillé avec sa famille en 1944, ces papiers devinrent plus que des traces ou des bribes de mémoire, ils se muèrent en fragments d’existence – ainsi, ceux qui écrivirent sans savoir que leurs mots leurs survivraient seraient toujours vivant en eux. La mission politique mais aussi spirituelle et « sacrée »(p.148) de Ringelblum l’historien marxiste – encore un paradoxe – fut de transformer « l’impossibilité de survie » en « chance de survivance »(p.84). Pour cela, tout collecter, sans hiérarchiser entre grands événements et faits insignifiants. Que la mort et la destruction des juifs de Varsovie devienne un legs.

L’immense archive eut a affronter la clandestinité, mais aussi les défauts de sa matérialité même : au bout de plusieurs années dans leurs abris de misères, les papiers avaient pris l’eau. « Il fallut donc se livrer au méticuleux travail pour assécher les documents un par un, travail infiniment lent et paradoxal, surtout si on le compare à l’urgence absolue dont chaque feuillet était porteur. »(p.49) Eparses donne à éprouver cette urgence de mémoire, cette avidité du souvenir comme seule arme contre le joug nazi. Georges Didi-Huberman décrit le travail de Ringelblum, mais aussi de ceux qui restaurèrent ces archives, et de ceux qui les entretiennent et les transmettent. En racontant comment a pu se constituer cette mémoire extra-corporelle qu’est l’archive, Georges Didi-Huberman en fait décrit la mémoire elle-même. Le souvenir comme trace doit se frayer un chemin clandestin en chacun de nous, il passe toujours en contrebande dans la mémoire, et lui aussi doit affronter les affres du temps et de la matière. Eparses, plongeant dans les archives Ringelblum, plonge dans la mémoire même – qui est toujours, en fin de compte, en partie extra-corporelle ou, comme le dirait Bernard Stiegler, « exosomatique ». C’est pour cela que ce livre est écrit à la première personne, pour témoigner de ce mélange de la mémoire intime et de l’histoire de tout un peuple détruit.

Au-delà des mots, les archives Ringelblum sont aussi formées d’images photographiques prises dans le ghetto. Ce sont elles qui attirent Georges Didi-Huberman. Quelques dizaines de prises de vue rares, des clichés dont Eparses donne à voir certains fragments. Didi-Huberman prend en photo d’autres photographies – métaphore de la transmission. Il retranscrit avec une émotion pudique des témoignages tirés des archives Ringelblum qu’il mêle avec des descriptions de photographies, faisant du même coup de l’image un texte – si ce n’est l’inverse. Le ghetto reprend vie au fil des pages, ses habitants massacrés par la fureur nazie recouvrent une voix d’outre-tombe, donnant raison à Emanuel Ringelblum : grâce à l’archive, ces gens ne sont pas tout-à-fait disparus. Raconter mais aussi s’effacer derrière le témoignage est un acte politique et éthique de premier ordre. Didi-Huberman ne brosse pas un portrait pathétique et héroïque des juifs emmurés vivants, il n’occulte pas la conflictualité qui régnait entre eux en dépit du sort unique qui les attendait tous – qu’ils fussent opposants au nazisme ou membres du Judenrat. Le malheur commun ne fait pas disparaître comme par magie les dissensions entre les malheureux. Les membres d’Oyneg Shabes ne le savaient que trop bien. Les classes sociales n’étaient pas abolies, les antagonismes non plus. « Toute archive à la fois réunit et disperse. Celle de Ringelblum réunit dans ses multiples épreuves le peuple juif encerclé de Varsovie, en même temps disperse les peuples juifs du ghetto en documentant avec précision, sans crainte de tout compliquer, leurs mésententes. »(p.136)

Eparses, se sont finalement toutes ces bribes de vies, de souvenirs, de paroles, d’images, éparses ces émotions fugitives, ces destinées brisées, éparses aussi les visées politiques et historiques des archivistes – car Didi-Huberman s’appuie sur tout un corpus d’ouvrages d’historiens, de témoins, d’écrivains –, comme sont éparses les lamentations et les larmes présentes dans les milliers de pages des archives Ringelblum. « Telle fut donc la folle et sage visée d’Oyneg Shabes : vouloir saisir au vol autant de miettes que possible, autant de restes encore visibles, autant de petits morceaux issus de la destruction, et puis les mettre ensemble, les cacher, les recueillir, en faire l’archive. Œuvre décisive qui transformait l’épars de la destruction en recueil de vérité »(p.159).


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1 COMMENTAIRE

  1. Je n’ai pas (encore) lu ce livre mais je suis déjà allé à Varsovie. Et se retrouver dans le centre ville reconstruit donne la chaire de poule.

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