Démocratie ! Manifeste – Barbara Stiegler & Christophe Pébarthe


Démocratie !

Manifeste

Barbara Stiegler & Christophe Pébarthe

Le Bord de l’eau, 2023


Si un mot du champ politique a été galvaudé, vidé de tout contenu, maltraité et même massacré jusqu’à lui faire dire l’exact inverse de ce qu’il signifie, c’est bien celui de « démocratie ». Pourtant, sa charge révolutionnaire et subversive n’est pas annulée. Le projet d’un « peuple se gouvernant lui-même » (p.15) reste plus que jamais désirable et nécessaire. Mais il ne pourra voir le jour qu’à condition d’avoir préalablement dissipé l’opaque brouillard conceptuel dont le mot a été enveloppé au fil des décennies et des siècles – afin de le désamorcer. Dans le champ politique, « démocratie » désigne aujourd’hui une oligarchie autoritaire[1]. Afin de retrouver la véritable démocratie, la philosophe Barbara Stiegler et l’historien de l’antiquité grecque Christophe Pébarthe ont entrepris d’écrire une « histoire démocratique de la démocratie » (p.12).

Démocratie ! Manifeste repose sur un constat, simple à établir, mais qui n’est pourtant jamais posé : la France n’est pas une démocratie. Plutôt que de multiplier à l’infini des exemples d’atteintes à la dite démocratie, de corruption, plutôt que de pointer des dérives, le rôle des médias, le subventionnement des partis politiques etc., plutôt, donc, que de critiquer les entorses antidémocratiques à une autoproclamée démocratie qu’il conviendrait de « restaurer », celle de nos institutions actuelles, les auteurs vont bien plus loin : ils montrent que nos institutions ne sont pas démocratiques du tout, y compris nettoyées de toutes leurs scories et impuretés. Comme le dit si justement Christophe Pébarthe, « engager une histoire démocratique de la démocratie requiert au préalable de ne pas se payer de mots, à commencer par la notion de démocratie représentative » (p.15). Les choses sont dites : quand les journalistes, les commentateurs, les politiques, les politistes, les penseurs, les analystes, les éditorialistes, quand tout ce beau monde parle de démocratie, il fait en réalité l’apologie d’un régime représentatif (l’autre nom, de l’oligarchie autoritaire) dont la principale fonction est de rendre impossible toute démocratie.

Les auteurs proposent, dans Démocratie ! Manifeste, une histoire éclairante de l’idée et de la pratique du gouvernement représentatif et montrent de façon limpide comment celui-ci s’oppose à la démocratie, entendue comme « le gouvernement effectif du peuple par lui-même » (p.11). On voit que, des Lumières aux libéraux classiques, en passant par les pères fondateurs des Etats-Unis, les modérés de 1789, et tous les autres, « il allait de soi […] que ce qui était nommé gouvernement représentatif s’opposait à la démocratie » (p.15). Un peu plus tard, « pour Benjamin Constant, la modernisation de la démocratie s’accompagne d’une réduction aux droits des individus et d’une abdication de la souveraineté, au nom de la liberté individuelle » (p.14). Il s’agit de réduire l’individu à un sujet apolitique en somme, uniquement centré sur ses intérêts et ses droits. Les masses sont en effet vues comme des agrégats d’individus incultes et pulsionnels, le peuple est explicitement perçu comme irrationnel et incapable de se gouverner – un « mineur » au sens kantien[2]. Encore plus tard, le néolibéralisme reprendra ces critiques de la démocratie, pour les radicaliser et y donner des contours nouveaux. Barbara Stiegler reprend ici ses travaux sur le néolibéralisme et montre que ce dernier, en effet, est un « anti-démocratisme » subtil puisqu’il revendique explicitement la démocratie, tout en la réduisant à un ensemble de procédures (le vote et exclusivement le vote) et à une « fabrique du consentement » (Lippmann) destinées à rendre impossible l’exercice populaire du pouvoir. Schumpeter résume ainsi : « démocratie signifie seulement que le peuple est à même d’accepter ou d’écarter les hommes appelés à le gouverner » (p.50). Les choses sont on ne peut plus claires. Le peuple ne doit surtout avoir aucun pouvoir de décisions sur les actions gouvernementales, les lois, les arbitrages, la conduite de l’Etat… Ces actions, prédéterminées par les dirigeants et eux seuls, doivent juste être comprises, acceptées et validées par des électeurs qui, de toute façon, n’ont pas le choix, car ces actions – toutes orientées dans le sens du marché capitaliste – doivent être mises en œuvre coûte que coûte[3] – « quoi qu’il en coûte » dirait Macron. Pour qu’elles soient acceptées, il faudra que les dirigeants pratiquent la fameuse « pédagogie » qui est, on l’a dit, une « fabrique du consentement ».

Ainsi, un plaidoyer en faveur de la démocratie, ce qu’est Démocratie ! Manifeste, implique « de commencer par déconstruire le sens commun philosophique sur la démocratie, que Platon et Nietzsche expriment […] mieux que tout autre » (p.23-24). Barbara Stiegler s’attelle à cette tâche dans des développements passionnants, qui mettent en lumière les préjugés anti-démocratiques qui courent depuis plus de 2 000 ans, et sont toujours vivaces aujourd’hui. « Le premier des dogmes à déconstruire, écrit la philosophe, c’est celui du triomphe démocratique de l’‶opinion″ (doxa), auquel la philosophie aurait pour tâche d’opposer ‶la vérité″ (alêtheia). Dans une démocratie, les ‶vérités″ sont toujours le produit d’une élaboration collective. » (p.24) En effet, le peuple ne serait pas capable d’atteindre la vérité, mais seulement d’éructer son “opinion” qui est vue un tissu de préjugés. Cette déconstruction et cette idée d’une vérité comme élaboration collective seront, d’une certaine manière, le fil rouge du livre. Toute la question est de savoir s’il existe quelque chose comme une « intelligence collective » (p.119) ou encore si, question la plus fondamentale, gouverner relève d’un savoir particulier ou d’une compétence dont certains individus seraient pourvus, une minorité appelée à diriger, alors que la plupart en seraient dépourvus, la majorité destinée à être commandée. « C’est dans le Politique que l’opposition entre l’existence d’une science politique – thèse que Platon défend – et la démocratie est le plus clairement établie. » (p.76) Ici, l’historien, Christophe Pébarthe, creuse cette idée platonicienne, à la source de tous les rejets ultérieurs de la démocratie. En effet, pour Platon, « tous [les citoyens] ne possèdent pas cette science, sinon elle n’en serait pas une. Platon peut donc affirmer l’inégalité des êtres humains devant la capacité à penser le gouvernement de la cité » (p.77).Et cela fait plus de 2 000 ans que ça dure…

Si la Grèce antique fournit l’essentiel des thèses anti-démocratiques, elle est aussi, Athènes en particulier, le « germe »[4] de la démocratie. L’historien[5] retourne à la source athénienne de cette tension politique – le « tragique » que repère par ailleurs Barbara Stiegler – entre Platon d’un côté, Aristote et les sophistes de l’autre. Il analyse en détail les conceptions grecques de la vérité, mais aussi ses développements à travers les siècles jusqu’aux vérités scientifiques. Démocratie ! Manifeste montre à quel point la vérité (dans le champ social, au sens le plus large du terme, incluant la politique, la science etc.) est le fruit d’une élaboration collective. « Le vrai suppose une norme qui fait de lui ce qu’il est » (p.87) résume Pébarthe. Les auteurs alertent ici sur un dévoiement de la démocratie, qui nous vient, en toute logique, des Etats-Unis, et qui se répand comme une traînée de poudre : la réduction de cette dernière à la « liberté d’expression » ou free speech en anglais. « L’un des contresens les plus courants sur la démocratie consiste à la transformer en un marché des opinions, lui-même garanti par la liberté d’expression. » (p.96) Phrase essentiellement car elle insiste sur un fait majeur : derrière cela se cache en réalité le marché (cognitif en l’occurrence), c’est-à-dire le libéralisme. Loin d’être un vecteur de démocratie, le (néo)libéralisme est en réalité le principal moteur de sa destruction par la réduction à la démocratie représentative, au vote et à la liberté d’expression, tous avatars, en dernière instance, du marché, encore et toujours. Pour les libéraux, « cantonnée à l’exercice d’un droit individuel, [la liberté d’expression] ne doit avoir aucune conséquence ni sur le gouvernement, ni sur le législateur, ni sur une définition collective de la vérité qui aurait une valeur contraignante pour les autres. Elle contribue au contraire à la fiction d’une société constituée d’atomes individuels, condamnés à se soumettre aux discours lénifiants sur le ‶vivre ensemble″ et qui ne peut […] qu’être gouvernée de l’extérieur » (p.97). Autrement dit, la liberté d’expression mène tout droit au relativisme, pire, à ce qu’on a appelé la post-truth era, l’ère de la post vérité, dont Trump, Macron, Bolsonaro et consorts sont les champions[6]. Or, en démocratie, comme le rappellent les auteurs, « l’autogouvernement du dêmos requiert […] la reconnaissance à tout citoyen de la parrhêsia » (p.126), c’est-à-dire la capacité à dire le vrai[7].

Pour, si ce n’est garantir du moins protéger la parrhêsia, ou ce qu’on pourrait appeler l’exigence démocratique de vérité, exigence nécessairement collective, Démocratie ! Manifeste revient sur le rôle d’une institution fondamentale : l’Université, chargée de « tenter de dire le vrai pour tous en contribuant à la construction d’un savoir commun » (p.98). Pour cela, les enseignants-chercheurs doivent jouir de leur « liberté académique » (p.90) qui condense à la fois la possibilité de mener des recherches libres, mais aussi de les transmettre et de les diffuser. C’est précisément cela qui est attaqué sans relâche par les gouvernements successifs, on se souvient des dégâts causés par Nicolas Sarkozy (loi LRU), amplifié depuis par Hollande et, bien entendu, par Macron, le fossoyeur en chef de l’Université.

Offrant une critique en règle et sans concession, on l’a dit, de la démocratie représentative, dont ils montrent que ce n’est pas la démocratie – pas même une forme amoindrie ou dévoyée – les auteurs abordent la question la plus difficile lorsqu’il s’agit de définir et défendre l’autogouvernement du peuple, celle, précisément de savoir ce qu’est le peuple, le dêmos. Question bien évidemment non réglée, car ses contours sont perpétuellement mouvants. Ils passent par la démocratie athénienne, porteuse du « germe » démocratique le plus important, mais aussi par le penseur américain pragmatiste John Dewey, farouchement opposé au néolibéral Walter Lippmann. On retrouve des développements passionnants sur, tout d’abord, la prise de décision démocratique et le principe majoritaire (que la majorité l’emporte ne va pas de soi et n’est pas la panacée, comme le montre Christophe Pébarthe) ainsi que, à partir de Dewey, la formation de « publics » (p. 150) cristallisés autour d’affects communs eux-mêmes prenant leur source dans la confrontation à un « problème auquel personne n’a de réponse et qui [plonge les citoyens] dans un régime d’incertitude » (p.150). Cette cristallisation autour « du problème, des fins et des moyens » donne au public « la consistance requise d’un dêmos » (p.151). On entre pleinement dans la question du politique au sens fort. Pour autant, le public est instable, mouvant, sectoriel… il ne permet pas la formation d’un « méta-collectif », d’une « communauté de communauté » pour parler comme Aristote, qu’on pourrait appeler véritablement le peuple.

La question du peuple demeure, au moment de refermer Démocratie ! Manifeste, irrésolue. Ce qui d’ailleurs, il faut le noter, est une bonne nouvelle, en tous cas un gage de cohérence de la part d’auteurs qui en appellent à l’élaboration collective de la vérité. Tâche, donc, à chacun et chacune, de reprendre ce problème où ils l’ont laissé, de se l’approprier et de le poser publiquement et collectivement. C’est cela, tout compte fait, la première pierre de la démocratie.

 


[1] C’est moi qui utilise l’expression mais je pense que les auteurs, sans le dire dans ces termes exacts, le montrent de façon limpide dans le livre.
[2] Dans Qu’est-ce que les Lumières ?, Kant dit que la minorité (le fait d’être mineur) désigne l’« incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui ». C’est exactement ainsi qu’est perçu le peuple : en enfant qui a besoin d’un « tuteur », d’un « maître ».
[3] Barbara Stiegler cite cette phrase terrible, mais qui décrit parfaitement notre monde et la vision macroniste de la démocratie : « on pourrait dire qu’une nation est politiquement stable quand les élections n’ont aucune conséquence radicale » (p.59).
[4] Pébarthe reprend le mot de Cornélius Castoriadis.
[5] Auteur, il faut le signaler, d’un livre indispensable sur le sujet : Athènes, l’autre démocratie, Passés composés, 2022.
[6] Pêle-mêle et de façon non exclusive : Macron comme on l’a dit mais également tous les ministres ou députés de la majorité, Raoult, Florian Philippot, toute la rédaction de CNews, le sinistre Hanouna et sa bande, Idriss Aberkane, BHL, Claude Allègre en son temps, le fumeux Laurent Alexandre… La liste serait presque infinie et s’allonge de jour en jour.
[7] Michel Foucault en donne une excellente définition : « La parrhêsia est donc, en deux mots, le courage de la vérité chez celui qui parle et prend le risque de dire, en dépit de tout, toute la vérité qu’il pense, mais c’est aussi le courage de l’interlocuteur qui accepte de recevoir comme vraie la vérité blessante qu’il entend », in FOUCAULT Michel, « Le courage de la vérité : l’ascète, le révolutionnaire et l’artiste », Esprit 2008/12 (Décembre), p. 51-60.

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