Le candidat Macron l’avait promis dans son programme : « Les 40 000 étudiants en santé consacreront 3 mois de leur temps à des actions de prévention dans les établissements scolaires et les entreprises« . Ce sera chose faite, le service sanitaire sera instauré dès la rentrée 2018. Décryptage de cette mesure. Avis au lecteur susceptible : ce billet d’humeur, écrit sous le coup d’une certaine colère ne prendra pas de gants… 

Le « service sanitaire » que souhaite le Président Macron, mais aussi la Ministre de la Santé Mme Buzyn et la Ministre de l’Enseignement Supérieur Mme Vidal est une idée fort simple :

  • les étudiants en santé donneront 3 mois de leur temps (en continu à mi-temps, ou de manière ponctuelle sur un ou deux ans selon les établissements) pour effectuer des tâches de prévention et de sensibilisation ;
  • cela concernera, à la rentrée 2018  47 000 étudiants en : médecine, en pharmacie, odontologie, kinésithérapie, maïeutique (sages-femmes) et en soins infirmiers. Puis en 2019, les étudiants en ergothérapie, orthophonie etc. seront eux-aussi impliqués ;
  • les jeunes seront affectés à des terrains de stage tels que les écoles, collèges de ZEP, lycées, établissements médico-sociaux, maisons de retraite (EHPAD), prisons, avec la volonté de cibler tout particulièrement les publics les plus fragiles et les déserts médicaux ;
  • les missions seront focalisées sur 4 thèmes principaux : « la vie affective et sexuelle, les comportements d’addiction, l’activité physique et la nutrition ».
  • les 3 mois comportent un temps de formation des étudiants pour leur permettre « d’acquérir les connaissances, les compétences et savoir-être nécessaires à l’intervention auprès du public ». On ne sait pas combien de temps durera cette formation, ni sur quoi elle portera exactement ;
  • les frais de déplacement seront remboursés, mais les étudiants ne seront pas rémunérés ;
  • le service sanitaire sera obligatoire pour valider les diplômes, il validera 5 ECTS (des crédits nécessaires aux étudiants).

Les détails du service sanitaire : dossier de presse du gouvernement.

Le gouvernement entend répondre à plusieurs objectifs :

  • améliorer la prévention et favoriser l’information auprès des publics sensibles sur les principaux enjeux de santé publics (drogues, alcool, tabac, conduites sexuelles, obésité etc.) ;
  • améliorer la formation des futurs professionnels de santé aux questions de prévention, et « développer leur compétence à mener des actions auprès de tous les publics » ;
  • lutter contre les « inégalités territoriales » ;
  • et, cerise sur le gâteau : « favoriser l’autonomie des étudiants dans le cadre d’une pédagogie par projet et renforcer le sens de leur engagement dans leurs études« . Du Macron dans le texte…

Bref, ce service sanitaire est en quelque sorte le Monsieur Propre de la politique de prévention : il fait tout du sol au plafond.

La santé sacrifiée : constat d’un échec

La médecine scolaire est une catastrophe, elle ne répond pas aux missions qui devraient être les siennes. La médecine du travail a été patiemment détruite, Macron à été son destructeur en chef lors du quinquennat précédent (la fameuse loi Macron). Ce qui est une honte et un comportement proprement criminel. Les EHPAD (qui hébergent les personnes âgées dépendantes) sont des mouroirs scandaleux, sous-dotés en effectifs, avec une présence médicale totalement insuffisante, des conditions de vie dégradées : on laisse crever nos vieillards comme des bêtes. C’est à se demander si les associations de défense des animaux n’en viendront pas à s’inquiéter de cette situation abjecte. Les zones rurales sont des déserts médicaux (et certaines zones urbaines qu’il ne faut pas oublier non plus) dans lesquels on met en danger la vie de nos compatriotes. Voilà le bilan des hommes (et femmes) politiques français, dont Macron. Ces gens sont des meurtriers de masse par leur inaction et leur indifférence, et je pèse mes mots.

Que prévoit le gouvernement pour faire ça à cela ? Faire travailler gratuitement des étudiants. C’est faire peser sur leurs épaules un poids bien trop lourd à porter. Ça n’est pas à eux de réparer les failles de notre système, en particulier en terme de prévention. La solution ? Plus de médecins scolaires, plus de médecins du travail, et mieux formés. Plus de médecins tout court. Plus de personnels soignants, en particulier dans les EHPAD. Plus de places dans les établissements de santé… Le problème de la prévention est un problème de formation des professionnels, cela est vrai, mais aussi de temps disponible. La prévention demande du temps, pour faire le point avec le patient sur son mode de vie, sa motivation, les règles simples à mettre en place, le suivi rigoureux etc… Cela fait des années que toutes les solutions sont connues, et que l’on fait exactement l’inverse. Ce projet est un cache misère cynique.

Ubériser la médecine préventive

Ce projet entend « ubériser », là comme ailleurs. Les étudiants ne sont pas formés pour intervenir dans des collèges de ZEP. La maigrelette « formation » que prévoit cette mesure n’est qu’une vaste blague, une farce ! Non. Un crachat. Voilà ce que c’est ! Comment les étudiants en troisième année de médecine (puisque c’est à ce moment-là qu’ils seront concernés par le service sanitaire) pourraient-ils faire face à une classe d’enfants difficiles quand des professeurs pourtant chevronnés ont parfois du mal ? Comment des élèves infirmiers de deuxième année pourraient-ils être sereins face à des personnes incarcérées ? Je ne suis pas là pour stigmatiser ni les collèges de ZEP ni les prisons, mais ce sont des environnements où la violence existe, qu’un étudiant ne peut pas apprendre à gérer en quelques cours.

En troisième année de médecine, pour parler de ce que je connais, les jeunes n’ont absolument pas les connaissances nécessaires pour effectuer une telle tâche. On les possède à peine en 6ème année ! Cela est absurde au plus haut point. Les connaissances en terme de prévention se construisent tout au long du cursus. Qu’il faille améliorer la formation des carabins (les étudiants en médecine) en matière de médecine préventive est une évidence. Mais les plonger, eux comme les autres étudiants en santé, dans le bain – un bain d’eau glacé – avec pour consigne « débrouillez-vous » ça n’est pas de la pédagogie. Qu’on laisse les étudiants étudier ! D’autant qu’il faudra qu’on m’explique comment ces trois mois pourraient ne pas empiéter sur les temps d’enseignement déjà existants…

D’autant qu’on voit bien que le véritable objectif est de disposer de personnels à moindre frais. 47 000 étudiants non payés, le rêve ! Le gouvernement s’offre le luxe de pouvoir afficher une politique de santé ambitieuse, de faire de la prévention une priorité, de lutter contre les déserts médicaux. C’est d’un cynisme effrayant. Tout ça sur le dos des étudiants, et peu importe qu’ils n’aient pas les compétences requises : c’est l’ubérisation en marche !

Rendre à la société

J’entends déjà certains me dire que « les étudiants peuvent bien rendre à la société ce qu’elle leur donne, et après tout, des futurs médecins, de quoi se plaignent-ils ? » Mais les futurs médecins ne représentent que 8 000 étudiants, pour 30 000 élèves infirmiers. Sont-ils eux aussi des privilégiés ? Quant au faire de rendre à la collectivité un peu de ce qu’elle nous a donné, je suis pour cette idée. Mais les étudiants en médecine ont déjà trois ans d’externat et plusieurs années d’internat pendant lesquels ils rendent plus qu’ils n’ont reçus. Un interne qui travaille 60, 80 heures par semaine, est payé 1 400 euros. Pourquoi ne pas demander aux élèves ingénieurs, dont les études coûtent beaucoup plus cher à la collectivité, de travailler gratuitement ? Ou un étudiant en droit ? Après tout ? Je propose que tous les étudiants en droit travaillent 3 mois gratuitement afin de sensibiliser les citoyens ! C’est facile la démagogie non ?

Des objectifs contradictoires

C’est le fond de mon opposition à cette mesure. Elle se donne des objectifs contradictoires. Vouloir améliorer la formation des jeunes étudiants en santé en matière de prévention, très bien. Mais cela est incompatible avec l’objectif de « lutter contre les inégalités territoriales et sociales en santé en veillant à déployer les interventions auprès des publics les plus fragiles ». Car par définition, des étudiants en formation sont là pour se former et n’ont pas les compétences requises. Si l’on souhaite réellement promouvoir la médecine préventive, il faut des personnes qualifiées qui s’y consacrent. C’est l’un ou l’autre. S’il s’agit de former à la prévention des professionnels de santé de demain, trois mois, c’est de toute façon bien trop court, à mois de ne consacrer ce temps qu’à des enseignements et des formations, ce qui n’est pas le cas. Concernant les missions données aux étudiants, une étudiante en pharmacie témoigne : « Par exemple un jeu de l’oie a été créé sur la sexualité, on séparait la classe d’élèves en deux, ils avaient chacun une équipe, ils tiraient au sort des cartes et les cartes comportaient des questions sur la sexualité auxquelles ils devaient répondre. » Sans commentaire… Enfin, la question se pose des cours qui seront sacrifiés pour mettre ne place le dispositif. Le problème est d’autant plus important pour les études les plus courtes, comme le cursus de soins infirmiers qui dure 3 ans. Sacrifier des cours pour faire des jeux de société me semble pour le moins assez étrange…

Qu’il existe des modules complémentaires facultatifs qui reprennent le contenu de cette mesure aurait été une bien meilleure idée. En médecine, les étudiants ont des enseignements facultatifs à suivre pour valider leur cursus. Ils n’empiètent pas sur des cours existants. Pourquoi ne pas avoir proposé d’insérer le « service sanitaire » dans ce cadre-là, sous une forme ou une autre ? Des solutions existent, mais elles nécessitent un travail approfondi, et surtout on le tort d’être moins tonitruantes sur le plan médiatique. Mais la voie de la démagogie est toujours la plus simple…


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