Sans transition

Une nouvelle histoire de l’énergie

Jean-Baptiste Fressoz

Editions du Seuil, 2024


« La transition est l’idéologie du capital au XXIè siècle » (p. 333). L’historien des sciences et des techniques, enseignant et chercheur au CNRS Jean-Baptiste Fressoz ne mâche pas ses mots. Sans transition est sans conteste le livre le plus important paru ses dernières années dans le champ de l’écologie. Sa thèse est simple bien qu’iconoclaste : la transition énergétique, présentée comme la seule solution, une sorte de Providence, à la crise climatique, repose sur une vision erronée de l’histoire des matières et des énergies. L’humanité n’a jamais, dans son passé, réalisé de transition énergétique, car les énergies et les matières n’ont fait que s’empiler les unes sur les autres au fil des décennies et des siècles. L’idée principale du livre est que les différentes matières et énergies ne se remplacent pas, elles se renforcent mutuellement et entrent dans des relations symbiotiques de plus en plus étroites et inextricables, rendant illusoire la possibilité de se passer de l’une d’entre elles – au choix : le gaz, le charbon ou le pétrole – pour effectuer une transition énergétique digne de ce nom. Ce livre, à la fois impressionnant par sa rigueur et la richesse de ses sources et par ses qualités pédagogiques, montre tout compte fait que l’idéal d’une transition énergétique ne fait que renforcer le capitalisme industriel et productiviste pour que perdure, certes au prix d’une bonne dose de greenwashing, le business as usual – celui-là même qui détruit le monde.

Une histoire des symbioses matérielles

« L’argument de ce livre n’est évidemment pas de dire que la transition est impossible car elle n’a pas eu lieu par le passé. Il s’agit plutôt de jeter un regard nouveau sur l’histoire pour identifier les facteurs qui conduisent à l’accumulation énergétique, des processus de symbioses qui sont toujours avec nous et qui ne sont pas près de disparaître. » (p. 11) Tout au long des pages, graphiques et illustrations, Jean-Baptiste Fressoz s’attache justement à démonter les récits dominants sur l’histoire de l’énergie, qui nous font traditionnellement passer de l’ âge du bois à celui du charbon puis à celui du pétrole. Le progrès de l’humanité serait contenu dans ce mouvement qui nous ferait peu à peu sortir des énergies du passé, culminant avec le pétrole et enfin l’uranium. Ces récits, au-delà des visées pédagogiques, servent avant tout à nourrir le discours de la transition énergétique qui nous attendrait : comme par le passé, l’humanité doit, dans un formidable élan collectif, faire un saut en avant hors des énergies fossiles pour plonger dans l’énergie décarbonée. Toutes les stratégies de lutte contre le réchauffement climatique, celles de Etats, des COP, des partis écologistes, et mêmes les scénarios du GIEC promeuvent, comme seule piste de salut, la réalisation d’une transition entendue comme sortie progressive des énergies carbonées. Le fameux +1,5°C doit être atteint grâce à la transition qu’on nous vante, alors même que, montre Fressoz dans Sans transition, les énergies dites décarbonées reposent, par un étroit réseau de relations symbiotiques, sur une consommation matérielle et énergétique entièrement dépendante des énergies fossiles. Or, tout cela est fondé sur une lecture « phasiste » (p. 15) de l’histoire de l’énergie et des matières – « âge du bois, âge du charbon, âge du pétrole, économie organique et économie minérale, première et seconde révolution industrielle » (p .15) – elle-même fautive.

Les énergies, démontre Fressoz, ne se remplacent pas. Cette illusion provient d’un changement de perspective, opéré au milieu du XXème siècle par les prospectivistes américains qui, abandonnant les représentations en valeurs absolues des matières et des énergies, les représentent désormais en part relatives (cf. graphique infra). On voit alors que lorsqu’une nouvelle source d’énergie apparaît, les parts respectives des anciennes décroissent à proportion que la nouvelle se développe – ce qui est parfaitement trivial. Pourtant, c’est le point crucial soulevé par l’historien, en valeur absolue, les anciennes sources d’énergie, au premier rang desquelles le bois, n’ont fait que croître elles-aussi. Difficile, dans ce cas-là, de parler d’une transition. C’est la raison pour laquelle Fressoz parle, en lieu et place de transition énergétique, d’empilement : les énergies ne font que s’ajouter les unes aux autres. Sans transition développe ainsi certaines des relations symbiotiques qu’entretiennent les matières et les énergies entre elles, symbioses qui expliquent en partie cet empilement. Ce faisant, on voit de quelle manière le bois, matériau du passé s’il en est selon la représentation commune, est en fait indispensable à notre modernité pétrolière et atomique ; de quelle manière, également, « à bien des égards, le charbon est une énergie nouvelle » (p.16), ce que l’imaginaire de Germinal tendrait à nous faire oublier. En entrant dans le détail et l’intimité des matériaux et des processus de fabrication, Jean-Baptiste Fressoz donne à voir de façon stupéfiante les symbioses à l’œuvre. Pour ne donner que quelques exemples glanés au fil des pages, largement développés dans le livre : en 2010 « la seule extraction de pétrole et de gaz consommait autant d’acier que toute l’économie américaine à la fin du XIXè siècle » (p. 129) ; « la consommation de bois croît au XXè siècle, car il participe à l’immense symbiose d’énergie et de matière que constitue l’urbanisation » (p. 166) ; la « modernisation du bois par le pétrole [grâce à l’émergence du contreplaqué] a permis en retour de couler bien plus de béton » (p. 172) ; « plutôt que de s’y substituer, le plastique s’est allié au carton auquel il confère étanchéité et résistance aux chocs » (p .173-174) ; « au total, on peut estimer que l’Europe consomme environ trois fois plus de bois énergie en 2020 qu’un siècle plus tôt. Et cela bien entendu grâce à l’essor des fossiles » (p. 185) etc., on pourrait continuer à en perdre haleine. L’historien des techniques parvient à nous faire toucher du doigt les relations réciproques que nouent entre eux les différents matériaux. Pétrole, bois, gaz, uranium, charbon, acier… tout cela forme un réseau inextricable que Fressoz, et c’est un véritable tour de force pédagogique, expose de façon limpide.

L’auteur revient, à titre d’illustration, sur l’incroyable épopée du bois dans les mines de charbons, qui servait à étayer les tunnels, ou sur sa tout aussi surprenante aventure dans l’industrie pétrolière, sous forme de milliards de tonneaux ou de millions de tonnes de derricks. Loin, très loin de l’anecdote, ces usages industriels sont absolument colossaux, et surpassent en volume la consommation globale de bois des décennies antérieures. Le bois est un matériau autant qu’une source d’énergie résolument moderne, contrairement à ce qu’on pourrait penser. « Il faut s’y résoudre », écrit Fressoz, « il n’y a jamais eu de transition énergétique hors du bois » (p. 200). On pourrait, et Fressoz le fait, en dire autant du charbon, plus utilisé que jamais dans le monde. Je ne m’attarderai pas plus, ici, sur la description de toutes ces relations symbiotiques, relatées dans Sans transition avec force détails plus passionnants les uns que les autres. Il est néanmoins fondamental d’avoir tout cela en tête lorsqu’on parle d’écologie et de techniques, et surtout lorsqu’on mise l’avenir de l’habitabilité de la Terre sur une transition qu’on ne voit nulle part et qu’on peine même à imaginer. Car le fait est que notre consommation matérielle croît de façon tout à fait inquiétante, et que la rhétorique de la transition ne fait qu’encourager l’extractivisme et le productivisme tous azimuts. « Au cours du temps, le monde matériel est devenu une matrice de plus en plus vaste et complexe enchevêtrant une plus grande variété de matières, chacune consommée en plus grande quantité. » (p. 329) Voilà que ne pousse pas à l’optimisme.

Le mythe de la transition 

Outre une histoire pensée à nouveaux frais des techniques, de l’utilisation des matériaux et des énergies, Sans transition propose une histoire de l’émergence de la notion même de transition énergétique. Comment cette idée s’est-elle imposée auprès des scientifiques, puis des dirigeants politiques, des industriels et au final de l’imaginaire commun en général ? Car penser en termes de transition énergétique, d’un strict point de vue historique, ne va pas de soi. Cela ne coule pas non plus de source du point de vue des solutions à apporter à la crise environnementale. L’historien, chercheur au CNRS, établit alors de curieuses filiations. Selon lui, la transition énergétique est issue des réflexions d’un nombre restreint de savants atomistes, élaborées à partir des années 1940 puis surtout 1950 dans le sillage d’énergéticiens, de physiciens et d’ingénieurs du début du siècle. Ces derniers imaginaient un monde d’énergie infinie ou presque, ils mettaient sur pied des courbes, dites « logistiques », illustrant l’avenir techno-industriel de la civilisation, qui connaîtrait un essor exponentiel et rendrait caduque le capitalisme, le socialisme et tous les projets politiques inefficaces voire arriérés. Ces « Technocrates », comme ils se baptisaient eux-mêmes, prophétisaient la prise de pouvoir des ingénieurs, gouvernant alors selon les principes de la science. « Steinmetz expliquait que la complexité du système industriel signerait la fin du capitalisme, source d’inefficacité, et ferait advenir un régime politique rationnel, calqué sur le fonctionnement de la grande entreprise » (p. 208). Le néolibéralisme n’est pas bien loin, pas étonnant, dans ces circonstances, de retrouver Walter Lippmann (père fondateur du néolibéralisme) dans le cercle de la Technical alliance. Ces vues, on comprend pourquoi, surtout dans le contexte de la Seconde Guerre Mondiale qui montait, ne firent pas long feu pourtant, après la guerre, des savants atomistes, à la fois grisés et échaudés par l’utilisation de l’atome à des fins énergétique et militaire, en reprirent la substantifique moelle. Ces néomalthusiens atomistes, emportés par Carroll Wilson ou Palmer Cosslett Putman gravitent tous autour des institutions entourant l’énergie nucléaire américaine. A partir du constat d’une crise énergétique d’ampleur à venir, la raréfaction des fossiles, ils échafaudent une « futurologie » entièrement basée sur l’utilisation du nucléaire et l’invention de « surgénérateurs », des centrales permettant l’utilisation infinie des ressources. L’énergie nucléaire n’aurait aucune limite et permettrait le développement exponentiel de l’humanité – on retrouve ici nos Technocrates du début du siècle. « Putnam développe trois arguments en faveur de l’atome : l’augmentation de la consommation énergétique américaine et mondiale, le renchérissement inévitable des fossiles et, déjà, la question du réchauffement climatique » (p. 231). Pour résoudre ces trois problèmes cruciaux à la survie de l’humanité, une seule solution : « il faut opérer une ‶transition″ vers le nucléaire » (p. 234). L’idée de transition est posée, elle fera dans les décennies à venir un chemin considérable.

National Energy Plan, 1977, reproduit p. 263. Ce graphie montre, en part relative, comment le bois et remplacé par le charbon, lui-même éclipsé par le pétrole et le gaz naturel

D’abord vue comme solution à la crise énergétique théorisée entre autres par Marion K. Hubbert, un acteur clé de cette histoire, la « transition » nomme, dans l’esprit de ces savants américains, la nécessité de développer l’énergie nucléaire. L’ironie est que ce sont ces mêmes savants, promoteurs à tout crin du nucléaire qui sont aussi les premiers à travailler sur le réchauffement climatique, qui leur servira d’argument bien commode en faveur des surgénérateurs. Dès 1953, leurs travaux démontrent le réchauffement climatique et surtout élaborent des projections qui, toutes, vont dans le sens de la catastrophe, en lien avec l’effet de serre produit par le dioxyde de carbone et l’industrie fossile. Ici, Fressoz montre une histoire absolument saisissante à la fois de la compréhension précoce – fin des années 1940 et début des années 1950 – du réchauffement climatique ainsi que de son formidable déni par ceux-là mêmes qui l’ont découvert. Le lobby nucléaire apparait comme le principal promoteur, à cette époque, de l’alerte climatique, par l’entremise de travaux de recherche, de conférences, d’articles de presse ; tout en se présentant comme le rempart à la catastrophe. Les savants et les ingénieurs liés au nucléaire acquièrent progressivement des postes clés dans les institutions écologiques et de protection de l’environnement – y compris, et surtout, le GIEC et son fameux groupe III. Ce sont les mêmes qui produisent les courbes citées plus haut qui, abandonnant les valeurs absolues, montrent les parts relatives des énergies qui se remplacent les unes les autres « afin de montrer une dynamique historique de substitution » (p. 263) – ouvrant la voie à toute l’historiographie phasiste de l’énergie.

S’ils travaillent effectivement sur le réchauffement climatique, dont ils prévoient les effets désastreux, ces savants tempèrent aussitôt leurs propos alarmistes. Ils affirment, à partir des années 1970 et 1980, que les vrais problèmes surviendront à partir de la moitié du siècle suivant, ce qui laisse alors largement le temps à l’humanité d’opérer – grâce au nucléaire – une « transition » énergétique douce, presque insensible, et permettant sans encombre d’éviter le pire. Pour eux, cette transition prendrait environ 50 ans – chiffre repris alors par tout le monde mais avancé sans aucune preuve. Puisque l’humanité a déjà, par le passé, opéré des transitions, la prochaine sera d’autant plus aisé qu’elle est voulue comme telle. Voilà le discours d’alors. « Une histoire fallacieuse de l’énergie », résume Fressoz, « nourrissait une forme de déni climatique » (p. 287).

Dans les années 1980, Henry Shaw, ingénieur chez Exxon et personnage influent, met en place les éléments de langage du déni climatique : « il y a suffisamment de temps pour étudier la question avant d’agir », « l’augmentation de la température ne sera pas mesurable avant 2000 » et enfin, ce délai « autorise une transition ordonnée vers des technologies non fossiles » (p. 290). L’idéologie transitionniste était née. Ce discours, on l’a dit, infuse largement les institutions écologiques, y compris le GIEC. Sans transition montre comment, à ses début et pendant longtemps, le GIEC fut l’un des acteurs du déni climatique et du « rassurisme » – sous l’effet du lobby nucléaire, alors représenté dans les plus hautes instances du GIEC.

On ne pourrait pas, ici, résumer la richesse de ce livre absolument indispensable. Je terminerai donc  en disant que Jean-Baptiste Fressoz ne nie en aucune manière la nécessité de se passer autant que faire se peut des énergies fossiles. Ce n’est pas parce que les énergies sont intriquées qu’il n’y a aucune marge de manœuvre pour desserrer leurs dépendances réciproques. Pour autant, tout miser sur une hypothétique transition, de surcroît fondée sur une vision erronée de l’histoire des techniques, ne peut que mener à la procrastination – dans le meilleur des cas – ou à l’augmentation de l’empreinte humaine sur l’environnement – ce qui est la situation actuelle. La transition est une nouvelle forme de productivisme, d’extractivisme bref, de capitalisme. Si des choses donc, sont possibles dans le domaine de la décarbonation, elles sont loin d’être la panacée. Surtout, et c’est là-dessus qu’insiste Sans transition, ce discours évite de poser le seul enjeu important : la sobriété – l’autre nom de la décroissance (terme soigneusement évité par Fressoz dans ce livre, à juste titre). Diminuer notre consommation matérielle et énergétique est la seule option sérieuse, ce qui implique de moins produire et de moins consommer. La transition n’est qu’une façon de poursuivre la croissance de la consommation, de l’extraction et de la production matérielles, mais ce n’est qu’un jeu de vases communicants : moins de fossiles, plus de renouvelables, plus de béton, plus d’acier, plus de métaux rares, plus de bois… Sans transition nous interdit certes de rêver, mais nous avons assez rêvé.


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