Les journaux ne parlent que de ça : cette année, le logiciel Admission Post-Bac (APB) – chargé d’affecter chaque nouveau bachelier au cursus qu’il pourra suivre l’année suivante selon les vœux formulés et les places disponibles – a été un échec. Cuisant. Calcinant même. 87 000 étudiants se retrouvent toujours sans affectation pour l’année qui arrive. C’est un fiasco total.

APB ou le Titanic de l’Education Nationale : naufrage annoncé.

Plusieurs raisons à cela. Une technique tout d’abord, puisque le fonctionnement du logiciel a été changé cette année. Les étudiants qui étaient déjà en études supérieures mais qui souhaitaient une réorientation (plus de 100 000) étaient auparavant considérés à part, mais cette année, ils ont été rajoutés au total des nouveaux bacheliers (presque 700 000), surchargeant encore plus le logiciel. APB a comme qui dirait patiné dans la semoule, et pour ne rien arranger, le Ministère n’a rien trouvé de mieux à faire que de rajouter de la semoule…

Plus fondamentalement, la question du supérieur se pose, et en particulier celle de l’Université. La raison essentielle de cet échec est le sureffectif chronique dont souffre l’enseignement supérieur. Car c’est bien à l’Université que les problèmes surviennent majoritairement. La sélection y est interdite, la possession d’un baccalauréat seul permet d’y entrer : amphithéâtres surchargés, cours de TD qui débordent, conditions de cours dégradées, tirage au sort pour « choisir » les étudiants qui pourront intégrer telle ou telle filière quand celle-ci est bouchée (voir la circulaire du 28 avril 2017), taux d’échec énorme en licence, étudiants en déshérence, condamnés à redoubler, à se réorienter, bouchant encore plus le système, ce qui ne va pas sans frustration, gâchis humain et financier très important etc.

Cet article n’a pas pour but d’énumérer toutes les difficultés que rencontre aujourd’hui l’Université française. Celles-ci sont très nombreuses, très préoccupantes et multifactorielles. La situation universitaire est plus que jamais un enjeu majeur, mais force est de constater qu’aucun gouvernement n’a réellement pris ce sujet à bras le corps, se contentant de repousser le problème.

Baccalauré-quoi ??

Le baccalauréat est un diplôme créé en 1808 sous Napoléon, pour sanctionner la fin du lycée et permettre l’accès aux études supérieures (fac, BTS, DUT, classes préparatoires aux grandes écoles). Il a cette double appartenance, à la fois aux études secondaires dont il marque la fin et à la fois aux études supérieures dont il est la première étape. Son existence justifie l’absence de sélection à l’entrée de l’Université.

Quelques chiffres :

  • 3 filières : générale, technologique et professionnelle.
  • 3 ans d’études pour passer le bac : seconde, première, terminale. Et ce, quelle que soit la filière (depuis 2008 pour le bac pro, contre 4 ans avant).
  • Une proportion de bacheliers dans une classe d’âge qui passe de 3% en 1945 à près de 80% aujourd’hui.
  • Le bac c’est 50% de général, 30% de bac pro et 20% de bac technologique.
  • Un taux de réussite voisin de 60% dans les années 60 contre près de 90 % aujourd’hui !
  • 7% des bacheliers ont eu une mention Très Bien en 2017.
  • En 2014-2015 le taux d’échec en première année de licence avoisine les 60 % !
  • Le nombre d’inscrit à la fac ne cesse d’augmenter depuis 10 ans (+ 40 000 étudiants par an ces dernières années), avec près de 80% d’étudiants qui ont un bac général, le reste étant composé de bacheliers technologiques (15%) ou professionnels (5%).

Les chiffres sont éloquents : de plus en plus d’étudiants à la fac, car de plus en plus de bacheliers. On peut considérer cela comme une réussite, et pourtant… Le baccalauréat a été vidé de sa substance. On l’a vu, tous les lycéens ou presque ont leur bac, seules les mentions conservent leur rôle discriminant. Dans le même temps, on observe un baisse générale du niveau du baccalauréat. Cela se traduit très concrètement par des étudiants qui arrivent à la fac alors qu’ils n’ont pas le niveau. Des cours de soutien en français ont même fleuris ces dernières années dans l’enseignement supérieur pour tenter d’endiguer la catastrophe orthographique en cours. Ce problème de niveau en chute libre n’est pas l’apanage du lycée, il est beaucoup plus précoce, dès le primaire. Pour palier à cette baisse de niveau, des consignes ministérielles sont données pour que les professeurs examinateurs fassent preuve d’indulgence, voire remontent les notes… Tout cela a des conséquences désastreuses sur les étudiants eux-mêmes qui se retrouvent dans des situation d’échec, qui perdent des années, sont dans le découragement…

Bref le bac est gonflé à l’hélium, et ne veut plus rien dire !

Ceci est (presque) une affiche de l’Education Nationale.

Infographie sur le bac 2017 (cliquez pour agrandir)

Que faire ?

Beaucoup de réponses peuvent être apportées. La Conférence des Présidents d’Université propose par exemple d’instaurer des « pré-requis » pour intégrer une filière particulière. Par exemple, il faudrait qu’un étudiant ait un bac scientifique pour aller en fac de biologie, ou un bac littéraire pour une fac de droit. Est-ce une sélection déguisée ? Sans doute, cependant, l’idée peut sembler frapper au coin du bon sens. Est-ce la solution miracle ? Bien sûr que non car si cette idée aurait le mérite de fluidifier et de faciliter les affectations d’APB, et de diminuer le taux d’échec en licence, elle ne règle en rien le problème des effectifs. Ce n’est qu’une rustine. Comme l’ensemble des politiques successives sur le sujet. L’Education Nationale, et l’Enseignement Supérieur sont des jambes de bois qui brillent de mille feux tant on leur applique de cataplasmes inutiles…

D’autres prônent plus frontalement le recours à la sélection à l’entrée de l’Université. Citons la journaliste spécialiste d’éducation, et ancienne prof, Natacha Polony, qui invite à tout le moins à ouvrir ce débat.  Ce qui généralement provoque un tollé de la part des associations étudiantes. Et pourtant…

Pour une sélection républicaine

1 – Redonner du sens au bac

Et pourtant, la sélection à l’Université, ça existe ! Et depuis longtemps, ça s’appelle le bac ! La solution, ou du moins une piste à envisager très sérieusement, serait de remettre en place la seule sélection républicaine à l’Université : un diplôme du baccalauréat qui ait un sens.

Cela suppose de rehausser le niveau du bac avec des épreuves plus exigeantes, de mettre fin aux consignes ministérielles pour remonter les notes, de remonter fortement le niveau d’attente dans les disciplines fondamentales (notamment en français, où les fautes d’orthographes sont de moins en moins sanctionnées). Ce chantier devrait être prioritaire pour faire respirer les universités. Mais cela ne suffirait pas.

2 – Revaloriser les filières professionnelles

Bien sûr, moins d’élèves auraient leur bac. Cela ferait sans doute des malheureux. Mais en parallèle, il faut revaloriser les filières professionnelles, afin qu’elles ne soient plus considérées par les lycéens et leurs familles comme des voies de garage. Le bac ne doit plus être, comme c’est le cas aujourd’hui, un passage obligé. Ainsi, il faut accepter que tous les lycéens n’aient pas leur bac, et surtout, faire en sorte que les non-bacheliers aient des perspectives professionnelles diverses et épanouissantes. Cela suppose de revaloriser les métiers dits « manuels » souvent autant intellectuels que les autres, voire plus ! Cela nécessite un changement profond dans la société qui doit comprendre que faire des études supérieures n’est pas la panacée en matière de réussite professionnelle et personnelle !

Mais la question n’est pas que celle des filières professionnelles. En effet, au siècle passé, il était possible d’accéder à un nombre important de métiers sans être titulaire du baccalauréat (gardien de la paix par exemple, mais beaucoup d’autres). Or, il est aujourd’hui exigé aux aspirants de plus en plus d’emplois d’être titulaire du bac, même dans des formations où cela ne semble absolument pas nécessaire. Cela contribue à tirer le bac vers le bas, mais cette tendance est aussi un reflet de la baisse du niveau : c’est à la fois une cause et une conséquence de choix politiques profonds. Il faut bien sûr enrayer ce phénomène.

3 – Lutter contre les inégalités

Mais surgit alors le problème fondamental de l’Education Nationale : ce sont les enfants de pauvres qui font le moins d’études. Ainsi, la perspective que je dessine là n’est envisageable que si l’on s’attaque sérieusement aux inégalités qui rongent notre système de l’intérieur. Sinon, cela reviendrait à dire que seuls les enfants issus de familles aisées peuvent prétendre aux études supérieures… Là encore la solution est de revenir au principe de l’élévation de l’élève par le savoir, un savoir exigeant. Donner accès à tous les enfants à des savoirs de qualité, les initier aux classiques de la culture française, au contact desquels ils pourront s’élever spirituellement, voilà la seule solution possible. L’éducation, l’étymologie nous renseigne à ce sujet, est une sortie hors de soi, il faut donc que les jeunes soient à tout moment dépaysés lorsqu’ils apprennent : l’éducation ne doit pas rapprocher le savoir des élèves, mais rapprocher les élèves du savoir. La nuance est de taille, tout l’échec de notre système est dans cette nuance.

On le voit, le problème est complexe et en réalité, il ne peut être résolu par des solutions simples voire simplistes. C’est toute l’Education Nationale qui doit être revue de fond en comble… Malheureusement, le gouvernement actuel ne semble pas emprunter ce chemin. Le Ministre de l’Education (qui, il faut être honnête, a pris des mesures qui vont dans le bon sens !) envisage, conformément aux promesses du candidat Macron, d’affaiblir encore plus le bac en supprimant la plupart des épreuves pour qu’elles ne soient plus validées qu’au contrôle continu…

 

Conclusion : cet article est une bouteille à la mer. Le système éducatif français est à bout de souffle, la situation est plus inquiétante qu’on ne le croit. Toutes les difficultés s’accumulent in fine à l’Université, mais le problème doit être pris à la racine. Il aurait fallu parler ici de l’école primaire, car c’est là que tout se joue. Chaque chose en son temps. Quoi qu’il en soit, le débat doit enfin s’ouvrir sérieusement, sans dogmatisme, en étudiant les nombreuses pistes, à l’aide notamment des études sérieuses et scientifiques dont nous disposons. Le naufrage d’APB auquel nous assistons en ce moment n’est, j’ai le regret de le dire, que la pointe émergée de l’iceberg…

 


Sources :

Pour avoir les idées claires sur le baccalauréat :

Sur l’échec en licence : article du Monde de novembre 2016

Sur les pré-requis à l’Université et la Conférence des Présidents d’Université :

Sur le tirage au sort à l’Université, Natacha Polony défend la sélection : vidéo sur PolonyTv

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