La montée de l’insignifiance

Les carrefours du labyrinthe 4

Cornelius Castoriadis

Editions du Seuil, 1996


Cornelius Castoriadis

Cornélius Castoriadis, philosophe français d’origine grecque, est un des penseurs les plus importants du XXème siècle. Né en 1922 à Constantinople, après des études de droit, de sciences économiques et politiques à Athènes, il gagna la France en 1946 pour y achever sa formation. Il fut un enfant surdoué, lisant Platon et Aristote à l’aube de l’adolescence, désireux de maîtriser tous les savoirs. En 1948, il devint économiste au Fond Monétaire International, ce qui fait de lui un philosophe atypique, au contact direct des réalités économiques du monde libéral. Un temps communiste marxiste, puis trotskyste, il renonça à ces idéologies mortifères très tôt, conscient des catastrophes qu’elles généraient. En 1949, il fut le fondateur de la revue Socialisme ou Barbarie avec quelques intellectuels engagés contre le stalinisme. Ses préoccupations multiples le menèrent à la psychanalyse freudienne, dont il fut praticien. Homme aux compétences multiples : économiste reconnu, psychanalyste, philosophe, historien salué par Paul Vidal-Naquet lui-même, amateur d’anthropologie… Il s’éteignit à Paris le 26 décembre 1997.

La montée de l’insignifiance

La montée de l’insignifiance compile 14 textes écrits par Castoriadis dans des contextes différents : conférences, contributions à des revues, articles, dialogues… De nombreux thèmes sont abordés : la politique, bien sûr, l’un des principaux objets philosophiques de Castoriadis, mais aussi la psychanalyse, « l’actualité » de l’époque (qui est toujours en grande partie la nôtre), la chute de l’Occident, des réflexions sur la Grèce antique, la démocratie… Ce livre constitue une entrée en matière indispensable qui reprend la plupart des grandes et profondes réflexions de Cornélius Castoriadis. Une sorte de bréviaire. Mais un bréviaire qui n’en demeure pas moins exigeant philosophiquement et conceptuellement. Pas d’effet de manche, pas de style pompeux, verbeux et inutilement obscur, mais la précision et la rigueur de la pensée. Les redites sont fréquentes, ce qui rajoute à l’aspect pédagogique : on voit se déployer une pensée structurée, riche, foisonnante, organisée sans être systématique ni dogmatique.

Faire la recension des 14 textes de La montée de l’insignifiance serait à la fois pénible et inutile. Nous nous contenterons de quelques aspects.

On retrouve dans ce livre, je l’ai dit, les grands moments de la pensée castoriadienne. Les concepts d’auto-institution, d’imaginaire instituant, de démocratie, de création, d’autonomie sont ici exposés et explicités. On retrouve par exemple l’opposition qu’il met en place entre sociétés hétéronomes et autonomes. « Dans ceux-ci, régimes d’hétéronomie instituée, la source et le fondement de la loi, comme toute norme, valeur et signification, sont posés comme transcendants à la société. […] Cela vaut aussi pour les individus : le sens de leur vie est donné, réglé d’avance, de ce fait assuré. Pas de discussion possible sur les institutions – donc aussi, pas de discussion possible sur les croyances sociales, sur ce qui vaut ou ne vaut pas, sur le bien et le mal »(p.239). Une telle hétéronomie impacte la politique, les mœurs, les productions artistiques, l’esthétique au sens large… On peut illustrer cette idée avec Descartes qui, projetant de tout remettre en question, de tout « révoquer en doute » n’en épargne pas moins « la religion de son roi et de sa nourrice » : la philosophie est bornée, limitée, par une institution posée comme transcendante – la religion. L’autonomie, au contraire, brise cette « clôture du sens » imposé par l’hétéronomie. Dans un tel régime, qui est une exception historique, le sens n’est jamais institué une fois pour toute, mais toujours débattu, discuté, remis en question. Cette capacité à remettre en question les fondements de la loi, la loi elle-même et toutes les créations sociales permet la constitution d’un régime démocratique, mais aussi de la philosophie. En effet, la philosophie ne peut se contenter des réponses préétablies, ni des dogmes. Il y a un élan commun entre la politique et la philosophie.

De ces considérations théoriques découlent bien entendu de nombreuses conséquences pratiques sur ce qu’est ou n’est pas la démocratie. La montée de l’insignifiance, comme l’œuvre de Castoriadis en général, fournit à ce titre des pistes de réflexions absolument nécessaires. Le philosophe voyait dès Socialisme ou Barbarie s’étioler la démocrate sous nos cieux libéraux, il fut de ceux qui alertèrent très tôt sur la nature oligarchique de nos régimes occidentaux. Pour lui, il ne faisait aucun doute que notre situation ne relevait – et encore moins aujourd’hui – en aucun cas de la démocratie. Il critique férocement le devenir bureaucratique de nos sociétés, leur propension aux petits arrangements procéduriers, le manque total de réflexion sur les fins souhaitables de la politique etc. Dans cette veine, il critique le « pseudo-individualisme » libéral, autre nom de l’atomisation des sociétés modernes, et le morcellement, la sectorisation des revendications, autre nom du communautarisme et du lobbying. Il critique notre conception moderne de la démocratie représentative et voit, dans l’Athènes antique, les germes d’une démocratie véritable. Fin connaisseur de l’histoire de la Grèce antique, il réhabilite Aristote contre Platon dans ce domaine. Ses analyses creusent tous ces sujets pour leur donner une profondeur indispensable.

On pourra voir ici une forme de pessimisme, mais il faudrait bien plutôt parler de lucidité tant tout ce qu’il décrivait déjà il y a 20 ou 30 ans, parfois plus, n’a fait que se confirmer et s’amplifier.

Dans La montée de l’insignifiance, on retrouvera des dialogues ou des entrevues, portant notamment sur des sujets de l’actualité de l’époque – les années 80/90 en l’occurrence. Une discussion avec le sociologue Edgar Morin montre la hauteur de vue de Castoriadis (et par contraste, la naïveté de Morin) et sa capacité à saisir les événements pour leur donner un sens. A propos de la situation au Proche-Orient en 1991 et à la Première Guerre du Golfe il écrit : « Mais, derrière tout cela [le rôle de l’ONU], se pose la relation entre le monde islamique et l’Occident. D’une part, il y a la formidable mythologisation des Arabes par eux-mêmes, qui se présentent toujours comme des éternelles victimes de l’Histoire. Or, s’il y a eu une nation conquérante, du VIIème et XIème siècle, ce sont bien les Arabes. […] Où en sont-ils politiquement à l’heure actuelle ? Ce sont des pays où les structures du pouvoir sont soit archaïques, soit un mélange d’archaïsme et de stalinisme. On a pris le pire de l’Occident et on l’a plaqué sur une société culturellement religieuse. Dans ces sociétés, la théocratie n’a jamais été secouée : le Code pénal, c’est le Coran […]. Cette mentalité profonde reste, et resurgit face à la modernité.
Or, la modernité, ce sont aussi les mouvements émancipateurs qui se sont produits depuis des siècles en Occident. Il y a eu des luttes multiséculaires pour parvenir à séparer le religieux du politique. Un tel mouvement ne s’est jamais développé en Islam. Et cet Islam a devant lui un Occident qui ne vit plus qu’en mangeant son héritage ; il maintient un statu quo libéral, mais ne crée plus des significations émancipatrices. On dit à peu près aux Arabes : jetez le Coran et achetez des vidéo-clips de Madonna. Et, en même temps, on leur vend à crédit des Mirages.
S’il y a une « responsabilité » historique de l’Occident à cet égard, elle est bien là. Le vide de signification de nos sociétés, au cœur des démocraties modernes, ne peut pas être comblé par l’augmentation des gadgets. Et il ne peut pas déloger les significations religieuses qui tiennent ces sociétés ensemble. La lourde perspective de l’avenir est là. L’effet de la guerre, c’est déjà, ce sera demain davantage, l’accentuation de ce clivage rejetant les musulmans vers leur passé.
Il est d’ailleurs tragiquement amusant de voir aujourd’hui que, si Saddam Hussein tombe, il y a de grandes chances pour qu’il soit remplacé par un régime fondamentaliste chiite, c’est-à-dire celui que l’Occident s’est empressé de combattre quand il s’est installé en Iran. »(p.60 à 62)

Cela se passe de commentaire. L’analyse est impeccable.

Enfin, je citerai une analyse qu’il propose des mouvements de mai 68, subtile et mesurée. Loin de condamner en bloc cet évènement au motif qu’il serait une révolte de petits-bourgeois qui aurait mené à la dislocation de l’école et à l’accélération du libéralisme ; loin de louer sans réserve les mouvements parfois loufoques, l’esprit juvénile et inconscient absolument insoucieux des conséquences de ces actes ; loin de ces deux écueils traditionnels, il prend grand soin de distinguer plusieurs moments de ces « mouvements des années soixante ». Il y a d’une part le contenu effectif des revendications d’alors, souvent inspirées d’un socialisme autogestionnaire, éprises de liberté, de mise à bas du libéralisme ; et de l’autre, la récupération par nombre d’intellectuels alors inconnus, récupération plus tardive. Ces intellectuels sont aujourd’hui accolés systématiquement à « l’esprit 68 » : les Foucault, les Deleuze, les Derrida, les Guattari… tous ces gens à mille lieux des revendications de mai 68, mais qui ont su s’approprier les événements, s’y fondre après coup en faisant croire qu’ils en étaient les inspirateurs si ce ne fut les instigateurs. Or, ces gens se sont ralliés au libéralisme culturel, et parfois économique, entraînant dans leur sillage la « pensée 68 ». Mais c’est une falsification.

On pourrait s’étendre longuement sur chaque texte de Castoriadis, tant La montée de l’insignifiance est un livre dense. Mais cela ne serait qu’un pâle est très imparfait pastiche. Lisez donc ce livre, un formidable moyen de découvrir ce grand philosophe qu’était Cornélius Castoriadis !