L’amour – François Bégaudeau


L’amour

François Bégaudeau

Editions Verticales, 2023


Raconter l’amour « sans crise ni événement », voilà le projet de L’amour, dernier roman de l’écrivain François Bégaudeau. L’amour : la rencontre, les premiers émois, la vie de couple, le mariage, les enfants, la routine, la quotidienneté partagée, les fautes, la promiscuité… tout cela au raz du réel, de la banalité. Servi par un style à la fois très simple mais précis, presque sec mais qu’on devine affectueux, le roman retrace la vie d’un compagnonnage : deux être qui ont choisi de lier leurs destins.

Jeanne et Jacques. Elle, jeune, est amoureuse d’un basketteur géant qui ne la considère qu’à peine lorsqu’il se rend à l’hôtel dans lequel elle travaille pour rencontrer secrètement son amante. Lui, il fait sa rencontre, toujours dans le même hôtel, lorsqu’il faut agrandir la salle de restaurant et qu’il travaille sur le chantier de son père. Elle n’est pas grand-chose, lui non plus. Leurs rêves ? On ne les connaît pas vraiment. Elle aime les mots croisés, lui les maquettes. Elle aide sa mère à faire le ménage dans le gymnase, où elle espionne en cachette les joueurs, surtout le beau Pietro ; à côté de cela, elle travaille à la réception de l’hôtel puis trouvera un emploi de secrétaire. Lui, il est employé dans la société de construction de son père puis sera employé municipal aux espaces verts et finira paysagiste à son compte. Leurs vies et leurs désirs sont simples. Ils ont du mal à (se) dire les choses, on dirait. C’est que l’amour dont parle Bégaudeau semble bien se passer des mots. Jeanne et Jacques ne parlent pas d’amour, il n’y a pas de « je t’aime ». Ils ont pour eux « les mots des pauvres gens : ‶ne rentre pas trop tard″, ‶surtout ne prend pas froid″ » que chantent Ferré[1] avec tant de force.

Il semble y a avoir là un parti pris de l’auteur : l’amour ne se dit jamais, il se vit. Il se vit dans le plus infime, le plus intime, le plus microscopique du quotidien. L’amour dépeint le parcours d’une vie à deux, du début des années 1970 aux années 2020. Cinquante ans brossés en même pas 100 pages, les années paraissent, sous la plume de Bégaudeau, comme un coup de vent qui passe. Mais revenons au langage. On ne dit pas qu’on s’aime, chez les Moreau. On ne parle pas d’amour. Mais on s’aime, assurément. Les dialogues sont rares, on pourrait d’ailleurs dire qu’il n’y en a pas vraiment. Lorsque les personnages parlent, ils le font la plupart du temps en une phrase, banale, une adresse au lecteur presque, comme s’ils sortaient un instant du film muet de leur vie que déroule le romancier pour appuyer les images par leur commentaire. Les mots dits, finalement, redoublent se qui se déroule. Voilà pourquoi l’amour ne peut se dire : il ne se déroule pas. On se déroule en lui. Jeanne et Jacques déroulent leur vie dans ce que François Bégaudeau appelle l’amour, et qu’il identifie, en quatrième de couverture, au « temps même ». De même qu’on ne peut dire le temps, on ne peut dire l’amour…

L’action, mais il vaudrait sans doute mieux parler d’une « rétrospective », se déroule dans un milieu populaire « typique », on y croise, finalement, des personnages qu’on connaît, qu’on côtoie, plus que des personnages, des personnes. Des personnes que, sans doute, pourvu qu’on soit peu ou prou du même milieu, on est soi-même. Bégaudeau raconte nos vies, nos familles, nos amis. Il emploi nos mots, décrit nos petites manies, nos lubies, nos désirs, nos travers, nos grandeurs aussi, notre générosité. Mais, là est la force de L’amour, il n’y a pas d’archétype, les personnages – Jeanne, Jacques, Gérard, Daniel, Frédéric… – ne sont, à aucun moment, des fonctions. Ils sont ce qu’ils sont, voilà tout. Pas de misérabilisme, pas de commisération, pas de curiosité malsaine, pas de voyeurisme tire-larme, pas de volonté de « faire populo ». Bien qu’engagé politiquement, François Bégaudeau ne fait pas passer de message politique en dépeignant ce couple issu de la classe populaire française du baby-boom[2]¸ le lecteur que j’ai été n’a pas lu un essai, encore moins un tract.

L’amour est un roman du temps, de la durée, certes, mais surtout un roman de l’incarnation. Il n’y a pas d’amour, il n’y a pas non plus de preuves d’amour, il y a la vie. La vie à deux, le quotidien partagé, une existence qui se construit pas à pas. Il y a les chaises qui n’arrivent pas le jour du mariage, il faut alors se débrouiller avec les moyens du bord, il y a la mort du clébard, il y a la passion pour Frédéric François, il y a le café renversé sur une grille de bingo, il y a les plants de tomate dont il faut s’occuper, il y a les anniversaires de mariage, il y a des engueulades et les petites piques, il y a les émissions de télévision, il y a le nouveau smartphone offert par le fiston… Ce sont tous ces il y a…, au final, l’amour.

Roman mélancolique, roman qui, on l’a dit, passe comme un souffle. Un beau roman, un roman humble dans le meilleur sens du terme, sans effets, qui touche parce qu’il parle de chacun de nous. L’amour raconte l’amour sans parler d’amour, sans introspection, sans effusion, sans nous parler des sentiments des personnages. On ne le saisit que de l’extérieur, mais c’est sans doute le mieux qu’on puisse faire.


[1] FERRE Léo, Avec le temps, Disques Barclay, 1971
[2] Ce qui ne signifie pas qu’on ne puisse pas faire une lecture politique du roman. Mais à aucun moment François Bégaudeau ne semble faire de L’amour un manifeste. Ce roman est pourtant une belle illustration de ce qu’après Orwell on appelle la « common decency », ou que Bruce Bégout nomme pour sa part « l’éthique minimale de la vie quotidienne », c’est-à-dire les relations fondées sur le don/contre-don mis au jour par Marcel Mauss, particulièrement vivaces dans les classes populaires.


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