Extension du domaine du capital

Notes sur le néolibéralisme culturel et les infortunes de la gauche

Jean-Claude Michéa

Albin Michel 2023


Chaque livre du philosophe, ex-montpelliérain exilé dans les Landes rurales, est un événement. Dans Extension du domaine du capital, Michéa approfondit sa pensée anticapitaliste et décroissante et entend démontrer que le capitalisme – entré dans sa « phase terminale » – est désormais un « fait social total » (p.13). Pour cela, Michéa développe inlassablement, livre après livre, l’idée selon laquelle le libéralisme n’est pas qu’une doctrine économique, mais qu’il a aussi besoin d’un terreau culturel adéquat pour s’étendre sans fin. C’est ce terreau qu’élabore essentiellement la gauche actuelle, en sapant toutes les formes de socialités traditionnelles et en promouvant l’individualisme déchaîné. En d’autres termes, la gauche déblaie le terrain idéologique, elle fait place nette afin que le Marché puisse progresser sans entrave – le « Progrès » ne nomme rien d’autre que cette extension indéfinie.

Extension du domaine du capital entend saisir, on l’a dit, le capitalisme comme un « fait social total ». Cette expression, forgée par l’ethnologue Marcel Mauss au début du XXème siècle, désigne quelque chose qui met « en branle […] la totalité de la société et de ses institutions »[1]. Chez Mauss, ce quelque chose est bien défini, il s’agit du don, autrement dit la triple obligation de donner, recevoir, rendre, qui structure les sociétés archaïques mais aussi les nôtres. A côté du don, Michéa repère donc que le capitalisme assure désormais une fonction similaire : il touche à tous les domaines de l’existence sociale et à toutes les institutions. Il est l’arrière-plan des échanges économiques, c’est entendu, mais il est devenu, d’une certaine façon, la toile de fond de tous les rapports sociaux. C’est cela un fait social total. Cette idée n’est pourtant pas neuve chez Michéa, on la retrouve dès 2013 sous sa plume[2]. Néanmoins, dans ce dernier ouvrage, il s’agit d’en systématiser l’analyse et de montrer, quasiment par le menu, ce que peut bien signifier, pour le capitalisme, d’être un fait social total, c’est-à-dire d’avoir intoxiqué la quasi-intégralité des façons de penser, de vivre, d’échanger.

Le capitalisme et sa version néolibérale marquent une différence de taille avec le don maussien : ce dernier rend toute société possible alors que le premier sature la société pour la mener à sa perte. Aucune société décente n’est en effet possible si ce sont les seuls rapports capitalistes qui font la loi, si toutes les conduites humaines sont condamnées à être noyées « dans les eaux glacées du calcul égoïste » pour citer une phrase de Marx chère à Michéa. Plus profondément, le philosophe insiste longuement là-dessus, c’est la vie elle-même qui est menacée par la destruction accélérée du monde. Il écrit que « c’est précisément parce que le système capitaliste est à présent devenu un ‶fait social total″ – à la fois économique, politique et culturel – que son mode de développement revêt désormais de plus en plus la forme, et dans tous les domaines, d’une fuite en avant suicidaire » (p.24). La première forme de suicide, cela va sans dire, concerne les dommages et dégâts environnementaux, auquel Michéa n’assimile pas la seule « crise climatique ». Il voit bien – et sa sensibilité doit sans doute beaucoup à son mode de vie rural d’apprenti maraîcher – toutes les formes de destructions que le capitalisme inflige à la nature, au-delà de la seule question climatique : destruction des écosystèmes, proliférations de maladies et d’organismes nuisibles, surexploitation des ressources etc.

L’autre forme de suicide capitaliste est d’ordre anthropologique en s’attaquant aux structures du don, de réciprocité, d’échange non marchand, de socialité ordinaire, bref, à ce qu’Orwell appelait, et dont Michéa fait grand cas, la « common decency ». Or, ces structures sont indispensables à l’existence d’une société décence, mais aussi, paradoxalement, au-capitalisme lui-même. Sans la solidarité ou le sens de la gratuité qui existe encore chez les travailleurs, aucun « collectif de travail » comme on l’appelle dans le sabir managérial actuel, ne tiendrait plus de quelques jours. Le capitalisme, en sapant les bases anthropologiques sur lesquelles il repose se saborde lui-même, c’est bien un suicide à petit feu.

Il faut alors, et c’est une grosse partie des réflexions présentes dans Extension du domaine du capital, décrire les effets du modèle libéral sur l’homme lui-même. En quoi, en quels types de monstres humains, le libéralisme nous transforme-t-il ? Michéa voit une forme d’aboutissement anthropologique dans le wokisme, dont il montre qu’il est l’une des facettes, et certainement pas un discours critique, comme les woke le prétendent. En dénonçant toute forme d’attache, y compris biologique, ce que Michéa nomme le wokisme réalise l’idéal de fluidité totale. Pas de corps, pas de racines, pas de traditions, seul compte désormais le slogan « mon corps, mon choix, mon droit » (p.85), promu jusqu’aux plus hautes sphères. Je suis ce que je choisi d’être, et ce que je choisi doit être sacré et consacré par le droit. Mais Michéa, subtil, ne se contente évidemment pas, comme un vulgaire – au sens propre – chroniqueur de CNews ou autre poubelle télévisuelle, de dénoncer le wokisme comme un nouveau péril mettant en danger la civilisation, à la façon d’un Zemmour d’extrême gauche. Il lie toujours sa critique, d’une part aux conditions concrètes d’émancipations de tous les sujets, et d’autre part à une analyse sociale sur des bases marxistes. L’oubli, ou plutôt le refus de la question sociale, qui doit, en dernière instance, se placer au-dessus de toutes les autres – et non pas nécessairement les occulter – par les mouvements woke et intersectionnels constitue pour le philosophe le vrai danger. Il écrit ainsi que « la fonction idéologique première du fourre-tout ‶intersectionnel″ est bien de rendre impossible toute véritable analyse de classe […] du capitalisme moderne » (p.189), ce en quoi on pourrait difficilement lui donner tort.

On l’a dit, dans Extension du domaine du capital comme dans tous ses précédents ouvrages, Michéa reprend la critique de la modernité capitaliste et libérale sur des bases socialistes et marxistes. Il pense à partir de là. Dans ce dernier essai, Marx prend une place toujours plus importante – à mesure que ses analyses se confirment. La théorie de la valeur, exposée dans le Capital, joue un rôle déterminant, chez Michéa, pour comprendre la dynamique actuelle du monde capitaliste. La valeur repose sur le travail, mais le libéralisme nie sa dimension concrète : conditions de travail, mode de vie des travailleurs, tissu social qui en découle etc. Il opère une abstraction totale du travail concret, puis de la valeur d’usage des biens produits. Seule compte alors la valeur d’échange – le prix. Enfin, « si l’on garde présente à l’esprit cette analyse de Marx, on comprend alors beaucoup mieux qu’un monde soumis à l’emprise économique, psychologique et culturelle croissante de la ‶loi de la valeur″ […] soit donc également un monde qui habitue en permanence des individus à faire abstraction […] de toutes les conditions naturelles et concrètes de l’existence humaine » (p.100). Ce processus, je l’ai, pour ma part, nommé la zombification, c’est-à-dire l’unification et l’aplatissement du monde sous le seul rapport unidimensionnel de l’argent. « La marchandise est un zombie, entendu qu’elle se réduit à sa valeur d’échange, qu’elle a été vidée […] de la valeur d’usage »[3] écrivais-je ainsi. Cela conduit, selon la formule de Zizek, au « règne absolu de l’abstraction totale », « règne absolu dont, dit Michéa, l’idéologie ‶trans″ (cœur métaphysique de toute l’ingénierie sociale capitaliste moderne, que ce soit dans sa variante ‶transhumaniste″ […], dans sa version Mark Zuckerberg, à travers ce ‶métavers″ chargé d’instituer le primat définitif du monde ‶virtuel″ sur le monde réel, ou sous toute autre de ses figures présentes ou encore à venir) constitue aujourd’hui la forme théorique et pratique la plus développée » (p.101). On voit ici comment la dénonciation par Michéa de l’idéologie trans n’a rien à voir avec le dégueulis réactionnaire de CNews ou Valeurs actuelles. La critique michéiste s’avère même irrécupérable par ces guignols aux flatulences télévisuelles. En effet, le trans n’est rien d’autre qu’une manifestation du capitalisme et des effets de la théorie de la valeur. Michéa lie immédiatement toutes les formes de trans, y compris et surtout celles promues par la Silicon Valley, pour donner à voir un phénomène cohérent. Il insiste tellement sur la critique anticapitaliste du trans que finalement, il ne dit pas un mot ici des trans(genres) auxquels s’attaquent les susnommés réactionnaires – façon pour le philosophe de déplacer le problème et de leur couper l’herbe sous le pied.

Voilà un exemple de la façon dont le capitalisme est un fait social total, et donc chacune de ses composantes – économiques ou culturelles – renforce l’autre. Contre cela, Michéa reprend l’héritage de la pensée socialiste et de Marcel Mauss en particulier. Le capitalisme s’en prend à toutes les formes de stases, d’immobilismes, de tradition, d’ancrage, il faut donc s’appuyer sur eux – tout en exerçant un droit de regard critique[4] – si l’on veut mettre à bas le capitalisme. Extension du domaine du capital s’oppose vertement à l’idée selon laquelle le (néo)libéralisme serait par essence conservateur. « S’il y a bien un trait, écrit Michéa, qui distingue le système capitaliste développé (ou ‶moderne″) de toutes les sociétés de classes qui l’ont précédé dans l’histoire, c’est sans conteste le caractère révolutionnaire de la dynamique qui l’anime depuis l’origine. » (p.63) Les raisons de cette nécessité révolutionnaire sont d’ordre économique : l’accumulation indéfinie et l’extension illimitée du marché supposent en effet de bouleverser en continu tous les rapports sociaux par définition définis et figés. Cette thèse est, chez Michéa, fondamentale. C’est à partir d’elle qu’on comprend l’articulation entre capitalisme économique et libéralisme woke. En effet, ce qui se noue ici n’est rien d’autre que l’idée de Progrès, moteur historique du libéralisme et matrice de ces déclinaisons – y compris néolibérales[5]. Ainsi, il faut refuser le « progrès » capitaliste et ses avatars, mais certainement pas au profit d’une régression ni d’une vision réactionnaire. Le projet de Michéa ? L’avènement d’une société radicalement nouvelle et inédite – le socialisme – ce qui passe par la restauration de certaines structures sociales traditionnelles. Comme l’écrit le philosophe, « il est […] devenu urgent, au vu des terribles tempêtes politiques, économiques et écologiques qui se profilent à l’horizon, de renouer au plus vite – et pendant qu’il est encore temps – avec le ‶trésor perdu du socialisme″ et la ‶vieille″ critique radicale du mode de production capitaliste » (p.38). Surtout, cela passe par un appel à la décroissance, dont le philosophe se réclame sans ambiguïté, seule capable de mettre un frein au délire productiviste qui, littéralement, détruit tout. Toute autre solution n’est qu’un pis-aller, un « accommodement raisonnable » avec le capitalisme.

Cette critique passe par le fait de remettre au centre de l’analyse politique la « ‶vieille″ question sociale » évacuée par la bourgeoisie woke pour laquelle une caissière, parce qu’elle est femme, est plus éloignée de son collègue caissier que d’Hilary Clinton, en lieu et place de l’idéologie du « 1% » qui considère que l’ennemi, c’est le 1% des plus riches (« nous sommes les 99% » scandait Occupy Wall Street) et rien d’autre, et reste aveugle au rôle délétère des « nouvelles classes moyennes urbaines » qui représentent 20 à 30 % de la population. Ces classes sont des alliés objectifs du capitalisme qui garantit leurs modes de vie, de subsistance, leur intégration sociale, leurs emplois etc. contrairement aux classes populaires périphériques (celles de Guilluy) des petites et moyennes villes et de la ruralité (celles qui appartiennent, pour utiliser le terme consacré par le jargon – le novlangue – administratif et politique, aux « territoires ») chez qui on peut puiser les ressources morales et politiques à même de combattre le capitalisme – car elles ont conservé en leur sein, comme une nécessité vitale, les forces du don maussien et de la common decency. Il s’agit, en somme, de renouer avec un axiome « clairement populiste » (p.48).

Comme souvent, chez Michéa, Extension du domaine du capital est un livre relativement dense, bien que toujours facile à lire et à comprendre. Il reprend inlassablement, mais c’est sa méthode, les éléments déjà élaborés au fil des ouvrages, pour y adjoindre ici où là des détails, des développements, des exemples ou de nouvelles analyses, de sorte que sa pensée se développe de l’intérieur, et déploie sa cohérence interne de façon organique. La critique est implacable, malgré les points discutables[6], décapante et nécessaire. Comme tout livre de Michéa, à lire d’urgence !

 


[1] MAUSS Marcel, Essai sur le don, 1924
[2] MICHEA Jean-Claude, « En réponse à Corcuff », Le club de Mediapart, Billet de blog, 2 août 2013.
[3] MERCIER Geoffrey, Ce que le marché fait au monde, L’Harmattan, 2020.
[4] On pourrait ici reprocher à Michéa de ne pas développer suffisamment ce point. Comment distinguer traditions oppressives et émancipatrices ? Comment trier le bon grain de l’ivraie dans ce domaine ? Michéa s’appuie particulièrement sur les traditions de ses Landes adoptives. Il cite la chasse, qui est constitutive du lien social, mais aussi de la corrida. Je ne pourrai le suivre sur ce dernier point – suis-je pour autant à ranger du côté de la « bourgeoisie verte » (p.79) des métropoles mondialisées, avec son regard « hors-soliste » (p.79) sur la nature, l’animalité, la ruralité, les ruraux ? La question, que ne règle pas Michéa, mais qui est pourtant importante, est celle qui consiste à se demander à partir de quel point de vue critiquer les traditions ou pratiques populaires. Bien sûr, s’il s’agit d’adopter un regard vertical de bas en haut, un regard de « colon » ou « d’éducateur » face à des populations arriérées, la critique est irrecevable – car elle considère a priori le tissu populaire comme suspect, barbare et illégitime. En revanche, une critique ou, si on préfère, un droit d’inventaire, qui part du principe horizontal que ce tissu, ces pratiques, ces traditions sont a priori légitimes, et les individus qui les pratiquent des égaux, alors peut-être peut-on commencer d’exercer une critique populiste – au sens positif que Michéa donne à ce mot (p.218-219). Tout cela pour dire que Michéa ne concède que de bout des lèvres qu’on peut du côté du peuple sans dire amen à toute forme de tradition populaire, en particulier la corrida, en revanche, à aucun moment il ne donne d’exemple concret de critique de cette sorte, ni ne remet concrètement en question aucune tradition ni aucune pratique.
[5] Ce que j’ai essayé de montrer dans Ce que le marché fait au monde, op. cit. en disant que « le Progrès nomme en fait la progression indéfinie du marché » (p.96)
[6] Bien sûr, je n’adhère pas à l’intégralité des thèses de Michéa, on pourrait par exemple nuancer sa critique sans concession de « l’intersectionnalité ». C’est ce que j’ai essayé de faire dans l’article Heurs et malheurs de l’intersectionnalité dans lequel je plaide pour une approche socialiste de l’intersectionnalité – à mille lieux de l’usage militant dominant dans les milieux woke. On pourrait critiquer l’usage même tu terme woke, la défense parfois un peu trop systématique des traditions, ou la quasi absence de critique adressée à la droite – ses attaques se concentrent sur la « gauche Mitterrand » – qui, pourtant, connaît un essor effrayant. Mais ce ne sont là que des réserves minimes par rapport aux apports décisifs de l’œuvre de Michéa qui est l’un des penseurs vivants les plus importants qui soit.


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