A quoi sert l’homme ?

Dominique Lestel

Editions Fayard – 2015


Un livre philosophique qui pose la question qui lui sert de titre : A quoi sert l’homme ? L’occasion pour Dominique Lestel de réfuter les réponses humanistes habituelles pour replacer l’homme au sein de la nature. L’occasion également de questionner la place de l’animalité et des animaux dans notre culture occidentale. Un petit livre plein d’humour, d’ironie, qui mêle les développements théoriques aux dialogues primesautiers de l’auteur avec un philosophe sino-japonais pour le moins original, Jin Oshige.

Biographie complète et détaillée de Dominique Lestel

Dominique Lestel est un philosophe français contemporain né en 1961, docteur en philosophie et professeur de philosophie contemporaine à L’Ecole Normale Supérieure. Depuis longtemps, il développe une pensée de l’animal, sur l’animal, en relation avec les êtres humains. Le sujet de l’animalité l’habite à-travers ses livres, des plus techniques comme Les origines animales de la culture aux plus accessibles comme A quoi sert l’homme ? Penseur atypique, pétri de philosophie orientale, et en particulier de pensée japonaise qu’il affectionne (il a vécu et enseigné au Japon), éloigné des écoles occidentales conceptuelles, verbeuses, jouant avec les mots pour intimider, autistes et refermées sur elles-mêmes, Dominique Lestel propose une œuvre à la croisée de plusieurs chemins.

La haine de la nature

Le livre qui nous occupe aujourd’hui est donc un essai philosophique qui interroge l’homme et l’animal et leurs rapports – ou absence de rapports – dans l’Occident en passe de devenir la civilisation mondiale. Sa thèse est simple : l’Occident, depuis ses origines (le passage des chasseurs-cueilleurs aux agriculteurs-éleveurs du néolithique) s’est construit sur la haine de l’animal et de la nature. La haine, oui. Le mot est dur, mais D. Lestel nous montre comment les pensées occidentales dominantes bâtissent pas à pas cette détestation de la nature et de l’animalité, cette « haine ontologique » (p.39) dont il parle. Et les conséquences sont désastreuses…

Généalogie de l’Occident haineux

De la Grèce de Platon et d’Aristote au positivisme naïf, en passant par le judaïsme et le christianisme, par Descartes et Emmanuel Kant, l’Occident n’a eu de cesse de dévaloriser l’animal, de le rejeter, le mépriser puis, finalement le nier. La Grèce platonicienne plante le décor et met en scène l’opposition homme/animal et esprit/matière ; le judéo-christianisme aura dès lors la possibilité de déployer à l’aise sa haine névrotique de l’animal et de la nature en plaçant l’homme au sommet de la création – avec comme consigne divine de la soumettre à ses désirs – et de briser méthodiquement tous les mythes païens, paganistes qui célébraient la nature, ces cycles, sa toute-puissance féconde et créatrice et qui inscrivaient l’homme dans une généalogie végétale, animale, solaire, cosmologique, mais en tous cas : naturelle. Là où le christianisme affirme que l’homme ne procède pas de la nature mais d’un Dieu transcendant.

Dans ce long mouvement, l’humanisme constitue en quelque sorte le pire moment de haine de l’animal, et Kant joue le rôle de figure tutélaire de l’humanisme des lumières que Lestel fustige. Le kantisme est présenté comme « une perversion intellectuelle assez gratinée » (p.8), voilà qui est dit ! Puisqu’il s’agit de placer l’Homme au centre de tout, tout ce qui n’est pas humain, et en particulier l’animal, devra être asservi, instrumentalisé, rabaissé. L’Homme doit pouvoir agir sur le monde au moyen de la technique, le monde devra donc se soumettre à son caprice. Et l’objectif est d’extraire l’homme de la nature, de l’extirper à toute force de sa condition d’être naturel. Il écrit : « dans l’humanisme européen, l’homme se referme sur lui-même » (p.30). Et comme apogée de cette pensée, le transhumanisme – version parachevée de l’humanisme.

Dans le transhumanisme, la coupure de l’homme avec l’animal et l’animalité qui constitue la condition humaine est totale. En effet, l’homme post-humain (ou transhumain) est démiurge, créateur de lui-même, et seul habitant sur la planète, sur laquelle il règne en maître, en tyran capricieux. D’ailleurs, la question animale est absente de la quasi intégralité des discours des transhumanistes. « Le théoricien du post-humain ne pense même pas qu’il n’a plus besoin d’animaux, il ne pense déjà plus à l’animal » (p.56). Les animaux disparaissent purement et simplement. La technique prend le pas sur tous les processus naturels, elle la supplante et la ringardise : la nature devient superflue puis rapidement, indésirable. Selon Dominique Lestel, la technique a trois caractéristiques fondamentales : elle est autiste, schizophrénique et paranoïaque. Ces trois points sont développés dans le livre pour nous montrer les ravages que la technique opère dans nos sociétés. Il y a un devenir robot de l’animal et de l’humain : c’est la « cyborgisation ». Or, Lestel repère une des composantes de ce phénomène : si nous sommes si sensibles aux robots, c’est que notre relation aux animaux s’est dégradée, s’est amoindrie. Nous n’avons plus de liens complexes et subtils avec les animaux.

Que faire ?

Dès lors, que faut-il faire ? Lestel en appelle non pas à un changement d’ordre social, un contrôle des technologies, des mesures purement réactives et insuffisantes. Pas de « retour à la nature » prônée par les écolos, pas de célébration du véganisme, qui nous séparent toujours plus de l’animal. Non, la solution est inverse. Il nous faut au contraire réintégrer la nature, accepter notre animalité propre, nous inclure dans les processus naturels comme des éléments de ces processus. « Non pas reconstituer [la nature] mais la laisser venir à soi » (p.122). Dans cette perspective, il réhabilite l’animisme et le chamanisme. La vie déborde le vivant, l’intelligence est susceptible de se trouver dans une pierre, une plante, un insecte, et c’est notre relation aux choses qui leur confère une forme d’humanité. A ce compte, un rocher peut être une forme de vie humaine. Il s’agit de se laisser « intoxiquer » (mot cher à D. Lestel) par ces pensées radicalement différentes des nôtres pour y puiser un rapport au monde horizontal, non surplombant, humble… La réponse à la question posée à quoi sert l’homme ? A tenir sa place d’humain. Tout un programme !

Dominique Lestel

En aparté
La haine occidentale pour la nature et l’animal est évidente. De ce point de vue, les développements de Dominique Lestel me semblent irréfutables. Cependant, le propos pourrait sans doute être élargi. En effet, la question se pose de savoir dans quelle mesure la haine de la nature et des animaux (« misothérie ») ne ressortirait pas en fait d’une haine plus vaste encore : la haine de la vie. L’Occident a toujours – du moins dans ses versions dominantes successives – détesté l’exubérance, l’humour, l’ironie, l’intempérance, la sexualité débridée, le refus de la procréation, le plaisir comme but, la sensualité, la caresse, la boisson, la bonne chaire, l’hédonisme, Dionysos, l’inutilité, la gratuité, les vacances, les forces débordantes, les parfums, le toucher… leur préférant la retenue, la modération, l’esprit de sérieux, la procréation, le mariage, la fidélité, l’éloignement, le soupçon à l’endroit des plaisirs, Apollon, le travail, le labeur, la valeur, l’argent, les sens de la mise à distance (l’ouïe et la vue)… Bref Thanatos à Eros. Nietzsche avait vu cela très tôt, dès 1872 et La Naissance de la Tragédie, son premier livre où il opposait Apollon – Dieu de l’ordre, des mathématiques, de l’architecture – à Dionysos – Dieu du vin, de la danse, de l’exubérance. Depuis les grecs, le corps est détesté – Platon avait ce jeu de mot, séma soma : « le corps est un tombeau » – car périssable, lourd, matériel, soumis au temps, à la maladie, à la déchéance, aux excréments. En même temps, on célèbre l’âme, ou l’esprit, c’est-à-dire ce qui en l’homme ne vit pas, ce qui est immortel, transcendant, immatériel, parcelle divine. Les Idées sont célébrées chez Platon, la Raison chez Hegel, le Transcendantal chez Kant, l’Inconscient chez Freud etc. des idoles non vivantes, mortes, transcendantes, des concepts désincarnés. Le vivant n’est positif que s’il est enchaîné, maîtrisé, inoffensif. Les pensées vitalistes sont déconsidérées ou récupérées manu militari par les religieux. La religion, parlons-en, est probablement la plus grosse entreprise de thanatophilie (Thanatos est le dieu de la mort) qui culmine avec l’adoration d’un mort et des bouts de cadavres – les reliques. Je ne m’étendrais pas dessus, mais il est évident que les religions passent le plus clair de leur temps à haïr la vie, ce n’est que lorsqu’elles sont déclinantes qu’elles prennent une position inverse, « biophile ». Aujourd’hui, le transhumanisme si bien analysé par Lestel déteste lui aussi la vie : il aime la machine, le nombre, l’impérissable et tente de s’affranchir des limites, le l’imprévu, de l’imperfection, de ce qui ne peut se compter. Or, l’animal est par essence le symbole même de la vie, plus que la plante, car il est mobile, imprévisible, menaçant, instinctuel, il défèque, copule, il est résolument libre…
Bien sûr ces quelques remarques sont par trop imprécises et mériteraient d’être longuement développées. Et la haine de la vie dont je parle, qui inclue bien sûr la haine de la nature et des animaux, n’entame en rien la pertinence du propos du livre de Lestel.


Un petit livre passionnant pour qui s’intéresse à la question animale, mais qui la déborde largement pour nous interroger sur notre monde contemporain hyper thechnicisé. Facile d’accès, parfois un peu trop rapide sur tel ou tel sujet, beaucoup de pistes de réflexion, qui parfois bousculent… On ne peut que conseiller !