« Les gens sont trop cons ! »

Analyse critique d’une rhétorique de la démobilisation

(Ou, c’est le con qui le dit qui l’est !)


Vous l’avez déjà entendue cette phrase, vous l’avez même peut-être déjà prononcée. « Décidément, les gens sont trop cons ! ». Lorsqu’on l’emploie dans une discussion politique, c’est généralement afin d’expliquer l’état catastrophique du monde et l’absence de perspective. Si nous en sommes là, si tout se casse la gueule, si le « système » est aussi fort, aussi puissant, aussi inébranlable qu’il l’est, si rien ne semble pouvoir changer en bien en ce bas monde, si l’on assiste, impuissant, au cynisme de nos dirigeants, à leurs traîtrises éhontées, à leurs mensonges ouvertement proférés, si l’on sait que chaque promesse est une forfaiture mais que l’on n’y peut rien, si l’on se décourage soi-même d’agir car on pense son action dérisoire – des David microscopiques face à un Goliath titanesque – si, en un mot, « c’est la merde », ce serait parce que « les gens sont trop cons ». Trop bêtes pour se rendre compte de ce qu’il se passe, trop idiots pour comprendre ce qui se trame derrière les discours, trop imbéciles pour analyser les processus économiques ou sociaux, trop fainéants pour se mobiliser, trop égoïstes pour s’engager collectivement et prendre des risques, trop apathiques pour réagir vigoureusement et se révolter, trop mesquins pour dépasser leur petit confort personnel, trop jaloux pour ne pas vouloir que tous les autres vivent mieux et eux avec, trop moutonniers pour faire l’effort de penser par eux-mêmes, trop « MacDonaldisés » ou « Microsoftisés » pour s’en prendre à ces firmes qui les dépouillent… Bref : trop cons.

Il faut examiner cette rhétorique qui fait florès aujourd’hui, en particulier dans les milieux dits « critiques ». Nous allons essayer de déplier cette affirmation qui est, beaucoup plus qu’un lieu commun, le reflet d’une vision des rapports sociaux, de l’action et, finalement, de la société.

Première partie : les cons ne sont pas toujours ceux qu’on croit…

1- Symptômes de la connerie :

Par exemple, les gens sont trop cons, la preuve, ils ont voté Macron – combien de fois ai-je lu ou entendu cette phrase… Les gens sont contents de leur sort – benêts qu’ils sont ! –, la preuve, ils ne se révoltent pas. Les gens sont des moutons – car celui qui considère que les gens sont trop cons assortit invariablement son discours d’une tirade sur la moutonnerie de ses congénères biberonnés à la télé poubelle, nourris aux divertissements de masse, scalpés par les industries culturelles abêtissantes, décapités par les stratégies de la « com’ » et du marketing – qui ne pensent pas, la preuve, ils vont faire leurs courses le samedi à l’hyper du coin et passent leur temps devant des programmes télé abrutissants… Une variante de cette assertion : « on a les représentants qu’on mérite ». Sous-entendu : si les dirigeants sont si médiocres, si moralement dépravés et intellectuellement attardés, c’est qu’ils sont à l’image du peuple. Prenons un instant pour faire un sort à cette sentence idiote.

On pourrait essayer de la déconstruire, de la « fact-checker » disent les journaleux. Par exemple en rappelant que non, les « gens » n’ont pas voté pour Emmanuel Macron. A moins de considérer qu’il n’y eut que 15% de « gens » au premier tour. Cela est vrai pour Macron, pour ses députés, mais aussi pour les présidents et députés antérieurs. Comment concilier l’affirmation selon laquelle « on a les représentants qu’on mérite » avec le constat du manque global de représentation ? Il est communément admis que les députés, et plus largement, le personnel politique, ne représentent plus en rien les Français. Comment dire en même temps que les politiques ne représentent pas le peuple… et que le peuple est décidément bien représenté par des incompétents et des cyniques ?

Si l’on remonte un peu, en 2005, le peuple n’a-t-il pas rejeté le Traité Constitutionnel Européen, manifestant par-là son indépendance, et sa justesse d’analyse, face à tout, ou presque, ce que le pays comptait de prescripteurs d’opinion ? N’a-t-il pas démontré, en plein mouvement des gilets jaunes, son soutien ? Et surtout, la pertinence de ses analyses et des solutions qu’il proposait ? Pour ne prendre qu’elle, la revendication majoritaire, celle du RIC, témoigne d’une grande maturité démocratique et d’une véritable critique des institutions – loin des revendications égoïstes dont ils ont été taxés si souvent.

On pourrait objecter par ailleurs à ceux qui traitent leurs contemporains de moutons, que l’une des plus importantes crises sociales depuis 50 ans vient d’avoir lieu sous leurs yeux ronds comme des soucoupes et leurs mufles grattant le sable. Quoique le réel leur donne manifestement tort, ils auront toujours la parade bravache et facile : les gens n’ont pas voté Macron, mais il a été élu ; les gilets-jaunes ont eu lieu mais n’ont obtenu que des clopinettes et se sont comportés comme des sagouins… Ce qui a le mérite de rejeter systématiquement la faute sur les individus, et de dédouaner en toutes circonstances le système et les appareils de pouvoir. Pour des gens qui font profession de critiquer ledit système et les susmentionnés appareils de pouvoir, une telle cécité laisse pantois.

2- A mouton, mouton et demi :

Le discours de la « connerie » des « gens » ne se manifeste pas que chez ceux qui critiquent le pouvoir et déplorent l’état actuel du monde. Ce n’est pas qu’une rhétorique d’opposants blasés maquillant leur lâcheté par une fausse lucidité. Le macroniste, le marcheur, ou plus généralement le libéral usera du même argument pour s’en prendre – et ce fut superbement le cas vis-à-vis des gilets-jaunes – au petit peuple, aux assistés, aux beaufs, etc. Dans ce cas, la rhétorique des « gens trop cons » est bien entendu une variante du mépris de classe, c’est pourtant la même structure et les mêmes arguments employés avec des différences sur la forme uniquement : des moutons, des imbéciles, des « sous-éduqués », des ressentimenteux, des fainéants, des assistés, des fachos etc. Vous aurez reconnu toute la gamme fleurie des petits noms que réservent les marcheurs et leurs séides libéraux au peuple qu’ils conchient à longueur de journée. Dans le mépris social, tous les autoproclamés « lucides » se retrouvent…

Ici, il convient de voir ce que cette rhétorique contient de contradictoire. En effet, il n’y a pas plus moutonnier que la dénonciation de la moutonnerie des autres. C’est l’un des pires clichés, l’un des truismes les plus banals et attendus qui soient. Celui qui se croit spirituel à moindres frais en fustigeant le panurgisme de ses contemporains ferait mieux de remarquer qu’en agissant de la sorte, il cède à la moutonnerie la plus crasse. L’injonction la plus banale aujourd’hui est l’injonction à l’anticonformisme, c’est-à-dire : « ne soyez pas des moutons ». Dans la même veine, il n’y a pas plus bête que celui qui dénonce la bêtise des autres sans voir la sienne propre. Prononcer cette phrase : « les gens sont trop cons », en croyant ainsi témoigner de son intelligence et de son anticonformisme ne doit que provoquer l’hilarité et une forme de pitié.

3- La lucidité de l’inaction :

Vous remarquerez que celui qui prononce cette phrase, bien entendu, se met à part : les autres sont cons, mais lui, bien malin, ne se laisse pas prendre au petit jeu des apparences, des effets d’annonce et de l’affichage médiatique, lui « ne s’en laisse pas compter », il a, bien sûr, tout compris – contrairement aux « cons » que sont tous les autres. Mais voilà, lui non plus ne fait rien pour changer le monde duquel il a pénétré les arcanes, et il faut le comprendre : « c’est pas la peine parce que de toutes façons, les gens sont trop cons ». Autrement dit, cet être si intelligent qu’il déjoue tous les traquenards, si lucide qu’il voit derrière les apparences, ne s’engage pas, lui non plus, car tous les autres sont trop cons pour le faire, il est donc persuadé de se retrouver tout seul dans la lutte qu’il est donc assuré de perdre. On se retrouverait donc avec deux sortes de désengagement politique : celui provoqué par un excès de bêtise, et l’autre, motivé par un surcroît de lucidité. D’un côté, un mouton qui ne peut agir car il se contente de suivre le troupeau, de l’autre un clairvoyant qui regarde le troupeau foncer vers le précipice mais ne fait rien pour l’en empêcher de peur d’être piétiné. Au final, l’attitude du sage et du sot est la même : l’inaction.

Dire que « les gens sont trop cons » est avant tout un alibi à sa propre paresse intellectuelle et sans doute à sa propre lâcheté. Paresse intellectuelle d’abord, car cet argument suffit à couper court à toute analyse un rien approfondie et sérieuse, elle est une fin de non-recevoir ultime : quelle que soit l’analyse, son degré de subtilité, son adéquation au réel, sa portée heuristique, elle se heurtera inévitablement à cette réalité : « de toute façon, les gens sont trop cons ». Dès lors, on peut se contenter d’enfiler cliché sur cliché, ou opinion sur opinion comme un enfant le ferait d’un collier de nouilles. Et quoi qu’il en soit, celui qui utilise cet argument se vie lui-même comme la référence de la lucidité et de l’intelligence, puisqu’il se croit habilité à juger « les gens », c’est-à-dire tout le monde ; ainsi, à ses propres yeux, sa petite opinion infondée et démentie par le réel le plus élémentaire ne peut qu’être le summum de la lucidité et fournir la plus haute intelligibilité qui soit. Pire, toute analyse est superflue, il ne sert à rien de proposer une grille d’intelligibilité, de décortiquer le réel, de faire assaut d’intelligence pour comprendre le monde car, les gens étant trop cons, toute analyse leur est inaccessible d’une part, et, d’autre part, leur connerie est le facteur explicatif ultime. Ainsi, au nom d’une supériorité intellectuelle autoproclamée, on s’en prend à l’intelligence, à l’analyse, c’est-à-dire qu’on se laisse contaminer par la bêtise qu’on dénonce – ce qui une bêtise au carré.

Lâcheté ensuite, car il semble fort rare que celui qui use d’une telle rhétorique soit l’activiste le plus chevronné. Ce n’est pas celui qui s’est fait arracher une main dans une manifestation, ni tabasser sur un rond-point, ni qui a perdu un œil à cause d’une balle de LBD, ni qui a sacrifié ses week-ends dans le froid loin de son foyer, ni celui qui a usé ses semelles et abîmé sa voix à battre le pavé et hurler des slogans lors des manifs. Non, le type qui dit que « les gens sont trop cons » est celui qui regarde tout ce monde et se permet de le juger bien au chaud, petit sourire supérieur au coin des lèvres et nez retroussé par une sorte de dégoût. Autrement dit, cet argument constitue avant tout une posture morale et c’est donc en priorité sur le plan moral, voire psychologique, qu’il faut l’analyser. Cette rhétorique est la force des faibles, la puissance des impuissants, la sagacité des sots, la lucidité des aveugles.

Deuxième partie : changer d’angle

Mais il ne s’agit pas tant de déconstruire dans les faits cette rhétorique que d’essayer de déplacer le problème. Pour ma part, je ne considère bien évidemment pas que tous mes compatriotes soient des prix Nobel ni des férus du rayon philo, encore moins de sages anachorètes de la pensée perdus dans la méditation de Socrate, Descartes, Nietzsche ou autres Kant et Bergson. Ni même des professionnels de luttes sociales, sur tous les fronts tels des Bakounine ou des Louise Michel. Cependant, deux ou trois remarques sont ici à faire.

1- Une vision implicite de l’Histoire :

La première tient à ce qu’on pourrait appeler une philosophie de l’Histoire. Derrière cet argument se trouve l’idée selon laquelle seules les masses conscientisées font l’Histoire. Autrement dit, l’Histoire est le résultat d’un projet voulu par les masses ; avec comme corollaire l’idée que des masses sans projet explicite, sans structure précise et sans conscience claire seraient incapables de faire l’Histoire. En somme, si les gens sont « trop cons » pour agir conformément à un plan consciencieusement établi, s’ils ne peuvent formuler clairement leurs visées, s’ils ne savent pas très exactement où ils se situent dans la société et contre quoi ils luttent, alors, tous leurs efforts ne peuvent qu’être vains face à un système hégémonique et tout-puissant. C’est bien entendu méconnaître le rôle de la spontanéité en Histoire, la Révolution française en est un exemple massif – ou, devrais-je dire les Révolutions, celles de 1830 (dite des « Trois Glorieuses »), de 1848 ou encore de 1870. Le petit peuple amassé au bas des murailles de la Bastille ne savait rien de la rupture historique qui allait se produire, il n’avait pas conscience d’être la pichenette qui allait mettre en branle un processus majeur toujours actif plus de deux siècles plus tard – quoi que dans un sens qu’il conviendrait d’analyser en se prémunissant de l’enthousiasme d’un Jules Michelet, la Révolution étant, du point de vue du « prolétariat » plutôt le passage d’un servage à un autre qu’une libération. Ce n’est pas parce que les gens seraient « trop cons » pour avoir une conscience claire et explicite de la situation et des solutions à apporter qu’ils sont pour autant incapables d’en saisir intuitivement les enjeux, et surtout d’agir.

Mais le type de discours que nous analysons ne se contente pas d’affirmer la défaillance intellectuelle des « gens » (qui sont, d’ailleurs, les fameuses « gens » dont il est question ?), il déclare en outre leur insuffisance morale et pratique. Autrement dit, les gens sont certes cons, mais aussi trop égoïstes et englués dans leur petit confort pour se mobiliser collectivement. Ainsi, même en admettant que des masses non conscientisées puissent faire bouger l’histoire, de toutes façons, les gens étant des larves apathiques, il n’y a aucune chance pour qu’ils prennent la rue ou qu’ils se soulèvent. Eh bien affirmer cela, comme nous l’avons rappelé, alors que la plus importante mobilisation sociale depuis des décennies vient d’avoir lieu, cela requiert, avouons-le, une sacrée dose de mauvaise foi et d’aveuglement. A ce moment-là, il faudra tout faire pour réduire le mouvement des gilets jaunes à presque rien : ils étaient peu nombreux, ils étaient désorganisés, ils se battaient pour leur gamelle et rien d’autre, ils étaient trop hétéroclites… Et là, les soi-disant déniaisés sont obligés, de manière amusante, de reprendre exactement les mêmes arguments que le pouvoir et les « commentateurs », les journalistes patentés et autres serviles gazetiers officiels. Les voilà ventriloquant un Jean-Michel Apathie, un Pascal Praud, un Jean Quatremer ou une Ruth Elkrief – ce qui n’est, intellectuellement, pas bien brillant. Bien sûr, cette déconsidération repose sur des arguments pour la plupart faux, ou sur une erreur d’analyse foncière, mais n’insistons point. En revanche, cela témoigne d’un autre présupposé historique : seuls les mouvements sociaux (conscientisées ou non) massifs seraient en mesure de changer les choses. S’il ne présupposait pas cela, le soi-disant « lucide » n’aurait aucune raison de ne pas agir, même minoritaire. Or, encore une fois, cette hypothèse est historiquement fausse. Presque tous les grands mouvements ont commencé alors qu’ils n’avaient qu’une importance modeste, et ont agrégé par la suite les masses. Tout cela pour dire que réduire les mouvements sociaux récents à presque rien afin de maintenir l’hypothèse selon laquelle les « gens sont trop cons » est un bel étalage de méconnaissance historique et de mauvaise foi.

Dans cet argument est aussi contenue l’idée implicite que les « gens sont trop cons » et sont condamnés à le rester. En effet, s’il était possible de rallumer une lueur d’intelligence dans l’esprit des gens, et, par ce geste, de provoquer leur engagement effectif et efficace, on ne voit pas pourquoi le tenant de cette rhétorique ne chercherait pas à influencer les « cons » qu’il toise de toute sa suffisance ; on ne comprend pas pourquoi, s’il était en son pouvoir d’améliorer les choses, lui cet esprit supérieur, il n’userait pas de ce pouvoir. A moins de considérer que la bêtise soit indépassable et ne puisse être amendée.

2- Les conditions sociales de la bêtise :

Pour déplacer le problème, il conviendrait de se demander d’où vient la bêtise que l’on dénonce. Et pour cela : analyser les mécanismes de fabrication de l’opinion, s’intéresser au rôle de l’éducation et des médias. Plus globalement, chercher à comprendre quels intérêts éventuels la bêtise généralisée pourrait servir. Et examiner les effets systémiques à l’œuvre, autrement dit comment c’est l’organisation générale de la société qui est directement ou indirectement responsable de cet état de fait – si tant est que cela soit effectivement un état de fait. Il faudrait, pour cela, lire ou relire L’enseignement de l’ignorance d’un Michéa qui, dès 1999 s’interrogeait sur le rôle du libéralisme dans la destruction de l’école et la promotion des divertissements abrutissants que l’on subit. Il faudrait s’intéresser également au rôle des techniques numériques dans la désintégration de l’attention des enfants et des adultes, du formatage d’une culture de masse passée par les géants des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft). Mais un tel travail nécessite plus de patience et d’effort que de se contenter d’ânonner que « les gens sont trop cons » comme un bourricot bouffi d’autosatisfaction.

3- Nous sommes tous cons :

Enfin, déplacer le problème consiste à prendre réellement cette phrase au sérieux. Si « les gens sont trop cons », cela signifie que je le suis aussi, moi qui prononce cette phrase. Autrement dit, un bon usage d’une telle rhétorique consiste à admettre que nous sommes tous – sans exception – éminemment bêtes, idiots, maladroits ou médiocres. Et, pour aller plus loin, que cette bêtise nous menace le plus au moment même où nous pensons y échapper. C’est bien lorsque nous croyons avoir témoigné d’une intelligence supérieure que la bêtise nous menace le plus, car alors la pensée, pleine d’elle-même, baisse la garde. Or, la bêtise est l’état normal de l’esprit. Nous passons le plus clair de notre temps à ne pas penser, c’est-à-dire à répéter des idées reçues, à agir et réfléchir machinalement, à nous contenter du superficiel et du convenu. Et, ajouterait à n’en point douter Bergson, heureusement ! Car la vie serait impossible sans un coefficient de bêtise élevé ! Mais il y a une bêtise au carré : ne pas voir sa propre bêtise – penser que « les gens sont trop cons ». Accepter sa propre bêtise, recenser tous les moments où l’on a prononcé sentencieusement un jugement parfaitement stupide, où l’on a parlé sans réfléchir, où l’on a été « ventriloqué » par ses propres pulsions plutôt que par sa réflexion, admettre que la machine nous domine en bien des occasions : voilà le préalable à toute forme d’intelligence.

Cette conception de l’intelligence comme défaut, car c’est bien de cela qu’il s’agit, l’intelligence surgit dès l’instant qu’une béance se fait jour au sein de la pensée et qu’on la reconnaît comme telle, cette conception, disais-je, est certes importante d’un point de vue personnel et individuel. Mais, elle l’est encore plus d’un point de vue politique car elle permet ni plus ni moins que la démocratie. La démocratie considère que la délibération commune est la mieux à même de faire émerger quelque chose comme un bien commun. Pourquoi la délibération commune est-elle nécessaire ? Parce que l’intelligence fait toujours défaut et que la bêtise est partout. A plusieurs, on a sans doute plus de chance de conjurer un tant soit peu cette bêtise, pour peu qu’on mette en commun notre intelligence, justement, éclairée par un savoir et une éducation adéquate. Voilà le postulat de toute démocratie. Or, c’est précisément ce postulat que le néolibéralisme récuse : les masses, disent les néolibéraux, sont plus instables, plus versatiles, plus cruelles et plus crétines que les quelques individus chargés de gouverner : les experts. Mais ils font plus que le récuser. Ils organisent les conditions du rejet du postulat démocratique. Autrement dit, ils organisent la destruction de l’école, ils promeuvent les industries culturelles et les divertissements de masse, de sorte qu’il n’y ait plus de citoyens véritables, seulement un tas de consommateurs-travailleurs incapables de se gouverner eux-mêmes qui s’en remettraient exclusivement aux mains desdits experts. Or, la rhétorique des « gens trop cons » ne fait qu’avaliser, sous couvert d’extra-lucidité, la stratégie de la gouvernance néolibérale. Avouez pour des personnes qui se prétendent des phares d’intelligence, être ainsi réduit à l’état d’idiots utiles du néolibéralisme, ça la fout mal.

Conclusion

La réalité, c’est que nous sommes tous, quelque part, des cons. C’est la belle leçon du Dîner de cons, un film faussement léger qui, en fait, dit des choses très profondes. La bêtise n’est pas qu’une affaire de quotient intellectuel ni de connaissance. Le con du fameux dîner (François Pignon) est certes vraiment très con mais, en définitive, il fait preuve de deux sortes d’intelligence supérieures : la première est l’intelligence pratique, construire une Tour Eiffel faite de 346 422 allumettes n’est pas à la portée du premier venu, la seconde est l’intelligence relationnelle, comme lorsqu’on dit « être en bonne intelligence avec ». C’est finalement cette forme, qu’on pourrait appeler l’intelligence du cœur, qui l’emporte – Pignon est con à en crever, mais c’est quelqu’un de bien. La meilleure attitude à adopter face à la connerie est donc d’abord d’essayer de débusquer la nôtre.

Mais aussi, pour revenir sur le plan politique, le véritable enjeu n’est pas de savoir qui est con, paresseux ou égoïste, mais d’évaluer au plus près le rapport de force à l’œuvre. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, d’un rapport de force entre le système (néo)libéral et, disons faute de mieux, les peuples. Et dans cette perspective, l’enjeu est de bâtir une force suffisante à opposer au néolibéralisme. Bien sûr, cela ne se fera pas en idéalisant les « gens », en considérant qu’ils ont tout compris et seront prêts à se battre dès que l’occasion se présentera. En revanche, la première condition du rapport de force est de connaître aussi précisément que possible nos alliés, d’étudier finement le champ social, de dénombrer nos forces, de rassembler les troupes… ce qui suppose de refuser tous les jugements péremptoires du style « les gens sont trop cons ».


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Join the discussion 2 Comments

  • Johan dit :

    Pour aller encore un peu plus loin dans l’analyse conographique française il faut regarder le truculent sketch de Claude Piéplu et Pierre Desproges:

    • Geoffrey dit :

      Je dois avouer que je ne connaissais pas ce sketch, quel plaisir de retrouver Piéplu et Desproges qui étaient tout… sauf cons ! Merci !

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