Démocratie : L’âme noire de Geoffroy de Lagasnerie

Démocratie : L’âme noire de Geoffroy de Lagasnerie

Malentendu et paresse intellectuelle au service d’un nouveau libertarianisme

Critique de L’âme noire de la démocratie, Flammarion, 2026

Il y a quelques semaines, l’intellectuel médiatique de gauche Geoffroy de Lagasnerie publiait son dernier livre : L’âme noire de la démocratie. Manifeste pour un autre idéal politique, chez Flammarion, dans une collection dont il est lui-même directeur. Peu après, le même intellectuel médiatique de gauche se voyait offrir une tribune au travers d’une série de vidéos sur le média en ligne Blast, série intitulée « Temps critique » et dont le premier épisode s’appelle « Pourquoi il faut critiquer la démocratie ». Titre sobre, pas racoleur, certes polémique mais au bon sens du terme en apparence, car oui, la démocratie peut, et doit, être critiquée – dans la mesure où la démocratie met en crise le présent, le geste critique est même l’un de ses fondements. N’ayant pas lu le livre sur lequel l’émission de Lagasnerie s’appuyait, piqué par la curiosité, je regardai la première vidéo. Stupéfait, mais pas au bon sens du terme cette fois, j’attendis avec impatience les interventions à venir. Blast nous gratifia d’un épisode 2, « La droite, c’est le mensonge » puis d’un épisode 3, « Pourquoi les principes d’opinion et d’élection sont problématiques »[1]. La stupéfaction se mua en atterrement un brin teintée de colère, je décidai d’acheter et de lire l’ouvrage L’âme noire de la démocratie. Attachez votre ceinture, lecteur, et cramponnez-vous au bastingage, ça risque de secouer.

« La démocratie est-elle la fin de l’Histoire ? Est-elle la dernière organisation possible de la politique, voire même le dernier idéal possible ? » Voilà les questions introductives que pose Geoffroy de Lagasnerie dans sa première vidéo sur Blast. Ce sont les mêmes questions qu’il se pose dans son ouvrage. « Et s’il était temps aujourd’hui de lever le tabou de la critique de la démocratie ? » (p. 22) écrit-il par exemple. Il nous faudra donc tâcher de comprendre quelle critique le philosophe et sociologue adresse à la démocratie, et quelle définition de la démocratie il mobilise. Tout d’abord, dissipons un malentendu, Lagasnerie n’entend pas critiquer la démocratie pour l’améliorer, la faire progresser, l’amender ou la réformer. Non, pour lui, la démocratie est un idéal à abandonner, tout ou presque et à jeter en elle car tous nos malheureux ou presque viennent d’elle. Autrement dit, il faut dépasser la démocratie, il faut « recherche un au-delà de la démocratie » (p. 187) au profit d’un autre mode d’organisation politique. Ce que je vais faire dans cet article semblera laborieux, besogneux même, car je vais décortiquer, presque phrase après phrase, le livre de Lagasnerie, avec un double objectif : d’abord celui de ne pas trahir sa pensée et d’être le plus précis possible, et celui de démontrer en quoi ce que Lagasnerie présente dans son livre, ainsi que dans ses vidéos, repose intégralement sur une totale méconnaissance de la démocratie, la plus complète absence de rigueur intellectuelle et de travail conceptuel, ce qui débouche nécessairement sur un tissu de contradictions et une proposition politique libertarienne.

Le manque de rigueur

Le gros problème du livre vient de là : Lagasnerie ne propose aucune formalisation conceptuelle, ni même historique, de ce qu’il appelle démocratie. Il n’a pas travaillé le concept qu’il entend démonter, il n’a visiblement lu ni les philosophes, ni les chercheurs en sciences politiques, ni les historiens spécialistes de cette question. C’est ce que démontre du reste l’appareil critique de l’ouvrage. Lagasnerie s’appuie, pour asseoir son propos iconoclaste, sur 53 notes ce qui est, pour un essai de 180 pages, proprement famélique. Bien sûr, le philosophe et sociologue professeur à l’Ecole Nationale Supérieur d’Arts de Paris-Cergy, qui, toutes les trois phrases en appelle à la rationalité et à la réflexion, à la scientificité et à la véridiction, ne propose aucune bibliographie, et l’on ne retrouve, parmi les quelques auteurs cités en référence, aucun de ceux qui ont structuré ou structurent le champ de réflexion sur la démocratie, même pas pour les contredire. Lagasnerie ignore purement et simplement le champ de la recherche alors qu’il n’a de cesse d’invoquer « la culture scientifique de la réflexion, de l’élaboration, de l’enquête, de la véridiction » (p. 101). Pour lui, « il y a une relation fondamentale entre la connaissance, la réflexion et le progrès » (p. 89) donc avec la pensée de gauche ; alors que la droite est marquée « par une tendance systémique au mensonge et à la manipulation » (p. 75). Autrement dit, la droite est anti-intellectuelle et anti-scientifique alors que le progressisme et la gauche promeuvent la recherche de vérité et la science. Il est donc pour le moins cocasse de voir Lagasnerie tourner le dos ostensiblement aux sciences humaines et à la recherche avec un appareil critique aussi indigent – et se contredire lui-même lorsqu’il appelle de ses vœux une « régulation scientifique du discours politique » (p. 70) : un minimum de rigueur intellectuelle eût été de bon ton. Entendons-nous bien, la cuistrerie n’est pas gage de qualité intellectuelle, il ne suffit pas de multiplier les références pour être crédible et faire de la science. Mais il y a un principe qui veut que plus une affirmation est iconoclaste, contre-intuitive, plus elle va à l’encontre des propositions préalablement établies par la science et la recherche, plus elle doit, proportionnellement, être fermement étayées, plus la démonstration doit être rigoureuse et précise, plus elle doit s’appuyer sur des preuves solides. Or, l’affirmation de Lagasnerie est forte, il se présente d’ailleurs lui-même comme un iconoclaste, un briseur de tabou et d’évidences. Mais c’est pourtant avec une désinvolture totale qu’il procède, ne s’autorisant que de lui-même, allant à l’encontre des règles de sa propre discipline scientifique.

La mécanique argumentative de Lagasnerie est bien huilée. Il procède systématiquement par essentialisation : il constate tel défaut ou tel effet néfaste du système représentatif (qu’il nomme donc « démocratie »), puis il affirme que ce défaut est en fait constitutif de l’essence de la démocratie et enfin que ce défaut ou effet néfaste a été voulu comme tel et procède d’une intention démocratique perverse. Exemple de cette mécanique : il y a de l’injustice en démocratie, donc la démocratie est structurellement indifférente à la justice, donc la démocratie « se fonde sur une marginalisation de l’idée de justice » (p. 37). Voilà la méthode utilisée à de nombreuses reprises par Lagasnerie. Le problème est qu’à aucun moment il ne prend la peine de démontrer ce qu’il affirme, il se contente de glisser d’une proposition à l’autre.

Lagasnerie reproche au terme démocratie d’être « une notion malléable, fluctuante, imprécise et floue »[2]. Pour lui, c’est un concept resservi à toutes les sauces pour légitimer toutes les pratiques politiques et leur contraire : tout le monde se réclamant de la démocratie, la notion même se dissout. On peut justifier la réforme des retraites en disant qu’elle est démocratique puisqu’issue du vote des parlementaires tout comme on peut justifier son rejet de cette loi au nom de la démocratie en arguant de l’opposition d’une majorité de citoyens. Le critère démocratique serait donc un critère non pertinent, non opératoire car applicable à toutes les situations selon le bon vouloir de celui qui l’utilise. Première remarque : « gauche » et « progressisme », des concepts largement utilisés par Lagasnerie ne sont pas plus précis et déterminés ce qui ne l’empêche pas d’en user et d’en abuser sans vergogne. Si l’on suit la logique de notre auteur, Raphael Glucksmann et Carole Delga ou encore Eric Naulleau et Michel Onfray sont « de gauche » puisqu’ils s’en réclament – au même titre que Philippe Poutou ou Geoffroy de Lagasnerie soi-même. Quant au progressisme, la notion a largement été préemptée par le macronisme de 2017, tout le monde s’en souvient. Ainsi, ces deux concepts n’ont pas plus d’efficacité opératoire que celui de démocratie… sauf à leur rendre un contenu concret et précis – soit exactement ce qu’il faut faire avec l’idée de démocratie, au lieu de l’abandonner à la droite, aux libéraux ou aux protofascistes. Entrange idée que celle de Lagasnerie, qui consiste à faire cadeau de ce concept aux réactionnaires et aux conservateurs au lieu de livrer bataille pied à pied. A ce jeu-là, autant rendre tout de suite les armes, car nous avons perdu d’avance : ils disposent d’un appareil médiatique tel qu’ils peuvent dans l’instant s’emparer de n’importe lequel de nos concepts et le vider comme une vieille carcasse. Dans ce combat, Lagasnerie se situe donc paradoxalement (mais le paradoxe n’est qu’apparent) dans le camp de ceux « qui adhèrent à l’ordre installé [et] utilisent le mot démocratie pour décrire la situation dans laquelle nous sommes » (p. 18).

Démocratie et gouvernement représentatif : le malentendu

L’erreur de base de Lagasnerie, proposition sur laquelle tout l’édifice critique repose, est de considérer que nous sommes en démocratie, et même plus : que « la » démocratie, c’est très exactement le régime actuel. Non seulement nous serions en démocratie, mais ce serait non pas « une » démocratie, mais d’une certaine manière « la » démocratie, au sens paradigmatique du terme : la démocratie française, pour Lagasnerie, c’est le prototype même, l’archétype de la démocratie. Toute critique formulée à l’encontre des institutions concrètes s’applique dès lors à la démocratie dans ses fondements mêmes puisqu’il n’y a pas d’écart entre le régime actuel et la démocratie dans ce qu’elle a de plus abstrait et conceptuel. En d’autres termes, nous vivons dans la démocratie réalisée et achevée. Lagasnerie peut donc sans sourciller affirmer que, puisque Bolsonaro, Trump ou Meloni se disent démocrates, alors c’est qu’ils le sont véritablement[3]. Il faut prendre pour argent comptant les déclarations des proto-fascistes qui prétendent être démocrates et abdiquer tout esprit critique. J’insiste, pour Lagasnerie, le caractère problématique de Trump ne vient pas de ce qu’il bafoue la démocratie, qu’il la malmène et la violente. Le problème avec Trump n’est pas son défaut de démocratie, mais, au contraire, son excès de démocratie ! Quant aux valeurs de la démocratie, à ses soubassements idéologiques, à ses fondements, s’ils ne sont pas clairement et explicitement définis par notre auteur, ils reprennent largement et sans distance critique le discours libéral dominant. A défaut d’une conceptualisation précise, j’ai glané au fil du textes les formules utilisées par le philosophe pour définir ou du moins dessiner les contours de la démocratie. Pour Lagasnerie, c’est très clair, la démocratie recouvre « l’élection, le principe de majorité, les droits politiques, l’indépendance de la Justice, la liberté de la presse, la rationalité juridique, l’auto-organisation… » (p. 20) ; ses « principes constitutifs » sont « la souveraineté populaire, la représentation, l’élection, le gouvernement du peuple » (p. 21) ; elle est « une technique, une manière d’organiser la prise de décision dans une société » (p. 31) ; elle repose sur un « relativisme des opinions » (p. 38) ; son « essence » est définit par la « neutralité par rapport aux idées » (p. 38) ; ses concepts fondateurs sont « l’idée d’opinion, l’idée de citoyenneté… » (p. 103) et les institutions sur lesquelles elle repose sont « l’idée de vote, l’idée de parlement, l’idée de représentation, l’idée de partis politiques » (p. 103) ; elle s’articule aux concepts de « citoyen, assemblée, corps politique, représentation… » (p.133). Je n’ai pris là que les expressions non polémiques qu’utilise Geoffroy de Lagasnerie lorsqu’il parle de la démocratie. On voit bien qu’il reprend intégralement tous les préjugés libéraux qui ont été pourtant méthodiquement déconstruits par nombre de philosophes et d’historiens. Le cœur nucléaire de la démocratie dans l’esprit de Lagasnerie, c’est le système représentatif. Voilà la principale erreur, de laquelle découle quasi-intégralité des malentendus et contresens : l’auteur confond démocratie et gouvernement représentatif.

Or, ce qu’un travail minimal sur cette notion lui aurait appris, c’est que précisément la représentation s’est historiquement construite contre la démocratie – je vous renvoie aux discours de l’Abbé Sieyès, à Benjamin Constant et aux travaux de Francis Dupuis-Déri[4] ou de Bernard Manin sur la question[5]. La lecture de Bernard Manin suffit à invalider la thèse défendue par Geoffroy de Lagasnerie, qui repose sur le fait que la démocratie doit être par essence représentative. On l’a vu, la démocratie est systématiquement adossée à la représentation, et c’est ce qui permet à Lagasnerie de justifier la quasi-intégralité des critiques qu’il adresse – à tort – à la démocratie. Si l’on démontre donc que la démocratie et la représentation ne sont pas liées par essence, toute la construction de Lagasnerie s’écroule, et c’est pourtant ce qu’un travail même superficiel d’histoire politique et d’histoire des idées permet de faire. C’est une évidence pendant des décennies voire des siècles que la représentation n’a rien de démocratique, « il allait de soi au XVIIIè siècle que ce qui était nommé gouvernement représentatif s’opposait à la démocratie[6] ». Si Bernard Manin parle de « gouvernement représentatif[7] » c’est précisément pour marquer le découplage entre démocratie et représentation. Sieyès le dit sans ambages lorsqu’il affirme que « le concours immédiat [= l’absence de représentants] est ce qui caractérise la véritable démocratie. Le concours médiat désigne le gouvernement représentatif. La différence entre ces deux systèmes politiques est énorme […]. La France n’est point, ne peut pas être une démocratie.[8] » Ce que Benjamin Constant confirme : « La démocratie est bien différente du gouvernement représentatif ; dans ce dernier, quel que soit le nombre des représentants de la nation, il ne se rapprochera jamais de celui des citoyens[9] ». Ainsi, toutes les critiques que Lagasnerie adresse à la démocratie en fait l’épargnent car elles s’appliquent au gouvernement représentatif. Et c’est ce que démontre sans l’ombre d’une ambiguïté la science politique.

Je veux bien admettre que l’on ait la dent dure contre la démocratie, mais commettre une erreur aussi élémentaire ne peut que laisser pantois. Je le redis, une fois ce constat posé, c’est la presque totalité des attaques contre la démocratie qui s’évanouissent, ou plutôt qui tapent à côté. Pour être clair, la plupart des critiques formulées par Lagasnerie à l’encontre du système représentatif sont fondées, et je les partage presque en intégralité – sauf que Lagasnerie les attribue à la démocratie et commet par là-même une lourde erreur conceptuelle…

Principe de politique progressiste : le vitalisme

« Ceux qui perçoivent la démocratie comme un incriticable sont victimes d’un fétichisme irrationnel : ils installent au fondement de leur relation à la politique un acte d’allégeance préalable à un signifiant intouchable. » (p .30) Avant cela, il fustige la culture démocratique qui nous conduirait à penser que « la politique fonctionne alors comme une gigantesque entreprise de redoublement, de réaffirmation, de reconstitution de valeurs situées hors de la critique » (p. 21), et ça, pour Lagasnerie, c’est vraiment pas bien. L’argument est surprenant de la part de celui qui propose de placer au fondement de toute politique un principe intouchable, « intangible et sacré » pour parler comme Retailleau, à savoir une « forme de vitalisme » (p. 52) à partir duquel les décisions politique doivent être soustraites au champ de la délibération collective. En d’autres termes, le vitalisme de Lagasnerie, autre nom du progressisme d’une certaine manière, est tellement incritibable dans son esprit qu’il faut qu’il soit complètement isolé du champ politique. Et c’est au nom de ce principe de « protection des forces de la vie et des corps[10] contre la mort prématurée, la mutilation, la prédation la pollution… » (p. 52) que des experts, chercheurs ou spécialistes, devraient pouvoir censurer telle ou telle projet de loi s’ils l’estiment contraire au principe vitaliste. Un principe « transcendant » (Lagasnerie utilise le mot) et quasiment sacré.

Le rapport à la science et à la vérité en démocratie

La démocratie selon Geoffroy de Lagasnerie aurait pour défaut d’enfermer les citoyens dans leurs propres opinions préétablies, de les conforter dans leurs préjugés. Les candidats aux différents scrutins chercheraient à capter les opinions majoritaires ou à flatter les bas instincts des foules afin de se faire élire. Quant à l’Etat, répressif et autoritaire, il aurait pour fonction de « répondre aux demandes des électeurs »[11]. La démocratie aurait donc pour effet de favoriser le « bon sens » des opinions spontanées et découragerait la réflexion. En donnant une prime aux idées les plus simplistes et aux représentations les plus communes et les plus évidentes, elle serait responsable d’un désintérêt pour les résultats scientifiques et les faits contre-intuitifs. Bref, la démocratie provoquerait une indifférence voire une hostilité à l’égard de la vérité ou du moins à l’égard de la recherche de la vérité. Puisque la seule légitimité de l’action politique, en démocratie, vient du vote, lui-même basé sur la flatterie des bas instincts, sur le mensonge et la tromperie, alors les autres sources de légitimité sur lesquelles devrait s’asseoir la décision politique (la scientificité, la raison, les savoirs établis) sont rendues caduques, ignorées si ce n’est combattues. « Le problème avec l’idée démocratique est qu’elle bloque toute possibilité d’envisager comment les savoirs accumulés pourraient intervenir pour orienter normativement voire contraindre d’action publique. » (p. 56) Ce n’est pas tout, la démocratie encouragerait, par ce fait, la duplicité. Le philosophe écrit que « notre amour de la démocratie cache peut-être une addiction au mensonge » (p. 69). Cela vient du fait que la démocratie reposerait sur un « relativisme des opinions » (p. 37), ainsi elle consisterait simplement en une « méthode de sélection des idées » (p. 38), c’est-à-dire en un marché. Ainsi, « ce qui définit l’essence de la démocratie, c’est donc une neutralité par rapport aux idées, et considérer que seule la compétition électorale fournit un critère possible » (p. 39). Dès lors, il y a une prime électorale accordée aux idées les plus simplistes, les plus viles, les plus instinctives donc les plus fausses voire mensongères. « A travers l’éloge des principes de neutralité et de relativisme, la démocratie ne favorise-t-elle pas même une image de la politique comme jeu de langage et comme plaisir du mensonge ? » (p. 69) C’est bien sûr vrai s’agissant du système représentatif basé sur l’élection, mais précisément faux s’agissant de la démocratie qui est avant tout non pas une méthode de sélection des idées mais un régime d’élaboration collective de l’opinion.

Ce rapport pathologique et pervers à la connaissance et à la vérité a des conséquences profondes sur les citoyens et la représentation qu’à le corps social de lui-même. Dans la mesure où c’est l’opinion commune et spontanée qui est valorisée en lieu et place de l’opinion construite, argumentée et scientifiquement étayée (ce qui est faux dans une démocratie véritable, redisons-le), chacun se sent validé dans ses croyances les plus absurdes, chacun se voit légitimé dans sa petite doxa personnelle, chacun s’imagine compétent dans tous les domaines et fondé à donner son avis. La démocratie s’appuierait donc sur le « mythe […] de la compétence universelle et spontanée » (p. 128).Pourtant « personne ne dispose de compétences universelles et personne n’est capable d’avoir une opinion sur tout » (p. 128). A nouveau, Lagasnerie a entièrement raison de critiquer cela, mais c’est bien plus une conséquence du gouvernement représentatif que de la démocratie : sur la Pnyx, les citoyens n’étaient pas sommés de ratifier passivement les lois, ils participaient activement à leur élaboration et surtout devaient, par la délibération et l’argumentation de forger un avis. Ce n’était certainement pas leur opinion spontanée qui était valorisée. Enfin, tout cela rend possible le « fantasme d’autogouvernement » (p. 140) : les citoyens sont réputés aptes à se gouverner eux-mêmes puisqu’ils sont compétents en tout. C’est un fantasme car à aucun moment il n’y d’autogouvernement effectif du peuple par lui-même, mais toujours captation du pouvoir – « un peuple est un espace à l’intérieur duquel certains individus en gouvernent d’autres » (p. 141). Passons. L’autogouvernement suppose d’abolir la distance entre les gouvernants et les gouvernés, dans une démocratie digne de ce nom, ceux qui exercent le pouvoir et ceux sur qui il s’exerce sont les mêmes personnes. C’est précisément cette idée que Lagasnerie critique vertement : non seulement c’est une fiction car en pratique le pouvoir est accaparé par une minorité, mais même si c’était possible, ce serait une mauvaise chose. En effet, selon cette conception, l’Etat devient indissociable des citoyens et donc de leurs aspirations spontanées, elle rend impossible le décalage, le pas de côté, elle enferme les citoyens en eux-mêmes, elle les emprisonne dans leurs propres représentations immédiates. « L’idée démocratique empêche de comprendre tout ce qu’il peut y avoir parfois d’intéressant lorsque ce qui vient de l’Etat non pas nous représente ou nous prolonge, mais au contraire nous décale par rapport à nous-mêmes, nous fait prendre conscience d’éléments donc nous n’avions pas conscience. » (p. 144) Il faut donc que j’abandonne la question de savoir si l’Etat me représente au profit de celle-ci : « est-ce que l’Etat m’augmente ? » (p.150) Et pour que l’Etat nous augmente, le progressisme suppose « des actions gouvernementales qui viennent d’en haut, qui s’imposent « au bas » et à ses aspirations » (p.146). Un Etat, en somme, vertical et autoritaire qui ne prête pas attention aux demandes des citoyens. Je rabâche, mais cette idée n’est valable que dans un système représentatif.

La démocratie ne permettrait pas d’ouvrir le champ des possibles ni le décalage d’avec le réel, car elle serait engluée dans le pensable, dans les aspirations préétablies et spontanées des électeurs, elle ferait la promotion du « culte de l’opinion personnelle » (p. 113), elle nous arrimerait à nous-mêmes, à nos opinions et ne nous inciterait pas à les interroger ni à les remettre en question. Bien sûr, c’est là encore factuellement une erreur puisque la démocratie est précisément le régime de la remise en question et ce, dès son élaboration dans la Grèce antique. C’est ce que montrent en particulier Jean-Pierre Vernant ou Christophe Pébarthe, de grands hellénistes, dans leurs ouvrages respectifs. Dans la démocratie antique d’Athènes, les citoyens sont incités, contrairement aux affirmations de Lagasnerie, à « concevoir régulièrement leur réalité comme problématique, contestant leurs propres certitudes[12] », bref à se remettre en question et à ne pas prendre pour argent comptant leurs opinions. La démocratie est le régime par excellence de l’ouverture, une ouverture telle qu’elle peut devenir source d’incertitude voire d’angoisse. C’est avec elle que l’on peut remettre en cause les lois, les idées, les législations, car on admet qu’elles ne tombent pas du ciel et qu’elles sont accessibles à la raison – au logos. Par ailleurs, dire que la démocratie valorise « l’opinion personnelle » (p. 111) est, là aussi, là encore, là toujours, factuellement faux : à Athènes par exemple, l’opinion est toujours le produit d’une délibération collective.

La critique que Lagasnerie adresse à la démocratie tourne très largement autour des relations, qu’il juge problématiques, que cette dernière instaurerait vis-à-vis de la connaissance et de la vérité. Son opposition est avant tout d’ordre épistémique. Mais à chaque étape du raisonnement, on a bien vu que c’est la représentation et l’élection qui induisent les maux qu’il déplore – et la plupart du temps à raison. L’erreur, massive, vient comme on l’a dit de la confusion entre système représentatif et démocratie car en fin de compte, la démocratie est, dans la majorité des cas, l’antidote au système représentatif.

« Faites mieux »

A la place de la démocratie, Geoffroy de Lagasnerie nous incite à « inventer quelque chose de mieux » (p. 30) car ce régime politique n’est pas la fin de l’Histoire, elle ne constitue pas la « fin du progrès humain » (p. 31). Il promeut donc l’invention et la créativité, le dépassement des opinions communes. Il y a tout un appel dans le livre à « faire quelque chose de plus par rapport à ce qui est spontanément pensable et possible dans le réel » (p. 144), autrement dit à ouvrir le champ des possibles et envisager des possibilités politiques auparavant inimaginables. Il est alors frappant de voir que Lagasnerie prône en politique l’invention, la création, l’imagination, la non-adhérence à soi, le décalage avec les opinions préétablies, la complexification des points de vue ou la sortie des préjugés – selon lui radicalement incompatible avec la notion d’« autogouvernement » intégralement pensée dans la perspective électorale[13] – alors qu’il est lui-même totalement adhérent aux préjugés dominants sur la démocratie (les préjugés libéraux entre autres) et qu’il ne propose finalement rien de particulièrement neuf ni d’original. Non seulement il reprend presque intégralement tous les poncifs libéraux et néolibéraux sur la démocratie et le peuple, mais même sur le plan des idées neuves qu’il prétend porter en brisant un « tabou » (p. 22), on peine à voir une quelconque originalité. Mis à part un appel flou à libérer l’imagination, ses propositions concrètes se résument en la systématisation des assemblées citoyennes construites sur le modèle de la Convention Citoyenne pour le Climat mise en place par Macron, et rebaptisées par l’auteur des « plateformes d’élaboration spécifiques » (p. 106). Je n’ai rien contre l’idée, au contraire, elle est tout à fait excellente et permet non seulement une intégration profonde des citoyens au pouvoir mais aussi la formation de citoyens en tant que tels – le citoyen n’est pas réductible à l’électeur, encore moins à l’habitant, c’est un sujet politique actif, participatif, informé au sens non seulement de l’information mais aussi au sens de la mise en forme. Cela dit, faire des assemblées citoyennes une martingale semble exagéré. Lorsque Lagasnerie nous dit que ces processus sont « en rupture avec presque l’ensemble des hypothèses constitutives de la démocratie » (p. 102), c’est un pur effet de rhétorique. Selon lui, ces plateformes d’élaboration spécifiques permettraient de démolir l’idée démocratique fondamentale d’opinion personnelle, elles mettraient fin au fait de donner tout pouvoir aux représentations spontanées des électeurs non informés, incultes, parce qu’elles supposent que les membres de ces plateformes, avant d’élaborer leurs propositions, écoutent pendant des semaines des experts sur tel ou tel sujet afin de se forger une opinion éclairée. Ainsi le citoyen se débarrasse des idées toutes faites, il abandonne ses préjugés au profit d’une opinion informée par la science et la raison. A rebours d’une supposée démocratie qui, à travers le vote de citoyens ou de parlementaires incultes, déraisonnables et pulsionnels, « se condamne à n’enregistrer comme « opinion du peuple » ou « opinion majoritaire » que le reflet de processus d’imposition, des mécanismes de rumeur, de propagande et de désinformation » (p. 115), le système voulu par Lagasnerie placerait au centre de la prise de décision la science, l’expertise, la raison, la réflexion, la complexité.

Pour l’auteur, reprenant Bakounine, il faut « une circulation de la connaissance dans la société à travers l’éducation de telle manière que la délibération spontanée du peuple soit informée par cette connaissance et qu’elle puisse de ce fait aboutir à des résultats partagés, informés et justes » (p. 98). C’est-à-dire, très exactement le projet… de la démocratie. Tous les penseurs de la démocratie insistent sur cette notion, centrale, d’éduction. Ce n’est pas qu’une coquetterie, l’éducation est la condition même de la citoyenneté, qui, encore une fois, n’est pas un état spontané mais le résultat d’un long processus de formation. L’idée selon laquelle l’opinion démocratique est le résultat d’une construction et d’une élaboration collective – par la délibération, l’éducation, la paideia grecque tant vantée par Castoriadis ainsi que les loisirs – est absolument cruciale, de sorte que substituer « au dogme de l’opinion ressentie celui de l’opinion construite » (p. 117) n’est ni plus ni moins que le projet de la démocratie elle-même… Il y a plus, ce qui va permettre, dans la Grèce antique, l’émergence d’une démocratie germinale, est précisément la notion de logos entendue non seulement comme parole ou discours, mais aussi comme rationalité. Cela signifie que, dès ses origines, la démocratie place en son cœur même la raison, le logos opposé au mythos – le mythe[14]. En d’autres termes, ce que Lagasnerie présente comme une arme de destruction massive de ce qu’il nomme démocratie (mais qui est en fait le régime représentatif), c’est en fait… la démocratie véritable elle-même !

Pourtant, il montre que les expériences de démocratie dite participative[15], grâce aux assemblées citoyennes, ou ce qu’il appelle les plateformes d’élaboration spécifique, « favorisent des prises de décisions progressistes d’un point de vue éthique et scientifique » (p. 106). Lorsque les citoyens sont formés et impliqués dans les prises de décision, ils élaborent des propositions rationnelles, construites et progressistes. En d’autres termes, Lagasnerie montre que lorsque la démocratie véritable s’exerce, les citoyens font preuve de rationalité et de sens de la justice – contrairement à ce qu’il prétend à longueur de pages en ramenant les gens à un tas d’individus pulsionnels et irrationnels. Dans le vocabulaire sportif, on parle d’un magnifique but contre son camp, merci Geoffroy ! Bien sûr, un minimum de travail ou de lecture lui aurait évité de commettre de tels contresens, qui démontre de façon assez éclatante le manque de sérieux et de crédibilité de son livre.

« Des choses très concrètes »

L’exemple des « plateformes d’élaboration spécifiques », qui souligne les rapports complexes entre la démocratie et les sciences, permet également de mettre au jour une autre contradiction flagrante de L’âme noire de la démocratie. L’auteur ne cesse de répéter qu’il faut s’intéresser avant tout aux résultats concrets des systèmes politiques et des décisions prises. Pour lui, la démocratie, s’intéressant uniquement aux questions de « procédure », se désintéresse des résultats de ces procédures. Pour un démocrate (au sens de Lagasnerie), peu importe qu’une loi soit inique, régressive, réactionnaire, tant qu’elle est issue d’un vote, d’une élection régulière et émane d’institutions légitimes, alors cette décision est elle-même démocratique et légitime. Il ne faut pas, dans une démocratie (toujours au sens de Lagasnerie), se focaliser sur le contenu des décisions prises mais sur les procédures au terme desquelles les décisions ont été prises. Une vision donc purement procédurale de la démocratie – Lagasnerie reprend in extenso le discours dominant de la bourgeoisie sur la démocratie. Dès lors, il a beau jeu d’écrire qu’ « il n’y a aucune relation entre une procédure et un résultat, et rien ne nous garantit que les formes démocratiques de la prise de décision aboutissent à des résultats justes » (p. 34). C’est, en soi, vrai. Il déroule alors tout un discours selon lequel un régime politique idéal doit être une « lutte concrète pour la justice » (p. 34) et non pas un ensemble d’institutions abstraites se focalisant sur les mécanismes de prise de décisions. Le contenu des lois devrait compter plus que leur mode d’adoption : que la réforme des retraites soit légale ne retire rien à son caractère profondément injuste. La démocratie est alors dépeinte comme mobilisant des « abstractions » (p. 53), des « mythologies » (p. 55), des « catégories abstraites » (p. 55). Lagasnerie appelle donc à mettre au centre du jeu politique les « conséquences concrètes » (p. 43), les « finalités de la politique » (p. 44), les « effets du gouvernement » (p. 44), les « effets pratiques » (p. 45), les « effets concrets sur les corps » (p. 51) ; il faut élaborer un « principe substantiel de justice » (p. 50) en lieu et place d’un « principe formel de conformité des procédures » (p. 50) qui permettent de fonder la légitimité de la décision non sur un ensemble de procédures mais sur « ses effets » concrets (p. 55). Le tout en dénonçant les « abstractions totalisantes » (p. 164) mobilisées par la démocratie. Bref, Lagasnerie veut du concret.

Pourtant, dans ses propres propositions, on est bien en peine de trouver le moindre élément concret et précis. Du vague, des incantations, qui permettent de critiquer la démocratie d’autant plus facilement que ce qu’il veut mettre à la place est flou et indéfini – bien pratique pour ne pas soi-même porter le flanc à la critique. Car il ne suffit pas d’en appeler à plus de science et de raison en politique. Il ne suffit pas de dire qu’il faudrait « donner à des scientifiques le pouvoir de censurer des lois ou des projets de lois au nom de la recherche » (p.84), encore faut-il préciser les détails (dans lesquels le diable se cache) d’une telle proposition – et c’est là que le bât blesse. Lagasnerie n’indique à aucun moment les modalités pratiques de cette idée, c’est pourtant le plus important. A quels scientifiques, concrètement, Lagasnerie compte-t-il accorder un tel pouvoir ? Comment seraient-ils désignés, par qui ? Lorsqu’il y a débat entre les scientifiques, comme c’est très souvent le cas, lesquels privilégier, et au nom de quoi ? En matière de sciences économiques par exemple, quels économistes choisir ? Des libéraux ? On imagine bien que Lagasnerie estime que ces scientifiques-là, de droite voire anti-progressistes, doivent être écartés. Des économistes « hétérodoxes » ? Mais même parmi deux-là, un Thomas Piketty ou un Frédéric Lordon défendent des options très différentes. Entre David Cayla, Thomas Porcher, Jacques Généreux, Christophe Ramaux, Gilles Raveaud ou Henri Sterdyniak, de profondes différences existent. Comment trancher, qui devrait trancher et selon quels principes ? C’est précisément ces questions-là, très concrètes, et que Lagasnerie n’envisage à aucun moment, qui font surgir les difficultés. Et c’est justement là que le principe démocratique (au sens authentique du terme) s’impose comme le seul pouvant trancher ce genre de questions par définition insolubles par les moyens de la science. La démocratie est au contraire requise par la politique concrète et toutes les situations floues, indéterminées et indécidables – qui forment la majorité des cas. C’est une tautologie : si les scientifiques et experts eux-mêmes ne sont pas d’accord à propos d’un problème particulier, la science ne peut pas être invoquée pour imposer une décision ferme et définitive. Et c’est pourtant ce genre de questions qui sont les plus fréquentes en politique – on demande rarement au pouvoir politique de décider de la masse de l’électron, du nombre de satellites du Jupiter ou des acides aminés composants telle ou telle protéine.

Preuve que Lagasnerie n’a pas grande connaissance du monde scientifique, les savants eux-mêmes sont parfaitement conscients du fait que les résultats des sciences dures fonctionnent avant tout comme des garde-fous, qu’ils indiquent ce qu’on ne peut pas faire mais en aucun cas ce qu’on doit faire ni comment le faire. La science nous dit que telle ou telle chose est scientifiquement possible ou impossible, pas si elle est souhaitable. Les « contrôles autonomes et d’ordre scientifique » (p. 89-90) des lois voulus par Lagasnerie n’auraient dès lors qu’un domaine restreint car purement négatif et certainement pas prescriptif. Comme le dit Etienne Klein, la science nous dit comment faire des centrales nucléaires, pas si cela est bon ou mauvais. Bien sûr, Geoffroy de Lagasnerie répondra à cette objection que, précisément, pour trancher ces questions-là, il faut poser un principe transcendant, sa fameuse politique « vitaliste » qui pose comme a priori illégitime une loi dès lors qu’elle « est dangereuse pour la santé, [qu’]elle expose plus de corps à la souffrance ou à la mort, [qu’]elle réduit la liberté ou la protection des minorités, [qu’]elle renforce la violence de classe » (p. 52). Je souscris à ce principe en tant que principe, néanmoins, in concreto, non seulement il existe plusieurs moyens d’aboutir à la même fin mais en outre les effets d’une loi ne sont jamais intégralement prévisibles et l’on peut, avec les meilleurs principes du monde, aboutir à des lois favorisant l’injustice et la souffrance. Je ne suis pas de ceux qui s’opposent à l’introduction tout principe moral en politique. Ainsi, je ne dis même pas que la proposition de Lagasnerie serait mauvaise, simplement qu’elle est tellement abstraite et hors sol qu’elle ne présente strictement aucun intérêt et ne permet certainement pas de dépasser la démocratie comme il le prétend. En effet, il ne s’agit pas de savoir s’il on est pour la vie ou la mort, la souffrance ou la joie, mais s’il faut la retraite à 60 ans ou 62 ans ou 64 ans, s’il faut une TVA à 20% ou 22% ou 18%, s’il faut autoriser les bars à ouvrir jusqu’à minuit, ou 1 heure ou 2 heures du matin, s’il faut mettre une taxe à l’importation des produits Temu ou pas, si cette taxe doit porter sur le nombre de colis ou leur valeur, s’il faut baisser les taxes sur les carburants ou encadrer les prix ou cibler les aides, s’il faut obliger les médecins à s’installer en régions rurales ou augmenter le nombre de médecin, s’il faut moins ou plus de fonctionnaires et dans quels ministères, et combien… c’est-à-dire de l’hyperconcret – précisément ce pour quoi des valeurs transcendantes ne sont pas d’un grand secours. En d’autres termes, une telle proposition soulève bien plus de questions qu’elle n’en résout – ironique lorsqu’on est si attaché au concret. C’est alors qu’on peut lui retourner l’argument de Bakoukine, que lui-même utilise contre la démocratie, qui dit que « la politique est d’autant plus prédisposée à fonctionner comme un lieu d’imposition et de violence qu’elle se légitime à travers des abstractions vides et sans aucun sens précis » (p. 97).

Liquider le conflit en politique

Cette déconnection totale est visible également dans la gestion du conflit politique. Pourtant, notre philosophe semble très au fait de la conflictualité inhérente au politique et du rapport de force omniprésent dans le champ social. « Sans doute y aura-t-il des débats » (p. 56) concède-t-il après avoir exposé l’idée selon laquelle les valeurs et les principes devraient primer sur les procédures et les modalités de la prise de décision. Il voit bien, et à juste titre, que nous sommes dans un régime qui impose « la domination autoritaire d’une minorité […] de politiciens, de généraux, de banquiers centraux » (p. 83) et que cet état de domination n’est pas accidentel mais propre à « la politique [qui] sera toujours imposition » (p. 83) – ce qui le conduit à préférer la domination d’une « minorité […] d’intellectuels » (p. 83), preuve qu’il n’a sans doute pas lu Orwell. Le monde social est pour lui parcouru de « pulsions sadiques, partielles ou ignorantes » (p. 90), écrit-il, reprenant mot pour mot l’anthropologie libérale hobbesienne. Insistant sur le cette idée de conflictualité irréductible, il écrit qu’un « peuple est un espace à l’intérieur duquel certains individus en gouvernent d’autres » (p. 141) et que c’est « un lieu d’affrontement entre des groupes, des fractions de groupes, des intérêts » (p. 141), il admet également qu’« il y aura toujours des clivages au sein d’une société » (p. 159). En outre, le pouvoir semble, sous sa plume, être immanquablement une « imposition » (p. 142). Lagasnerie semble donc avoir conscience du fait que les conflits traversent la société, il semble même admettre que la politique est la tentative de mettre en forme ce conflit pour lui permettre de trouver une issue « pacifique », pour employer un terme à la fois très naïf et très imprécis. Bref, qu’elle permet, pour utiliser la formule de Marcel Mauss, de « s’opposer sans se massacrer ». Pourtant, dès qu’il s’agit de traiter concrètement la gestion du conflit, il n’y a plus personne – circulez, y’a rien à voir. Que faire si les assemblées de citoyens dont il vante les mérites ne se mettent pas d’accord, ou si elles adoptent des mesures anti-progressistes ? Comment faire si les experts désignés (a nouveau, on ne saura jamais comment ni par qui…) se déchirent, ou s’ils sont rejetés par leurs communautés disciplinaires d’origine ? Et si les citoyens refusent une décision adoptée par le nouvel Etat lagasnerien ? S’il y a des mouvements sociaux, des grèves, des oppositions ? En démocratie, dans la mesure où le corps social délibère et admet la remise en question permanente (c’est même l’un de ses fondements), l’opposition d’une partie du corps politique est légitime puisque les lois ne tombent pas du ciel et que l’erreur est possible. Mais si c’est la Science et la Raison qui gouvernent, s’opposer aux lois adoptées, c’est démontrer son rejet de la Science et de la Raison, donc ipso facto être rejeté dans le camp de l’obscurantisme et de la déraison – et une telle parole est d’emblée rejetée comme illégitime par Lagasnerie.

Dans L’âme noire de la démocratie, tout se passe comme si le conflit nommait l’état de la société en « démocratie », c’est-à-dire dans le monde des pulsions débridées, de l’injustice, du désir de domination sur autrui – le monde actuel en somme –, mais qu’une fois débarrassé de ce système mauvais, une fois adopté le régime promu par Lagasnerie – auquel on peine à trouver un nom d’ailleurs – le conflit allait disparaître comme par enchantement. Ainsi, il écrit qu’« à partir du moment en effet où nous visons dans un monde pluriel et divisé, il y a aura toujours des conflits, des désaccords, des clivages » (p. 140). Soit. Mais aussitôt après, il ajoute : « autrement dit, il est impossible d’abolir l’idée d’antagonismes et de clivages quand on réfléchit sur le gouvernement comme tend à nous le faire croire l’idéal démocratique » (p. 140). Lagasnerie dit ici explicitement que les antagonismes et les clivages sont produits, ou au moins entretenus, par la démocratie (au sens où il l’entend). Il dit même que ces antagonismes et clivages peuvent être abolis à condition de passer à un autre mode de gouvernement ! On est en pleine pensée magique ! A nouveau, il reprend in extenso l’argumentaire libéral voire néolibéral qui veut que les nouvelles formes de gouvernementalités et de fabrique du consentement aboutissent au dépassement de tous les conflits. C’est une illusion, mais une illusion tenace et largement répandue[16]. Bien sûr, j’imagine que le philosophe ne croit pas une seconde à cela, il est pourtant frappant de constater que la question des conflits potentiels dans son mode de gouvernement ou dans son régime politique n’est posée a aucun moment. Il n’a pas une phrase pour envisager que des citoyens puissent ne pas adhérer à sa proposition, on a l’impression que le consentement serait automatique et généralisé. La vérité est qu’une fois le mode de gouvernement de Lagasnerie adopté, le pouvoir étant irrévocablement soustrait aux citoyens – c’est l’une des raisons d’être explicite du modèle lagasnerien qui rejette de toutes ses forces « le fantasme d’autogouvernement » (p. 140) – la possibilité même de l’opposition devient superflue, tout comme celle du consentement. Le pouvoir s’exerce donc sur des sujets qui n’y participent pas, auquel ils ne consentent pas et auquel du reste ils n’ont aucune façon de s’opposer. La question du conflit est purement et simplement rayée d’un trait de plume dans le système lagasnerien. J’avoue humblement avoir du mal à voir en quoi un tel gouvernement pourrait être progressiste ni en quoi il nous préserverait des abus – attribués par Lagasnerie à la démocratie – que sont la possibilité d’accaparement du pouvoir, la tentation « de voir ses propres fantasmes sociaux gouverner » (p. 141), en quoi ce système serait, en d’autres termes, protégé du devenir réactionnaire voire fasciste que redoute Lagasnerie s’agissant de la démocratie représentative. Je vois difficilement en quoi un gouvernement sans aucun contre-pouvoir (autre qu’une hypothétique « régulation scientifique et rationnelle » entre les mains d’experts dont on sait pas qui ni comment on leur octroie un tel pouvoir) pourrait comme par magie dissoudre les oppositions du corps social et surtout faire disparaître l’appât du pouvoir ou la « pulsion désirante d’exercer le pouvoir » (p. 160). A moins de partir du postulat, explicité exprimé mais ne reposant sur aucun argument ni aucune justification autre que la pétition de principe de l’auteur, que « cette pulsion est en fait produite et même sollicitée par cette organisation de la vie politique » (p. 160). En d’autres termes, Geoffroy de Laganserie écrit explicitement que la pulsion de domination est un produit de la démocratie : « en démocratie, l’autre est construit comme un sujet en mon pouvoir » (p. 162) risque-t-il – une acrobatie rhétorique de haut vol. Une telle bêtise – il n’y a pas d’autre mot – laisse bouche bée. Les tyrannies romaines, les monarchies absolues, les empires asiatiques, les dictatures européennes du XXè siècle seraient donc épargnées par cette « économie psychique faite de micro-pouvoirs et de micro-contrôles réciproques » (p. 163) puisque celle-ci serait produite et sollicité par ce que Lagasnerie appelle la démocratie.

L’inconsistance théorique du livre de Lagasnerie est assez stupéfiante – à un point qui devient physiquement éprouvant plus la lecture avance. Cette inconsistance est manifeste à chaque fois que Lagasnerie parle de démocratie, on l’a assez dit, il est évident qu’il n’a pas ouvert un seul livre de science politique, de philosophie ni d’histoire consacré à la démocratie – c’est la raison sans doute pour laquelle il n’en cite littéralement aucun. Ainsi, cet autre contresens manifeste : pour Lagasnerie, en démocratie, « toute personne a, en tant qu’elle vit sur le même territoire qu’une autre, le droit d’avoir un pouvoir sur elle et la compétence pour », ce droit étant « accordé à chacun d’une manière inconditionnelle et directe » (p. 163). Or, c’est un pur fantasme puisqu’en démocratie (au sens authentique du terme), le pouvoir n’est jamais personnel mais toujours collectif. C’est encore une fois la lecture libérale que Lagasnerie mobilise – pour un philosophe critique d’extrême-gauche, ça commence à faire beaucoup de concessions intellectuelles au libéralisme… En démocratie, l’individu n’a de pouvoir qu’en tant qu’il est citoyen, c’est-à-dire membre d’un collectif délibérant autonome : je ne suis libre que parce que tout le monde est libre. Il n’y a pas, en démocratie, de « liberté individuelle » au sens strict. Ainsi, la vision lagasnerienne de la démocratie comme « guerre de tous contre tous » (p. 163) – formule reprise à Hobbes – qui met en scène des libertés individuelles en compétition voire en conflit, est en contradiction avec les fondements théoriques de la démocratie. En revanche, cette confusion démontre une fois de plus que Lagasnerie ne pense la démocratie que dans sa version libérale[17] et qu’il n’a absolument pas travaillé son sujet.

On passera rapidement sur cette autre contradiction interne, entre d’un côté le conflit et l’opposition présentés comme inhérents au fait même qu’il y ait des sociétés, comme des données nécessaires et liées au social lui-même et de l’autre la possibilité de dépasser voire de nier complètement le conflit une fois sortis du modèle démocratique. La contradiction n’est qu’apparente car, en fait, ce qui se joue est bien plus profond et révèle les soubassements foncièrement libéraux de la pensée de Geoffroy de Lagasnerie. Car, en fin de compte, ce qu’il s’agit de dépasser, ce n’est pas tant la démocratie que le fait même de faire société. Notre philosophe affirme que la so-called démocratie tend à nier la « pluralité sociale » (p. 164) au profit d’entité abstraites telles que celles de « volonté générale, de souveraineté populaire, de nous, de peuple » (p. 164). Ces catégories ont pour effet de « nier la multiplicité intotalisable des existences qui habitent le monde social » (p. 164), aboutissant à la possibilité de les opprimer et de les réprimer. Il reprend l’antienne tocquevillienne (une autre preuve de libéralisme) d’une « tyrannie de la majorité » (p. 166) qui serait présente en germe dans la démocratie : les minorités courent le risque d’une oppression par la majorité qui détient le pouvoir et peut dès lors l’exercer à son unique profit. Geoffroy de Lagasnerie va cependant plus loin, il rejette l’idée de majorité et de minorités et descend à l’échelle des individus. Le problème vient de l’existence de la société elle-même qui opprime les individus. « Car voici la question que nous pourrions nous poser : pourquoi cohabitons-nous ? Si nous ne nous aimons pas, si nus n’avons pas la même vision du monde ni la même conception de la manière dont la société devrait fonctionner, pourquoi devrions-nous appartenir à un même monde ? » (p. 167) C’est l’existence du collectif qui est remise en cause, la possibilité de faire société. « Pourquoi ne pas dé-cohabiter ? » (p. 169) demande-t-il alors. Pourquoi serions-nous obligés de vivre ensemble et de supporter le conflit inhérent à toute communauté humaine ? Puisque le pouvoir est nécessairement oppressif et que le pouvoir est nécessaire à toute société, alors il faut détruire la société, l’atomiser, la morceler, l’émietter. On croirait lire Max Stirner, l’auteur de L’unique et sa propriété, qui proclamait comme un enfant capricieux : « je fais ce que je veux ».

Dès lors, il n’est pas surprenant que L’âme noire de la démocratie culmine dans un éloge de la pensée de Robert Nozick, penseur américain décédé en 2002 qui fut l’un des pères fondateurs du courant libertarien aux Etats-Unis. Voilà le modèle de Lagasnerie, ou du moins ce qu’il présente comme une « utopie alternative à l’idéal démocratique » (p. 175). La gauche voire l’extrême-gauche, le progressisme, la raison et la scientificité dont se réclame Lagasnerie se concrétisent finalement dans la proposition libertarienne – vous savez la pensée politique d’Elon Musk ou Peter Thiel. Après donc, avoir repris la thèse de Margaret Thatcher (« there is no such thing as society »), Lagasnerie se range dans le camp du très-progressiste Javier Milei, l’ironie est piquante. Toute cette critique de la démocratie pour ça : un appel à dissoudre la société, les solidarités collectives, à restaurer la loi de la jungle. La vie en société est conflictuelle ? Détruisons la société. « L’antagonisme n’est pas un donné de la politique, mais la conséquence d’une appartenance contrainte à un même monde, et si nous brisions ces liens forcés, c’est toute l’atmosphère qui changerait. » (p. 175) Lagasnerie appelle donc, avec Nozick, à l’éclatement des sociétés, il faudrait pouvoir multiplier les expériences politiques et les appartenances, et chaque individu pourrait librement choisir « l’utopie qui lui convient le mieux » (p. 176) entre, par exemple « une utopie sociale-démocrate, une utopie socialiste libertaire, une utopie anarchiste, une utopie communiste, une utopie néolibérale » (p. 176), on pourrait ajouter une utopie trumpiste, une utopie fasciste, une utopie nazie… « Le rôle de la politique devrait alors prendre la forme de l’organisation d’une méta-utopie : faire exister une pluralité d’expérimentations où personne ne pourrait imposer sa propre vision de la société bonne aux autres, et où les individus seraient libres de choisir ce qui leur convient. » (p. 176) Et si mon utopie consiste précisément à empêcher le déploiement des utopies d’autrui ? Si mon utopie est colonialiste, impérialiste, violente, inégalitaire et belliciste ? Qui s’y opposera et au nom de quoi ? La « méta-utopie » lagasnerienne dont on ne comprend même pas de quoi il s’agit ? Parce que, bien évidemment, cette méta-utopie dont on comprend à mot couvert qu’elle serait une sorte d’instance régulatrice, n’est jamais définie, son rôle n’est même pas évoqué, il n’en sera pas dit un mot de plus que cette simple évocation. C’est-à-dire que, à nouveau, tout conflit est évacué, nié, rejeté. On ne pourra même pas, par un ultime acte de charité chrétienne, lui accorder le bénéfice du doute en disant que cette méta-utopie pourrait réguler les utopies particulières au moyen des mécanismes scientistes afin de faire prévaloire les principes vitalistes développés plus tôt dans l’ouvrage, ce qui permettrait de raccrocher les wagons et de mettre un peu de cohérence au sein de ce gloubiboulga. On ne peut pas, parce que Lagasnerie nous dit que « les pistes que j’ai proposées pour imaginer une organisation politique alternative représentent certes une utopie, mais une utopie dans laquelle on ne serait malgré tout jamais obligé de vivre, qu’on pourrait toujours quitter pour en créer d’autres » (p. 177). Alors, certes, en précisant cela, notre philosophe est cohérent d’un point de vue formel, mais cela revient à annuler tout ce qu’il a pu dire avant ou plutôt à le rendre complètement insignifiant et inutile. Il n’a fait que présenter une utopie scientiste et vitaliste possible, mais qui ne compte pas vraiment parce qu’en fin de compte, ce qu’il s’agit de faire, c’est de dissoudre la société en une myriade d’utopies monadiques, fluides, sans aucune portée autre que strictement individuelle. Et en fin de compte, on revient à notre situation de départ : si l’on doit pouvoir expérimenter, s’adonner à des utopies multiples et contradictoires, divorcer de tel ou tel système politique, alors tous les principes transcendants sont dissous, tous les critères de jugement aussi. En cas de conflit le plus fort l’emporte, vae victis ! Et le plus fort, c’est Macron, c’est Trump, c’est Netanyahou, c’est von der Leyen, c’est Milei, c’est Orban, c’est Musk, c’est Pouyanné, c’est Zuckerberg bref : c’est le statu quo. La boucle est bouclée. Non seulement Lagasnerie en revient à justifier, malgré lui, le système de domination en place mais en plus il se prive de tout moyen de le contester. Car enfin, si vous n’êtes pas d’accord avec le monde actuel, vous n’avez qu’à « divorcer » (p. 171) d’avec lui ! Eh bien que Lagasnerie divorce, on le regarde. En attendant, les oppressions, les génocides, les dominations multiples, le racisme, la fascisation galopante, la destruction écocidaire, le massacre de la biodiversité et toutes les joyeusetés systémiques imposées par le monde capitaliste ne seront pas affectées d’un iota. La critique lagasnerienne revient finalement à cela : le stuto quo en pire, car débarrassé des moyens de s’y opposer. Les capitalistes se marrent.

Cela dit, conscient de l’inanité de sa proposition finale et du fait qu’elle annule les 150 pages qui ont précédé[18], il s’en sort avec une pirouette rhétorique : « j’ai bien conscience que ce que j’évoque ici ne s’articule pas nécessairement avec les idées que j’ai présentées auparavant » (p. 176-177). Tu l’as dit bouffi. A ce point du livre, la supercherie est trop grossière, trop visible, on en vient même à éprouver une sorte de colère : à ce niveau d’inconsistance et d’incohérence, Lagasnerie nous prend pour des cons. Et en tant que lecteur, je n’aime pas être pris pour un con.

Couvrez ce fascisme que je ne saurais voir

Là où la critique de Lagasnerie est non seulement indigente intellectuellement mais surtout dangereuse politiquement, c’est lorsqu’elle tend à nous détourner d’un péril massif qui monte et nous menace, le péril authentiquement fasciste. Pour Lagasnerie en effet, le problème n’est pas le totalitarisme ni le fascisme, mais la démocratie. Il écrit à ce propos que « formuler une critique progressiste de la démocratie est la question de notre temps » (p. 24) dans la mesure où « les formes contemporaines du fascisme (Donald Trump, Jair Bolsonaro, Viktor Orban, Giorgia Meloni, Benjamin Netanyahou…) ne se revendiquent même plus […] d’une rupture avec la démocratie […] mais s’inscrivent dans le jeu institutionnel de la démocratie » (p. 25). Mesure-t-on à quel point cette phrase est non seulement dangereuse mais tout simplement fausse ? Sur les cinq exemples pris, deux ont fomentés des coups d’Etats explicites dans leur propre pays (Trump et Bolsonaro), ce qui s’oppose frontalement à la logique élective qui est censée définir, selon Lagasnerie lui-même, la démocratie. Deux exemples sur cinq sont immédiatement contradictoires avec la définition même que l’auteur donne, ce qui fait 40% de marge d’erreur en première et rapide analyse, sacrée performance ! Le philosophe en rajoute une couche : selon lui, « il est impossible d’apparaître dans l’espace politique à partir d’un point de vue qui s’assumerait comme non démocratique »[19] ; il y a donc un « principe d’incriticabilité de la démocratie »[20]. Encore une fois, on a une erreur factuelle dans un contexte de montée des discours fascistes explicites et décomplexés. Il y a de plus en plus de critiques frontales de la démocratie, comme le montre de façon incontestable Nastasia Hadjadhi et Olivier Tesquet dans leur indispensable ouvrage Apocalypse Nerds[21] ou encore Pierre Plottu et Maxime Macé dans Pop fascisme[22], mais on pourrait multiplier les références à ce sujet. La démocratie est de plus en plus critiquée par un camp fasciste en pleine expansion, les affirmations de Lagasnerie sont donc factuellement fausses. Il rejoint la meute et hurle avec elle. Finalement, les fascistes sont les démocrates et les démocrates sont les fascistes – les vrais racistes sont les anti-racistes, les vrais fascistes sont les antifascistes… la rhétorique d’extrême-droite est bien huilée comme les réactions médiatiques terrifiantes à la mort (injustifiable) du jeune néonazi Quentin Deranque. On mesure dès lors le degré d’irresponsabilité de cet intellectuel qui, non content de colporter des idées fausses, donne du grain à moudre à l’extrême droite dans une époque où elle ne fait que se renforcer jour après jour.

On pourrait passer des heures supplémentaires à montrer en quoi L’âme noire de la démocratie est une vaste supercherie intellectuelle. Certes, la critique du système représentatif est très juste, dommage qu’il l’attribue à la démocratie. Dommage, en fait, qu’il n’ait pas jugé utile de justifier le présupposé de base de tout son livre, à savoir que la démocratie dans son essence et le gouvernement représentatif sont strictement identiques. La thèse, finalement, selon laquelle la « démocratie représentative » n’est pas une version – qu’on peut estimer, ou pas, dévoyée – de la démocratie mais qu’elle constitue la seule réalisation de son essence même. Entendons-nous bien, on peut dire et penser cela, mais encore faut-il le démontrer, surtout lorsqu’on est un penseur critique. On ne peut pas se contenter d’ignorer purement et simplement des dizaines ou des centaines de travaux, de livres ou d’articles, de chercheurs et chercheuses, d’historiens et d’historiennes, de philosophes. Ce n’est ni honnête intellectuellement ni rigoureux scientifiquement. Il y a cependant pire que le manque total de sérieux : c’est la proposition ouvertement libertarienne, assumée par Geoffroy de Lagasnerie, c’est sa volonté, explicite, de dépolitiser les rapports sociaux et c’est son indifférence à la montée des fascismes qui, eux non plus, ne se privent pas pour rejeter la démocratie au profit du vitalisme du sang et de la race.


[1] J’attends avec impatience le 4e épisode – le masochisme n’a décidément aucune limite.

[2]. Geoffroy de Lagasnerie, « Pourquoi il faut critiquer la démocratie »,vidéo citée.

[3] Geoffroy de Lagasnerie, « Pourquoi il faut critiquer la démocratie », BLAST, Le souffle de l’info, vidéo du 21 février 2026.

[4] Francis Depuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d’un mot aux Etats-Unis et en France, Montréal, Lux Editeur, 2025 [2013].

[5] Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Calmann-Lévy, 1995

[6] Barbara Stiegler, Christophe Pébarthe, Démocratie ! Manifeste, Lormont, Le bord de l’eau, 2023, p. 15.

[7] Bernard Manin, opus cité.

[8] SIEYES Emmanuel-Joseph, Discours du 7 septembre 1789, Archives parlementaires, t. VIII, cité in LECLERC Arnauld, « 8. Du mot au concept », L’aventure démocratique, édité par Bernard Bruneteau et al., Presses universitaires de Rennes, 2017.

[9] CONSTANT Benjamin, Cours de politique constitutionnelle, [1818-1820] Bruxelles, 1837, 3e éd., chapitre IV, « Du gouvernement représentatif », p. 26, cité in LECLERC Arnauld, art. cité.

[10] Comment défendre l’avortement dans ces conditions ? Comment défendre le droit à mourir dans la dignité ? Un gloubiboulga pseudo-nietzschéen tout à fait compatible avec les pensées biologisantes d’extrême droite

[11] On a une incompatibilité logique et temporelle dans cette proposition : comment l’Etat pourrait-il répondre à une demande alors que c’est lui qui élabore des lois qu’il soumet dans un second temps au vote ? On voit avec cette phrase à quel genre d’absurdité le système représentatif aboutit pour se justifier à tout prix, car c’est l’un des arguments classiques que reprend Lagasnerie – rien ne nous sera épargné.

[12] Christophe Pébarthe, Athènes, l’autre démocratie. Vè siècle av. J.-C., Paris, Humensis/Passés Composés, 2022, p. 181

[13] Il précise même, à propos de la notion d’autogouvernement : « ou, dans les versions anarchistes, de l’auto-organisation » (p. 148), et ce entre parenthèse, en passant, l’air de rien. Mais on aurait aimé que le philosophe démontre en quoi la notion d’auto-organisation anarchiste est comptable des mêmes griefs que la démocratie, ce qui est tout de même particulièrement contre intuitif pour ne pas dire plus. La malhonnêteté intellectuelle c’est cela : effectuer un glissement incidemment, innocemment, au détour d’une parenthèse, pour ne pas avoir à le justifier alors que le glissement en question est lourd de sens. Je veux bien qu’on critique la pensée anarchiste, mais le faire sur son manque d’invention ou de créativité politique, c’est tout de même assez culotté. Si une pensée politique a brisé les codes, a inventé des modes d’organisations, des modes de vie, des formes politiques, c’est bien l’anarchisme.

[14] Voir Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée Grecque, Paris, PUF, 1962

[15] Expression que Lagasnerie récuse (celle de démocratie participative) au profit, donc de « plateformes d’élaboration spécifique », et on comprend bien pourquoi. Si l’on accepte de parler de démocratie participative, on admet qu’il s’agit de démocratie. Or, Lagasnerie fait grand cas des expériences de démocratie participative qu’il juge très favorablement, mais, opposé à la démocratie, il est obligé de décréter qu’elles sont « en rupture » (p. 102) avec la démocratie, sinon toute sa belle construction s’effondre d’elle-même. Il rejette l’expression car elle est « inappropriée et [constitue] un contresens » (p. 102). Bien sûr, si l’on considère que la démocratie est, par définition, strictement réductible à la démocratie représentative (dont je soutiens que c’est on oxymore), alors effectivement toute démocratie participative est une contradiction dans les termes. Mais c’est, là comme ailleurs, un tout de passe-passe rhétorique.

[16] J’ai largement développé cette idée dans mon premier ouvrage, cf Geoffrey Mercier, Ce que le marché fait au monde. Proposition de Garantie Inconditionnelle de Subsistance, Paris, L’Harmattan, 2024.

[17] Version libérale qu’il a raison de critiquer car c’est un oxymore, comme j’ai essayé de le démontrer dans Ce que le marché fait au monde. Le problème est qu’il ne dit pas que c’est une version dévoyée et contradictoire de la démocratie, au contraire, il l’avalise et dit que c’est la seule version de la démocratie (ou plutôt, il n’envisage pas qu’il y en ait d’autres), tout en reprenant, paradoxalement, les soubassements métaphysiques du libéralisme sans s’en rendre compte.

[18] Sans compter les diverses contradictions patentes. Au hasard celle-là : Lagasnerie s’en prend à la démocratie qui promeut, d’après lui, le « relativisme des opinions » (p. 76). Et c’est vrai, le système représentatif (et non la démocratie, mais là est l’erreur principielle à l’origine même du livre) est un relativisme mortifère. Mais la proposition libertarienne qu’il défend va plus loin encore : c’est le relativisme des modes de vie. Et s’il a raison d’affirmer à propos du relativisme des opinions que « ce sont les forces de la réaction qui ont besoin de l’invoquer pour se légitimer » (p. 76), on ne peut que frémir en imaginant ce que ces mêmes forces réactionnaires pourraient faire d’un relativisme des modes de vie. Le KuKluxKlan comme utopie ça a de la gueule non ?

[19] Geoffroy de Lagasnerie, « Pourquoi il faut critiquer la démocratie »,vidéo citée.

[20] Idem.

[21] Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Quimperlé, Divergences, 2025.

[22] Pierre Plottu et Maxime Macé, Pop fascisme. Comment l’extrême droite a gagné la bataille culturelle, Quimperlé, Divergences, 2024.


Merci d’avoir lu cet article, si vous l’avez apprécié, n’hésitez pas à le partager sur les réseaux sociaux ou à le commenter en bas de page !
Pour ne rien rater de nos prochaines publications pensez à vous abonner !
Vous souhaitez soutenir Phrénosphère ? Vous pouvez faire un don !

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici