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L’antipopulisme ou la nouvelle haine de la démocratie – Antoine Chollet

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L’ antipopulisme ou la nouvelle haine de la démocratie

Antoine Chollet

Les Editions Textuel, 2023


Les commentateurs n’ont que ce mot à la bouche : populisme. Le monde serait en proie à une montée inexorable et inquiétante des populismes, ces courants politiques et régimes pourtant divers, de Chavez à Bolsonaro, de Podemos à Viktor Orban, de Mélenchon à Zemmour, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Tout le monde dénonce le populisme et ses manifestations hétéroclites comme ce qui mettrait en péril la démocratie libérale et représentative. Mais cet assemblage théorique, ce joujou conceptuel pour journalistes, éditorialistes, politistes et autres politologues, est tellement large, tellement bigarré, qu’il ne signifie plus rien, mélangeant allègrement des courants n’ayant rien en commun – et c’est d’ailleurs à ça qu’il sert. Il convient donc d’en faire la critique, c’est la tâche à laquelle s’attelle Antoine Chollet dans L’antipopulisme ou la nouvelle haine de la démocratie, où il montre qu’en fait ceux qui dénoncent le populisme, les antipopulistes, ne font que déverser leurs préjugés contre la démocratie elle-même.

Le populisme, on l’a dit en préambule, est partout, il nous assiège, nous menace de toute part. C’est du moins ainsi que la situation est présentée sur les plateaux de télévision ou dans les journaux de la presse écrite. Tout adversaire politique est affublé de ce sobriquet peu flatteur : po-pu-liste. Alors, les journalistes politiques dressent des listes, réactualisées sans cesse : Trump, Poutine, Erdogan, le britannique Boris Johnson, Podemos et Syriza, Chavez, le brésilien Lula, en France, pêle-mêle Zemmour, Mélenchon, Ruffin, Le Pen etc., et le petit nouveau, l’argentin dément Javier Milei… « Aujourd’hui, parler de populisme revient la plupart du temps à égrener une collection de cas sans autre lien les uns avec les autres que de figurer dans une même liste, dressée pour les besoins de la cause. » (p. 10) Il s’agit de discréditer donc, des adversaires au moyen d’un qualificatif infâmant. Toute la question, que pose le docteur en sciences politiques et historien des idées politiques Antoine Chollet, est de savoir quelle est la « cause » à défendre en usant et abusant ainsi du terme de populisme. Le Suisse donne à cette question une réponse claire : cette cause, c’est la défense de l’ordre établi. En effet, « le seul et unique point commun des mouvements que la science politique […] désigne comme ‶populistes″ est la menace qu’ils ont tous fait peser sur les partis politiques traditionnels sur leur propre terrain, à savoir celui des élections » (p. 12). Le tort des populistes ? bouleverser la routine électorale des partis dominants.

Toutes les autres soi-disant « caractéristiques » des populismes ne sont formulées qu’après coup. Une fois qu’on a désigné les adversaires, on se charge de leur trouver quelques points communs et l’on décide que ces points communs constituent dès le départ les caractéristiques propres du populisme. C’est un renversement complet de l’analyse. Mais L’antipopulisme ou la nouvelle haine de la démocratie ne se contente pas de dénoncer la malhonnêteté intellectuelle des antipopulistes. Le livre démontre que ce les critiques qu’ils énoncent à l’encontre du populisme sont en fait des critiques de la démocratie elle-même, et c’est en ce sens que l’antipopulisme est une « nouvelle haine de la démocratie », comme le titre de l’ouvrage l’annonce. « La souveraineté du peuple comme fondement de toute légitimité », écrit Antoine Chollet, « la dénonciation de la corruption des élites, la critique du régime représentatif, la volonté de réformer les institutions pour donner plus de pouvoir au peuple, toutes propositions unanimement qualifiées de ‶populistes″ aujourd’hui, ont pendant longtemps simplement été assimilées aux idéaux démocratiques. » (p.15-16) Pour autant, Antoine Chollet n’est pas naïf, il sait très bien que se revendiquer du peuple, des petites gens, du bon sens populaire ou autre, comme le fait si souvent l’extrême droite, ne suffit pas à ces « mouvements dits populistes » pour être considérés comme des « défenseurs de la démocratie, bien au contraire » (p. 21). A l’inverse des antipopulistes, pour qui dès que l’on parle du peuple, on est populiste, Antoine Chollet sait que les dirigeants politiques mentent, usurpent les discours et trahissent leurs promesses, il ne fait pas une confiance aveugle aux belles paroles ni aux slogans. Pour beaucoup, en particulier à droite et à l’extrême droite, le recours au peuple est purement électoraliste, c’est un mensonge éhonté : ces gens-là ne rêvent que d’autoritarisme et de renverser la démocratie[1]. Mais l’antipopulisme ne s’embarrasse pas de subtilité : il suffit de parler au nom du peuple pour être populiste et ce, quelle que soit la conception du peuple qu’on avance et quels que soient les objectifs poursuivis. Une telle pauvreté d’analyse laisse songeur. Comme l’écrit Antoine Chollet, « la bonne compréhension de la situation suppose […] d’identifier ces trois forces très différentes entre elles : le pouvoir en place et ses soutiens, les dénonciations de ce dernier par la droite radicale qui veut son renversement, et celles et ceux qui le critiquent tout en souhaitant poursuivre le mouvement de démocratisation et de la société et de ses institutions »[2] (p.23).

Si l’on revient aux critiques formulées par l’antipopulisme, « on s’aperçoit alors que [celles-ci] ne sont qu’une variante à peine amendée de la rhétorique antidémocratique traditionnelle » (p. 17). C’est là le fond de l’ouvrage. Pour démontrer cette thèse, Antoine Chollet propose de revenir aux textes fondateurs de l’antipopulisme, publiés au cours des années 1950 aux Etats-Unis, en plein essor du maccarthysme et de la « chasse aux sorcières ». A cette époque, certains intellectuels, à l’image de Richard Hofstadter, Edward Shils ou Seymour Martin Lipset, menacés par la surveillance généralisée et l‘anti-intellectualisme, vont proposer une genèse du maccarthysme, mais sans le relier « aux mouvements fascistes, autoritaires ou d’extrême droite » au contraire, ils « vont tenter d’en découvrir les prémices dans la tradition populiste américaine » (p.32), au prix, on s’en doute, d’une distorsion de la réalité et de contorsions intellectuelles parfois grotesques. Qui sont, donc, ces représentants de la tradition populiste américaine ? L’antipopulisme ou la nouvelle haine de la démocratie revient sur ce courant assez mal connu en France, qui s’est développé à la fin du XIXème siècle aux Etats-Unis et cristallisé autour du People’s Party. Au départ rural et composé d’agriculteurs, le populisme va gagner en puissance au point de devenir une force politique d’ampleur nationale au cours des élections présidentielle de la fin du siècle. Très loin de la caricature donnée par les antipopulistes, les premiers populistes « demandent entre autres la création d’une banque postale publique, l’instauration d’un impôt progressif, l’abandon de l’étalon-or, la nationalisation du chemin de fer […], l’introduction du vote secret, la réduction de la journée de travail […], la mise en place de l’initiative populaire et du référendum […] et l’impossibilité d’être réélu au poste de président » (p.33). Des revendications éminemment sociales et démocratiques, on le voit – qui ne sont pas sans laisser penser aux gilets jaunes. Mais les intellectuels antipopulistes vont amalgamer toutes ces revendications progressistes avec des forces conservatrices et autoritaires, et même avec le Ku Klux Klan. Il fallait le faire. L’idée est de construire un monstre, d’établir des continuités entre tous ces mouvements, pour les délégitimer. Leur point commun, en fin de compte : « l’insatisfaction à l’égard du monde tel qu’il est » (p. 50).

Après cette mise en perspective historique instructive, Antoine Chollet déroule les arguments de l’antipopulisme, pour montrer en quoi ils visent en fait, derrière le populisme, la démocratie elle-même. Tous les poncifs antidémocratiques sont présents dans la rhétorique antipopuliste dès ses origines dans les années 1950 et on les retrouve encore tels quels ou presque aujourd’hui. En ce sens, l’analyse historique est un prétexte pour nous parler du présent, dans la mesure où l’antipopulisme semble n’avoir jamais été aussi fort au cours des décennies récentes. Avant toute chose, les antipopulistes fustigent l’égalitarisme – sans jamais, du reste, préciser à quel moment l’égalité devient l’égalitarisme, de sorte que, par contagion, toute aspiration à l’égalité est déjà suspecte d’égalitarisme… Hofstadter, Shils et les autres estiment que, de ce fait, le populisme « conteste l’existence d’une compétence politique » (p. 59). Pour eux, les citoyens ne sont pas égaux pour exercer le pouvoir, cela requiert des compétences précises. Le débat antique entre Platon et Aristote est ici réactivé. C’est que les gens, disent nos antipopulistes, ne sont qu’une masse irrationnelle, soumise à ses pulsions, ses passions, une masse xénophobe, nationaliste et antisémite… Cette vision n’est cependant possible qu’au prix, on l’a vu, d’un amalgame, un gloubi-boulga conceptuel qui assimile sans discernement le populisme historique progressiste et social, l’extrême droite, le maccarthysme, le Klan et même le nazisme ! L’argument de l’irrationnalité du peuple est une constante des discours antipopulistes, qui dès lors considèrent que ce dernier est inapte à se gouverner lui-même et doit se laisser commander par des dirigeants compétents. Ce discours va infuser la science politique naissante, qui va se constituer autour d’un corpus fortement antipopuliste, donc antidémocratique. « Les trois sources auxquelles s’abreuve la science politique des années 1950 affirment donc en même temps qu’une élite dirige en réalité nos sociétés (c’est la position du béhaviorisme), que seules les élites peuvent les diriger (c’est la position de l’élitisme) et qu’il vaut mieux que les élites les dirigent (c’est l’idée exprimée par les auteurs libéraux). » (p.84-85) Tout est fait pour déposséder le peuple du pouvoir politique et placer celui-ci définitivement dans les mains d’une élite défendant à tout prix l’ordre établi.

L’antipopulisme ou la nouvelle haine de la démocratie est bien plus qu’un livre d’histoire des idées politiques. En entrant dans le détail de la rhétorique et des auteurs antipopulistes américains des années 1950, Antoine Chollet relève des arguments et une rhétorique qui sont encore, et plus que jamais, utilisés de nos jours. L’antipopulisme va bon train, y compris, et surtout, chez ceux qui pourtant affichent une défense sans faille de la « démocratie ». C’est là que l’ouvrage d’Antoine Chollet est indispensable, pour ne pas se laisser berner par ces grands discours énamourés de la démocratie qui, en fait, par leur antipopulisme, cachent une haine viscérale pour ce qu’est véritablement la démocratie, à savoir l’exercice du pouvoir par le peuple des citoyens. Encore une fois, être rangé du côté des populistes n’est certainement pas un gage de démocratie, Chollet le rappelle à juste titre. C’est la raison pour laquelle l’ouvrage se termine par la « recherche du populisme démocratique » (p .127), qui reste, c’est notre tâche, encore largement à inventer. Bonne lecture !


[1] En ce sens, il est frappant de constater que Zemmour soit classé comme populiste par la plupart des observateurs. Certes, il en appelle au peuple français – le vrai, le bon peuple : blanc, chrétien, anti-woke, réac etc. – mais c’est pour mieux asseoir sa vision autoritariste, césariste de la société : ses modèles sont Poutine et Napoléon, Pétain et Maurras. Il vante l’homme fort, celui qui ne s’encombre pas de procédures démocratiques. Curieux populiste que celui qui ne parle que de déposséder le peuple de son pouvoir politique. Zemmour ne vante pas le peuple comme détenteur du pouvoir, ni comme acteur politique, mais comme permanence de l’identité française, ce qui n’a absolument rien à voir – et n’a absolument rien à voir avec la démocratie. Ainsi se dessinent deux recours au peuple absolument distincts : l’un considère que le peuple est un ensemble de personnes enracinées, rassemblées par des traditions, des us et coutumes, éventuellement une langue, et qu’ils doivent se laisser diriger par un pouvoir extérieur, en tout cas surplombant ; l’autre que le peuple détient et doit exercer le pouvoir politique, dont il est la source. Cela n’exclut pas qu’il ait une culture, une histoire, des traditions, mais tout cela est ce qui singularise son exercice du pouvoir et lui sert de point de départ.

[2] Chollet précise en outre que l’opposition au pouvoir ne recoupe pas exactement le clivage droite-gauche. Ce qui, d’une certaine manière, rejoint l’analyse faite par Jean-Claude Michéa, d’un jeu politique opposant trois forces principales : les libéraux (ici : le pouvoir et ses soutiens), les forces de la réaction et les courants socialistes.


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