
Success
L’industrialisation du mensonge
Raphaël Liogier
Les Liens qui Libèrent, 2026
Gagnez-vous beaucoup d’argent ? Avez-vous une renommée impressionnante ? Avez-vous accompli quelque chose de shocking ? Avez-vous du succès dans vos affaires, vos amours, changez-vous souvent de secrétaire et avez-vous votre bureau en haut d’une tour – pour paraphraser le Blues du businessman de Starmania ? En d’autres termes, êtes-vous successful ? Dans cet essai, Raphaël Liogier fait de cette course au succès le symptôme général d’une société industrialiste en perte de repères et de transcendance qui a transformé en autant de qualités prisées, glorifiées et starifiées de simples quantités pour autant qu’elles soient impressionnantes, sidérantes, gigantesques. Ces fausses qualités acquièrent cette nature trompeuse parce qu’elles sont visibles, montrées, exposées, exhibées, qu’elles sont étalées : ainsi, le plus important n’est pas d’adhérer à ce que l’on montre de soi, mais de le montrer et c’est tout. Ces fausses qualités aboutissent donc au mensonge généralisé, mais un mensonge lui-même mensonger dans la mesure où tout le monde sait que tout le monde ment, que ce qui est montré n’est que faux-semblant, que semblance, et que ces quantités masquent en fait le vide existentiel.
On en fait l’expérience quotidiennement dans les médias ou dans nos simples discussions amicales ou professionnelles, voire au travers de quelques phrases surprises à la volée dans une conversation qui ne nous concerne pas : de plus en plus, on présente untel ou untel par le prisme de la quantité. Celui-ci a tant d’abonnées sur les réseaux sociaux ; celui-là gagne tant ; ce troisième est le « numéro tant » de son entreprise ; cet autre s’est rendu célèbre en courant le 100 mètres en tant de secondes, en publiant un article scientifique qui a été cité par tant d’autres chercheurs, en massacrant à l’arme de guerre tant de jeunes sur un campus américain, en promettant de mettre fin à la guerre d’Ukraine en tant d’heures une fois élu… Bien sûr, j’amalgame volontairement des choses qui n’ont rigoureusement rien à voir les unes avec les autres. Rien à voir ? Sauf une chose : la quantité. De plus en plus, ce qui confère aux individus leur attrait repose sur des quantités. Ainsi, il ne suffit pas d’être « reconnu pour [s]a compétence » ni d’avoir « accompli un exploit », il faut « que le nombre de ceux qui [nous] suiv[ent] sur internet soit étourdissant » et que la visibilité de la compétence ou de l’exploit soit massive. « Il faut qu’une telle quantité provoque un choc, une émotion singulière, quelque chose d’outrageant, que ce soit une provocation, que l’impression choquante fasse entrer en pâmoison. » Des quantités impressionnantes accolées aux individus (la somme astronomique d’argent gagné, d’abonnés sur les réseaux sociaux, etc.) leur confèrent une qualité, presque morale, du moment que cette quantité est impressionnante par son côté massif et sa visibilité incontournable. Le superlatif donne de la valeur aux individus. Aya Nakamura est l’artiste française la plus écoutée, donc sa musique est bonne. Bien sûr, c’est une confusion totale, qui touche tous les secteurs. « Cette fabrication collective de valeur par des franchissements de seuil impressionnants est inédite dans l’histoire des civilisations parce qu’elle ne concerne pas seulement l’argent ou les influenceurs, ou les lanceurs de fake news, mais l’art, la science, la spiritualité, la politique et l’éthique. »
La quantité confère la qualité, de sorte que « la transformation de la qualité en quantité n’est pas du tout le problème » affirme Raphaël Liogier dans Success, à rebours des discours communs. En effet, changer une qualité en quantité (c’est-à-dire quantifier) n’efface pas la qualité sous-jacente, du moins pas forcément. Mais ce à quoi on assiste est d’un tout autre ordre. « En fait, le problème n’est pas la qualité transformée en quantité mais très exactement l’inverse, lorsqu’apparaît une nouvelle opération : la transformation de la quantité en qualité […]. Le problème n’est donc pas la quantification mais la qualitatisation. » Voilà la thèse centrale du livre, qui pose ce nouveau concept, la qualitatisation, qui permet de rendre compte de manière plus adéquate de la réalité du monde capitaliste. Encore une fois, pour créer une qualité à partir d’une quantité, il faut que cette quantité soit massive, impressionnante, « éblouissante », et qu’elle franchisse un certain seuil au-delà duquel « le gigantesque peut ainsi usurper la place de la grandeur ». L’autre condition est la visibilité, la monstration totale, l’exhibition : il faut que ça soit énorme et que ça se voit. En cela, les réseaux sociaux, les chaines en continu etc. ont un rôle fondamental dans le processus de qualitatisation. Se crée dès lors une « nouvelle division entre successful et unsuccessful », entre ceux qui ont réussi et ceux qui ne sont rien pour reprendre l’expression bien connue de Macron, la nouvelle division sociale qui recouvre les anciennes entre nobles et roturiers et entre riches et pauvres. C’est la division sociale à l’ère du spectaculaire pour parler comme Guy Debord – dont Liogier fait grand cas dans son ouvrage.
Success analyse, une fois posé le constat et le concept de la qualitatisation, comment elle s’applique dans tous les domaines – ou presque – de la vie sous domination capitaliste néolibérale. Pour cela, Raphaël Liogier examine la manière dont le marché de l’emploi transforme les individus en marchandises. L’auteur s’appesantit ensuite sur la « qualitisation de l’art », domaine par excellence qu’on pourrait supposer protégé de ce processus. Il n’en est pourtant rien, « le marché de l’art a fini par incarner en effet l’absurdité industrialiste à l’état pur, ou si l’on veut à son paroxysme ». Les œuvres ne sont plus seulement pourvues d’un prix, s’ajoutant à leur valeur artistique propre. « La grande entourloupe n’est pas que l’art soit évalué financièrement, ce qui n’aurait rien de bien extraordinaire, mais que l’évaluation financière devienne la qualité indiscutable de l’œuvre » écrit le philosophe, prenant comme exemple paradigmatique Jeff Koons, non pas artiste mais marque déposé, non pas créateur d’œuvres artistiques mais de marchandises fonctionnant comme autant de placements financiers. Liogier rejoint ici la critique que formulaient déjà Adorno et Horkeimer lorsqu’ils estimaient que les œuvres n’étaient désormais rien de plus que des marchandises. Mais Liogier va un cran plus loin en montrant que « l’œuvre tend à disparaître en tant qu’œuvre pour n’être qu’une monnaie avec un cours particulier ». Le même processus a lieu dans le milieu scientifique auquel Success consacre un long et important chapitre. Au terme de ce processus, que Liogier décrit dans le détail, se produit une réduction sans précédent de la science et de notre compréhension même du monde a un ensemble de corrélations mises au jour par le big data et les masses de données. Liogier appelle ce stade final de l’industrialisme le « corrélationisme », où tout n’est plus que corrélation sans causalité, que variations simultanées sans aucun lien entre elles. Nous ne sommes dès lors plus capable d’émettre la moindre théorisation, nous ne comprenons donc plus rien, on constate. Ce corrélationisme formate la science tout comme elle formate les individus eux-mêmes réduits à un jeu de données, à un ensemble de séries statistiques.
« Les processus de qualitatisation fabriquent des valeurs qui hiérarchisent les choses et les êtres » écrit Liogier. Ces valeurs permettent d’élaborer une sorte d’éthique, une éthique de faussaire car reposant sur des valeurs mensongères, une « éthique de la semblance », pour reprendre le terme de Liogier. Cette fausse éthique, Raphaël Liogier l’appelle le « schizohumanisme », celui-ci constituant « le système de justification éthique qui accompagne la qualitatisation ». C’est bien une justification, on pourrait parler d’alibi : il s’agit de parer le capitalisme industrialisé et ultraviolent de ces valeurs humanistes qui sont valeurs précisément parce qu’elles sont exhibées et portées en étendard. C’est le sens de tous les –washing dont se rendent coupables les entreprises (dont le greenwashing pour le plus connu). Le schizohumanisme repose sur 4 maximes énoncées par Liogier dans Success, maximes ensuite examniées précisément, les voilà : « tu peux faire semblant de croire à ce que tu veux pourvu que tu fasses semblant », « pas vu pas pris », « tu ne dois jamais perdre une occasion de proclamer l’Etre (les principes) de façon assourdissante », « tu dois toujours te comporter en privé comme si tu étais en public, et en public comme si tu étais en privé ». Je vous laisse l’occasion de découvrir dans le livre ce que recouvrent précisément ces maximes, mais on sent bien, rien qu’à les lire, à quel point elles correspondent à notre époque. L’éthique schizohumanisme, toute de faux-semblant, de proclamations tonitruantes, de grands discours, de moraline nietzschéenne, dégoulinante et suintante de bons sentiments, est la justification des pires pratiques managériales, des politiques destructrices, d’entreprises prédatrices et meurtrières, d’un droit toujours plus restrictif et punitif etc. Intégralement dans le paraître et le faux, il permet de décorréler intégralement le dire et le faire, ce qui fait dire à Liogier que « ce qui est énoncé officiellement ne doit pas s’appliquer, et n’est pas fait pour être appliqué mais uniquement pour être exhibé », et il revient à la charge : « je n’ai pas dit que cela pouvait ne pas s’appliquer par velléité, par résistance, par refus, par faiblesse, par manque de courage […], mais que cela ne doit pas s’appliquer ». Il faut faire l’inverse des principes qu’on proclame, le mensonge est obligatoire, à la fois pour sauver coûte que coûte les apparences, et à la fois pour désarmer toute forme critique.
On pourrait s’étendre longuement sur nombre de points soulevés par Success, qui est un ouvrage riche et dense, en particulier sur ce que le philosophe dit du droit, des procédures bureaucratiques de « démarche qualité » – cet ensemble de procédures censées garantir la qualité au moyen d’évaluations, de vérifications et de certifications, mais des qualités en réalités qualitatisées donc mensongères, car intégralement technocratiques et bureaucratiques, déconnectées des pratiques réelles et des finalités de ce qu’elles évaluent, à l’image de la santé où la « démarche qualité » repose sur des critères qui a aucun moment n’évaluent la qualité des soins mais uniquement des points subsidiaires, tatillons, paperassiers (bonne gestion du dossier patient, connaissance de procédures à la con, traçabilité, etc.) –, mais aussi des racines profondes du processus de qualitatisation et dont je n’ai pratiquement rien dit ici. Pour le philosophe, la perte de transcendance (religieuse, spirituelle…), le matérialisme et le déterminisme intégraux nous privent de la capacité à établir d’authentiques qualités conçues comme une forme de dépassement, car nous n’avons plus aucune capacité de dépassement : pour lui, le réel est devenu entièrement « plat », « inerte ». Nous gorgeons, en réaction, le monde de fausses qualités par incapacité à la transcendance. Enfin, il faudrait dire un mot du « mensonge », qui figure en sous-titre de l’ouvrage : la qualitatisation impose un mensonge de type très particulier. Tout le monde sait que tout le monde ment, en permanence. Tout le monde sait que le success, c’est n’importe quoi, et que le riche n’est pas plus vertueux que le pauvre. Tout le monde sait que Macron ment quand il proclame ses « valeurs » ou que le patron de Total ment quand il se dit écolo. Pourtant, on a collectivement besoin voire envie du mensonge : « ce qu’on ne pardonne à personne, ce n’est pas de mentir mais de laisser apparaître le mensonge, que le sourire ne soit pas assez parfait, que les motivations réelles soient diffusées au vu et au su de tous. » Cela ferait exploser la machine. Dès lors, le mensonge est devenu « l’exigence généralement partagée qui fait tenir le système ».
Success est un essai qui pose des concepts extrêmement intéressants, à l’image du concept structurant, celui de qualitatisation. Il vient enrichir notre appréhension du monde et notre boîte à outil conceptuelle. Dans un analyse très debordienne, Raphaël Liogier nous plonge dans le faux, ce mensonge qui est le tissu même de notre monde social et dont le success n’est que la facette la plus visible au plan individuel. Vous aussi, soyez successful dans vos lectures, montrez à tout le monde que vous lisez le plus de livres, les livres les plus intellectuels… et lisez Success !
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