
Ressources
Un défi pour l’humanité
Philippe Bihouix & Vincent Perriot
Editions Casterman, 2024
L’écologie est aujourd’hui un enjeu incontournable des débats publics[1]. Ou, à tout le moins, elle devrait l’être. Pour autant, force est de constater que ce sujet, complexe, est systématiquement maltraité. Le déni est immense, tout comme les fausses solutions « rassuristes » à base de « transition ». Tout est fait pour nier l’ampleur des catastrophes, amoindrir la responsabilité du système capitaliste et méthodiquement neutraliser les discours radicaux – voire les criminaliser[2]. Pour y voir plus clair, l’ingénieur Philippe Bihouix et le dessinateur Vincent Perriot ont allié leurs savoir-faire et leurs méthodes pour proposer au grand public une belle bande-dessinée dressant le panorama réaliste et accessible de la situation actuelle quant à la question cruciale des ressources – énergétiques et matérielles. Tout notre monde contemporain est dépendant des ressources naturelles. Comprendre les enjeux liés aux ressources, épuisables et limitées, ainsi qu’à leur diminution et à l’insoutenabilité d’un monde assis sur le postulat d’une croissance infinie, est sans doute l’élément le plus important pour les années et décennies à venir. Ressources est un précieux outil dans cette compréhension, associant la rigueur et l’intransigeance de l’ingénieur qui ne peut tricher avec la matière, et l’imagination, la créativité et les fertiles divagations du dessinateur. Un voyage passionnant, une évasion féconde…
Pourquoi une bande dessinée pour traiter d’un sujet aussi technique, aussi complexe et en même temps aussi méconnu et refoulé voire rejeté ? Précisément, parce que c’est un sujet technique, complexe, méconnu, refoulé et rejeté. Le dessin permet de montrer ce que l’on ne veut pas voir, d’expliquer ce que de longues phrases peinent à exprimer, de faire sentir des réalités impalpables, de voyager plus vite que la lumière dans le temps et l’espace. Et cela, l’auteur de bandes dessinées Vincent Perriot ne s’en prive pas. Entreprenant avec l’ingénieur et auteur Philippe Bihouix, engagé depuis plusieurs années dans la vulgarisation des enjeux techniques et la critique d’un certain productivisme, un dialogue illustré autour de la thématique des ressources et de leur rôle central dans la civilisation techno-capitaliste ainsi que dans la catastrophe écologique, Vincent Perriot met le dessin au service du discours critique, tout comme il met le discours critique au service du dessin. L’un et l’autre sont dès lors indissociables et se nourrissent, ce qui fait la force incroyable de la BD. Il ne s’agit pas « d’illustrer » simplement les thèses de Bihouix, mais de les féconder par le dessin qui devient lui-même vecteur d’idée tandis que le discours rationnel devient par moment source de poésie. En d’autres termes, la beauté du dessin est la meilleure façon d’ouvrir l’esprit du lecteur – jugez-en plutôt.

La BD prend la forme, donc, d’un dialogue entre les deux protagonistes : à l’émerveillement – presque la naïveté, au bon sens du terme – du dessinateur, répond la lucidité et la rationalité de l’ingénieur. Ce dialogue se poursuit de monde en monde, d’époque en époque, de rêve en réalité et de science en fiction. Ressources est un véritable voyage, je l’ai dit, donnant presque le tournis, tant on sent que le dessinateur se fait plaisir – et nous avec – en transportant son lecteur du désert moderne à la jungle préhistorique, du vide intersidéral de l’espace à l’enfer des mines de métaux, du Mont Olympe à une Paris ensevelie de déchets, d’une cathédrale en construction à l’envol d’une fusée, d’un sous-bois nocturne au cockpit d’un vaisseau spatial, de l’Angleterre victorienne de Marie Shelley à l’explosion provoquée par une rencontre matière-antimatière… Une épopée au cœur des ressources matérielles qui ont fait la « civilisation » et des conditions de leur extraction et de leur utilisation. Mais aussi un pèlerinage à la rencontre de grandes figures (intellectuels, artistes, scientifiques, économistes, entrepreneurs…) comme Platon ou Descartes, mais aussi Thomas More et Francis Bacon, Ivan Illitch et Jacques Ellul, Stanley Jevons et William Nordhaus ou encore Pier Paolo Pasolini…

L’imagination n’a aucune limite, au contraire du monde matériel des ressources et des énergies… Justement, parlons-en des ressources et des énergies. Le discours est simple : nous sommes dirigés par des « cornucopiens », sectateurs de la « corne d’abondance » qui ont « la conviction que nous allons, grâce au progrès technique, vers un monde d’abondance » (p.22). Autrement dit, grâce au Progrès, nous trouverons sans fin des moyens de faire tourner la machine, trouvant de nouvelles formes d’énergie ou de ressources infinies… Doux rêves – ou monstrueux cauchemar ! Pourtant, non seulement les ressources sont finies, mais les énergies pour les extraire aussi. Pire, la disponibilité des ressources minérales et énergies fossiles ne cesse de diminuer. « Nous sommes probablement entrés dans un immense cercle vicieux… toujours plus de ressources nécessaires pour capter, convertir, transporter, stocker, utiliser l’énergie… toujours plus d’énergie nécessaire pour extraire des ressources de moins en moins concentrées et accessibles. » (p.81) Extraire des ressources est de plus en plus compliqué et couteux – économiquement et en termes d’énergie – et ce, quel que soit le stock effectif de ces ressources. « Tu viens de m’expliquer que le stock [de ressources] est énorme de toute façon, non ? », demande Perriot. « Enorme, mais en grande partie inaccessible ! » répond alors Bihouix (p.76). Et en effet, avoir d’énormes stock de matières premières tellement diluée et éparpillée qu’il faut des quantités astronomiques d’énergie et de matière pour les extraire revient, en bout de course, à la pénurie, ni plus ni moins. Et ne comptez pas sur le recyclage, cette belle idée qu’on inventé les capitalistes pour faire durer le système productiviste – « encore un instant monsieur le bourreau ! » – que démonte sans concession Philippe Bihouix.

Page après page, Ressources explique en détail l’impasse dans laquelle des décennies de déni et de discours utopistes sur la matière nous ont conduits et nous conduisent encore. Le système capitaliste est construit sur l’idée du Progrès et de la croissance infinie, une chimère démolie il y a plus de 50 ans par le rapport au Club de Rome : « la croissance infinie dans un monde fini est impossible » (p.45). Bihouix et Perriot s’attaquent alors au corrélat de la croissance, tout aussi hallucinatoire qu’elle : l’exponentielle. Mais si en mathématique l’exponentielle existe bien, dans le monde matériel et physique, ce qu’elle implique est tout autre : extraction tous azimuts, océans de déchets, destruction du monde. « Dans les 30 prochaines années, on va extraire plus que depuis l’aube de l’humanité » (p.88), de quoi avoir le vertige. De façon pragmatique, à l’inverse de tous les cornucopiens et les économistes de plateaux qui nous expliquent que les écolos sont des « Cassandre », des peine-à-jouir ou des Amish, Ressource s’attache aux faits et aux réalités physiques : non, extraire les ressources ne pourra pas se poursuivre indéfiniment, non, le recyclage n’est pas la solution, non, les hausses de productivité et les énergies dites « renouvelables » n’entraîneront aucune baisse des émissions et des extractions – au contraire. La litanie pourrait se poursuivre à l’infini.
Que faire ? Pas de solution miracle avancée dans Ressources, mais trois pistes pour préserver la durabilité de la planète : « la sobriété » (p.130), « fa[ire] durer les produits et les machines le plus longtemps possible » (p.134), « faire preuve de « techno-discernement » c’est-à-dire ne mobiliser des précieuses et rares ressources que pour des usages réfléchis » (p.138). Tout un programme[3] ! Il en va ni plus ni moins de l’habitabilité de la planète Terre. Une belle invitation, proposée par Vincent Perriot à Philippe Bihouix : « imagine si nos rêves étaient différents » (p.63) dit-il. Que de poésie dans cette simple phrase, mais oui, si nos rêves étaient différents, peut-être ne serions-nous pas en train de filer vers l’abîme et la destruction comme des dératés hilares et inconscients. Peut-être pourrions-nous apprendre à rêver de nature, de solitude, apprendre à aimer ce que nous n’avons pas créé. « Et les rivières, les mers et les montagnes… Qu’est-ce qui vaut vraiment le coup d’être « sauvé » pour les générations futures ? La voiture ou l’hippocampe ? » (p.157)
Ressources est une très belle BD, magnifiquement illustrée (je n’ai malheureusement pu n’en donner qu’un maigre aperçu), et accessible sur le fond. Un livre qui démontre par l’exemple la proposition de Philippe Bihouix : réserver nos ressources à des usages qui nous rendent plus humains – un bande dessinée qui nous élève esthétiquement et intellectuellement. A lire !

[1] Quoi que l’on soit en train d’assister à un formidable backlash anti-écologique, c’est-à-dire à un « retour de bâton » des pires idéologies anti-écologiques, productivistes, éco-négationistes, après des décennies de progression des idées écologiques. La montée en puissance de ces discours, portée par une force de frappe médiatique inouïe, est massive et semble irrépressible…
[2] Je vous renvoie à Gérald Darmanin parlant d’ « écoterrorisme » à tout bout de champ.
[3] On pourra cependant regretter, pour les plus radicaux d’entre nous, la quasi-absence de critique du capitalisme en tant que tel, car c’est bien lui, et les capitalistes qui lui donnent corps, en dernière instance, le responsable. Cela dit, dans une BD grand public et accessible à tous, on comprend que cette critique reste sous-jacente, et cela ne retire rien à la grande qualité du livre.
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