Apocalypse Nerds – Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet

Apocalypse Nerds

Partout, les extrêmes droites prennent le pouvoir, que ce soit dans les urnes, dans les médias ou dans les esprits. Une sombre époque s’annonce, celle d’un renouveau des fascismes. Mais ce n’est pas un simple retour des pires idéologies forgées dans les années 1930. Auprès, en particulier, de Donald Trump aux Etats-Unis, une nouvelle forme de pensée et de pratique fascisante a vu le jour, née dans les firmes les plus en vue de la Silicon Valley. Le salut « romain », pour employer des pudeurs de gazelle, d’Elon Musk lors de la seconde élection de Trump n’a rien d’un accident, il est représentatif de ce courant d’extrême droite mêlant libertarianisme, pensée réactionnaire, racisme et messianisme technologique. Ce courant que les journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet nomment le technofascisme et qu’incarnent ces entrepreneurs de la « tech » qu’ils appellent les « nerds de l’Apocalypse ». Un livre essentiel pour comprendre ce qui se joue avec Trump et une partie croissante de l’extrême droite française.

Elon Musk, PDG de Tesla et propriétaire de X (ex-Twitter) ; Peter Thiel, co-fondateur de Paypal ; Curtis Yarvin, l’une des figures emblématiques des Lumières Sombres, courant néoréactionnaire qui entend liquider l’héritage des Lumières ; Marc Andreessen, co-fondateur d’un des premiers navigateurs web et auteur du Manifeste techno-optimiste ; Sam Altman, PDG d’OpenAI ; Balaji Srinivasan, entrepreneur américain et prophète du concept de Network State… voici quelques-uns des personnages principaux qui rêvent de ce « Moyen-Age du futur » (p. 1) qui s’annonce. Des milliardaires, des entrepreneurs, des ingénieurs, des philosophes, tous œuvrent pour qu’émerge cette contre société qu’ils appellent de leurs vœux, mélange de nouvelles technologies, d’intelligence artificielle, d’eugénisme, de dislocation des Etats-nations, de retour des féodalités et de capitalisme débridé. Leurs ennemis sont bien identifiés : la démocratie, l’égalité, le wokisme, les Etats, la politique, les Etats-providence et les systèmes de protection sociale, les petites gens au faible QI, la biologie, la corporéité, le caractère terrestre de l’humanité. En 2007, Peter Thiel diagnostique « l’échec du libéralisme à produire un ordre moral stable, et liquide l’héritage des Lumières, qualifié de « sommeil intellectuel » » (p. 12). Pour les Apocalypse Nerds, le projet n’est pas une réforme institutionnelle, mais une refondation totale à partir des décombres du monde ancien ; les « ingénieurs du chaos » (p. 13), dans un perspective véritablement millénariste et apocalyptique, ne souhaitent pas seulement changer les lois ni transformer les institutions, ils veulent détruire la démocratie et la politique afin de (re)bâtir un monde à leur image.

Ainsi, Curtis Yarvin, l’un des papes du technofascisme, très influent outre-Atlantique, « congédie la friction de la délibération, propre des démocraties libérales, pour imposer un rêve d’ingénieur fondé sur l’efficacité et l’intelligence » (p. 16). L’opposition frontale à la démocratie, dans sa version libérale ou pas, n’est pas cachée, pas même implicite. La rupture est totale, y compris avec les extrêmes droites traditionnelles. « Ce que nous proposons d’appeler technofascisme n’est pas la simple adjonction de gadgets, sur un vieux corpus autoritaire, c’est un nouveau régime d’action, modulaire, distribué, post-idéologique, où l’autorité s’administre comme un service et se déploie à l’ombre des institutions qu’elle aura préalablement affaiblies. » (p. 18) Devra prévaloir désormais la seule « logique de l’entreprise, articulée autour d’un tryptique : efficacité, hiérarchie, contrôle » (p.28). Les tenants de ce courant sont partisans du « coup d’Etat graduel » (p. 51) dans l’optique de parvenir à leurs fins, en sapant la démocratie de l’intérieur, en infiltrant les institutions pour les dissoudre. Ils placent leurs pions, à l’image du Vice-président américain J.D. Vance, marionnette réactionnaire, catholique intégriste et néo-fasciste de Peter Thiel ou encore du « Projet 2025 », élaboré par l’Heritage Foundation et livré clé en main au candidat Trump. Mais Vance n’est pas Musk, qui n’est pas Yarvin etc., des différences subsistent. L’acronyme TESCREAL nomme les sept familles de pensée qui convergent dans le technofascisme, et que déplie, en creux, Apocalypse Nerds : Transhumanisme, Extropianisme, Singularitisme, Cosmisme, Rationalisme, Effective Altruism, Longtermisme. En ce sens, cet amalgame est assez insaisissable, puisqu’il n’y a pas un seul texte fondateur, une bible dans laquelle y puiser les principes fondateurs, et que ce courant est traversé de contradictions, d’oppositions, comme on le voit bien avec le trumpisme. Attelage composite, boiteux en apparence au plan idéologique, mais pas moins efficace, comme si par ses oppositions mêmes il se renforçait, le trumpisme avance comme un char d’assaut qui écrase tout sur son passage, « il ne souffre pas de son incohérence, il s’en nourrit » (p.41).

Apocalypse Nerds plonge dans le détail des principaux courants du technofascisme et surtout en dégage les principaux soubassements communs : « l’ordre existant est obsolète, la démocratie est une fiction fatiguée ; la technologie est plus fiable que les institutions humaines » (p.43). Les auteurs montrent bien comment tous les nerds de l’Apocalypse partagent une même vision de la gouvernementalité basée sur une pratique autoritaire du pouvoir elle-même assise sur un réseau technique et technologique qui se substitue à l’administration humaine des sociétés. La légitimité d’antan, y compris celle que recherchait le tyran en se faisant craindre, est intégralement remplacée par le fantasme de la pure « efficacité » technique. Ainsi de Balaji Srinivasan qui, « en bon évangéliste de la tech […] envisage une solution technique pour chaque problématique sociale et politique » (p. 94). Le pouvoir autoritaire a changé d’architecture, il doit être réticulaire, fragmenté, éclaté, à l’image des féodalités médiévales, il faut mettre en place « une toile d’araignée mondiale de dizaines, voire de centaines de milliers de mini-pays souverains et indépendants, chacun […] gouverné par sa propre société anonyme, sans tenir compte de l’opinion des résidents » (p. 79). Bien sûr, la technique ne suffit pas, la machine, pour performante qu’elle soit, doit être mise au service d’un projet déterminée. Et c’est bien là le plus effrayant, plus encore que cette vision autoritaire et technique, voire cruelle, de la gouvernementalité.

Ce projet, que Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet repèrent, est un séparatisme intégral, ou ce qu’ils appellent encore « l’Exit » (p. 102), autrement dit la sortie des Etats-nations, inefficaces, spoliateurs. Cet Exit prend parfois la forme concrète de communautés sécessionistes, des zones de non-droit – autre que le droit du plus fort, du plus fortuné, du plus rapace, du plus individualiste – privatisées par quelques milliardaires désireux de voir leurs utopies libertariennes devenir réelles. C’est ainsi que, par exemple, Peter Thiel, Balaji Srinivasan et Marc Andreessen ont financé une colonie libertarienne technofasciste au Honduras : Próspera. Conçue comme un paradis fiscal, l’enclave gérée comme le conseil d’administration d’une multinationale, la « ville-entreprise » (p. 109) dirigée par un CEO, octroie à ses résidents une totale liberté, « tout est permis, sauf s’il est démontré que cette action pénalise les autres » (p. 110). Mais très vite, comme on pouvait s’y attendre, l’expérience tourne court, les prosperiens se comportant comme des requins spoliateurs et cupides, égoïstes et inconséquents vis-à-vis de leurs voisins honduriens… L’expérience n’est pourtant pas isolée, et son échec ne marque certainement pas le point final de ces projets d’utopies concrètes. Pour les technofascistes en effet, l’idéal est de multiplier autant que faire se peut les communautés libertariennes pour fragmenter les espaces existants des Etats-nationaux, les grignoter de l’intérieur, les saboter et s’étendre de façon réticulaire. L’ambition est « de créer un monde composé de milliers d’entités et de régimes politiques différents » (p. 100), des « juridictions autonomes et des enclaves de libre marché émancipées de l’impôt et du regard panoptique de l’Etat-régulateur » (p. 104) qui forceraient «  les Etats-nations à s’adapter, quitte à sacrifier le socle de leurs institutions démocratiques » (p. 104).

L’idéal sécessionniste n’est qu’un pan d’une vision plus large, celle de l’abolition des frontières, toutes les frontières et toutes les limites, y compris celles de la biologie et peut-être, de la science physique. Faire sécession des institutions politiques, mais aussi des contraintes biologiques et physiques, c’est en fin de compte un même élan, une même aspiration. « Cette fabrique du futur repose sur une mythologie, celle du franchissement. Un mythe dont le projet politique est encore une fois de nature sécessioniste et impérialiste, puisqu’il s’agit d’abolir la limite, qu’elle soit cognitive, corporelle, terrestre ou encore spatiale. » (p. 125) S’affranchir de toutes ces limites suppose une stricte sélection des êtres humains les plus performants, les plus intelligents, les plus adaptés. Le technofascisme a dès lors donné naissance à une branche de néo-eugénistes, convaincus qu’il leur incombe à eux, « personnalités à haut QI, de transmettre leurs gènes aux générations suivantes » (p. 147). Cet eugénisme se dit « altruiste » car il vise la perpétuation et l’augmentation de l’humanité. Qu’importe si, pour cela, il faut réactiver les vieilles lunes du darwinisme social rebaptisé, pour l’occasion « altruisme efficace » (p. 150) : les mesures de sécurité sociale sont inefficientes, les êtres humains les moins adaptés sont des poids morts pour les autres, les personnes noires ont un matériel génétique déficient… Le racisme (racial au sens stricte ou social) fait partie intégrante du « logiciel » technofasciste – et je parle de « logiciel » a dessein, puisque Hadjadji et Tesquet montrent bien que le mode de pensée de ces nerds est profondément marqué par le langage informatique. Dès lors, les sociétés de manipulations de la fertilité se multiplient en particulier aux Etats-Unis. Choisir le bon embryon, le bon partenaire… Mais s’affranchir des frontières suppose aussi de s’affranchir de la mort (tous les projets de conservation de l’esprit humain dans le Cloud numérique) et de notre condition terrestre (toutes les tentatives de voyage dans l’espace). Le transhumanisme est encodé dans le code de la Silicon Valley. Le pire, c’est que les technofascistes qui rêvent de tout cela ont un capital financier quasi-illimité leur permettant peut-être, bientôt, de parvenir à leurs fins. « Ce moment de l’histoire où la science-fiction est en passe de devenir réalité incarne ce que le courant de pensée philosophico-politique de l’accélérationnisme nomme une hyperstition. » (p. 154) Ainsi, pris dans cette hyperstition, les Apocalypse Nerds sont « les stratèges d’un Grand Soir qui prend la forme du coup d’Etat technologique » (p. 164). Sombre perspective.

Apocalypse Nerds est un ouvrage qu’il faut lire afin de comprendre vers quoi notre monde bascule : ce fascisme d’un genre nouveau que l’on ne connaît pas encore en France car il arrive à bas bruit – nous avons encore nos bons vieux fascistes à l’ancienne. Un essai important, accessible, terrifiant certes mais indispensable. Bonne lecture !


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