Sauvons le progrès

Etienne Klein

Dialogue avec Denis Lafay

Editions de l’Aube, septembre 2017


Un petit livre d’entretien entre le physicien-philosophe Etienne Klein et Denis Lafay, sur et autour de la notion de progrès dans notre société, son statut, pour le moins ambigu, son rejet parfois. Du Progrès des Lumières, gros de mille promesses d’émancipation, totem de la puissance créatrice de l’esprit humain, au progrès post-moderne souvent synonyme de soumission à une technoscience incontrôlable n’offrant plus aucune prise à la démocratie, petit tour d’horizon…

Etienne Klein

Physicien-philosophe ai-je dit, que voilà un qualificatif à la consonance baroque pour nos oreilles habituées au cloisonnement des disciplines et à l’impossible dialogue! Et pourtant, opposer les deux serait oublier que jusqu’à peu, l’un ne se concevait pas sans l’autre : la physique était une philosophie de la nature, et la philosophie se nourrissait de physique. Nos plus grands penseurs avaient la tête bien assez large pour supporter les deux casquettes – quand ne s’y ajoutait pas celle de poète, homme du monde, ethnologue, mathématicien, bretteur… Descartes et les lois de l’optique, Pascal le mathématicien génial, Kant et son anthropologie, Voltaire piqué de physique newtonienne, plus récemment Einstein le génie que l’on sait, et le penseur que l’on sait moins…

Physicien des particules ayant participé à un certain nombre de projets de recherche fondamentale, professeur à Centrale et ancien centralien lui-même, chef du Laboratoire de Recherche sur les Sciences de la Matière (LARSIM) du CEA de Saclay (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives), mais aussi docteur en philosophie des sciences et vulgarisateur, amateur d’alpinisme et de sports « d’épuisement », auteur de nombreux livres, homme de radio sur France Culture, Etienne Klein est par bien des aspects inclassable. Sa vision du monde, balisée – mais jamais contrainte – par les sciences, est définitivement celle d’un humaniste, pour ce que cela implique de bon, mais aussi de contestable. Quoi qu’il en soit, sa parole est de celles « qui comptent », tant la possibilité d’une pensée claire, nuancée, fine, exigeante, ne se contentant jamais des lieux communs, et honnête est plus que jamais nécessaire.

Sauvons le Progrès

Constat : le « Progrès » est en crise. Nous sommes en quelques années passés d’une acception positive du Progrès vu comme une sorte de nécessité morale à travailler pour l’avènement d’un futur meilleur, à une vision négative, angoissante, tyrannique. Progrès voulu contre progrès subit. L’on se méfie – et souvent à juste titre – de ce mot, souvent chargé de faire passer en contrebande des idées, des comportements, des valeurs au motif qu’il ne faudrait pas empêcher la marche de progrès. Sur le plan politique, un mot l’a semble-t-il remplacé – alors qu’il n’en est pas le synonyme – : le mot d’innovation. E. Klein revient sur l’histoire de cette transformation.

Pour lui, la perte qu’elle traduit est en réalité plus profonde : « l’évaporation, voire la disparition, de tout philosophie de l’histoire »(p.19). Le mot Progrès est indissociable des Lumières pour qui il nous fallait collectivement travailler à la survenue d’un avenir désirable : c’était un processus actif, parfois pénible mais dont le jeu valait la chandelle. Klein nous dit du Progrès qu’il est « une idée à la fois consolante et sacrificielle »(p.20). Son inscription dans une philosophie de l’histoire ascendante, un projet de civilisation presque transcendant d’un monde meilleur justifiait tous les sacrifices. Il exigeait en outre que l’individu se mette au service d’une cause supérieure, le progrès collectif.

Mais aujourd’hui, ce Progrès-là n’a plus droit de cité dans nos sociétés. Plusieurs causes sont évoquées par le philosophe, dont l’histoire contemporaine et son lot de génocides, de cruautés, et de barbarie. Bref, notre représentation du Progrès a changé.

Cette crise est, selon Klein, étroitement liée aux enjeux scientifiques et techniques. Il existe une défiance vis-à-vis de la science, ou plutôt de la technoscience, sorte de Léviathan incontrôlable, sommé d’innover à tout prix pour pallier à tous les maux, en dépit même de ceux qu’elle a pu causer. Une fuite en avant irréfrénée en somme. La science, du moins ses applications – et la distinction est cruciale selon Klein – et encore plus précisément, notre usage de ses applications est responsable par exemple du réchauffement climatique. Cette défiance déteint de la science jusqu’aux vérités scientifiques elles-mêmes, suspectées de servir des intérêts ignobles, ou dévalorisées pas un discours relativiste du genre : la relativité d’Einstein n’est qu’une possibilité parmi d’autres, peu importe qu’elle ait été testée, confirmée, re-testée, re-confirmée des milliers de fois. Etienne Klein rappelle à ce titre que la science n’est pas exempte de tout reproche, et il pointe la logique de rentabilité, le « courtermisme » qui l’animent trop souvent, la propension démesurée à rechercher sans cesse des applications mercantiles etc. et ce au détriment du pur plaisir de connaître, d’en apprendre plus sur le réel. Klein parle à ce propos de « la joie profonde, la joie singulière qui surgit dans un esprit lorsque, enfin, lorsque soudain il comprend ce qu’il cherchait à comprendre »(p.57). La connaissance a un valeur en elle-même, indépendamment de ses applications. 

Il nous faut retrouver des perspectives pour recréer de grands projets, des chantiers exaltants qui mobiliseraient les sociétés, et, pour injecter de la démocratie dans la science, inventer des procédés « d’ingénierie sociale », des protocoles en sommes pour que les citoyens se mettent d’accord sur la société qu’ils veulent. 

Le grand absent de ce livre est le mot « libéralisme », pourtant présent en filigrane tout au long du texte. La plupart des enjeux qu’il pose sont pourtant reliés à notre modèle libéral qui diffuse la science, le rapport à la démocratie, l’éducation… Le libéralisme fondé sur la liberté individuelle débouche aujourd’hui sur un individualisme qui à son tour peut expliquer en partie le relativisme ; la logique de rentabilité et de profit maximum conditionne les programmes de recherche ; la logique de mondialisation entraîne un affaissement des démocraties… Le libéralisme s’est substitué aux « grands discours » auparavant pourvoyeurs de philosophies de l’Histoire particulières sur laquelle s’adossait l’idée de Progrès. Son hégémonie crée le vide spirituel que pointe aussi le livre, mais qui n’est pas analysée en tant que telle. C’est assurément pour moi un regret, mais les obsessions des uns ne sont pas forcément celles des autres !

Etienne Klein

L’Encyclopédie – quintessence de l’esprit des Lumières

Pour aller plus loin… 

Conférence sur le Progrès dans la perspective des Lumières.

Tirée du site officiel d’E. Klein

Beaucoup d’autres considérations figurent dans ce petit livre, assez dense car primesautier, allant « à sauts et à gambades » pour parler comme Montaigne. La plupart des interventions d’Etienne Klein dans ce dialogue mériteraient de longs développements, ici, le rythme est rapide et élusif. Une bonne introduction à la pensée d’Etienne Klein, beaucoup de questions sont posées, aucune ne trouve de réponse définitive – et après tout, est-ce un défaut ?