Le loup dans la bergerie

Droit, libéralisme et vie commune

Jean-Claude Michéa

Editions Climats, septembre 2018


Jean-Claude Michéa revient avec un nouvel essai, intitulé Le loup dans la bergerie, qui explore une fois de plus – tant il est vrai que Michéa réécrit toujours le même livre, là est tout l’intérêt – les liens entre le « libéralisme culturel » et son versant économique. Et comment, surtout, le premier est la caution morale de l’autre. Comment donc, il introduit subrepticement le « loup de Wall street » dans la « bergerie socialiste »(p.11).

Il s’agit donc pour Michéa de mettre au jour les liens philosophiques qui existent entre le versant économique et culturel du libéralisme. Le philosophe réfute l’idée si répandue selon laquelle il existerait un bon libéralisme politique et culturel – qui a permis le développement des libertés individuelles, et une certaine forme d’émancipation vis-à-vis des structures de l’Ancien Régime – auquel s’opposerait un méchant libéralisme économique rebaptisé pour l’occasion « néolibéralisme ». Pour Michéa l’un et l’autre sont l’avers et le revers de la même médaille, autrement dit, l’un ne va pas sans l’autre. Les progrès dans l’ordre du libéralisme culturel accompagnent le déploiement de l’économie libérale, prédatrice et incontrôlée. Une critique du libéralisme doit donc prendre en compte ces deux aspects.

Le loup dans la bergerie présente, de manière très pédagogique, le libéralisme : sa genèse, au sortir des guerres de Religion, avec la nécessité d’y « trouver une issue politique »(p.18). Le libéralisme se construira donc sur deux postulats : premièrement, l’Homme sera « dorénavant perçu comme un « loup » potentiel pour tous ses semblables », car motivé uniquement par « son seul intérêt privé ou son seul amour propre »(p.19) ; deuxièmement, « il est visiblement impossible aux hommes de s’accorder sur la moindre définition commune du Bien »(p.20) ce qui implique que l’Etat n’a plus qu’un rôle minimal, et se doit d’être « axiologiquement neutre »(p.21) c’est-à-dire doit renoncer à promouvoir tout mode de vie, toute morale, toute philosophie, toutes valeurs particulières. On a avec ces deux postulats d’une part les fondements anthropologiques du libéralisme (« l’homme est un loup pour l’homme ») et d’autre part le processus d’atomisation des sociétés qu’il enclenche en dynamitant la possibilité d’un bien commun et en s’attaquant à toute forme de normes préétablies.

Pour remplacer ces normes, le libéralisme recours à la notion de « marché », supposé neutre, et censé réguler au mieux les échanges et les comportements humains. Dans le champ désormais libre des valeurs, le marché prend toute la place. Voilà comment s’opère la liaison entre les deux versants, culturel et économique, du libéralisme.

A partir de là peut se déployer ce que Michéa nomme la « logique » du libéralisme, c’est-à-dire le développement de ces prémices qui aboutit nécessairement à nos sociétés actuelles. Ou, comment des intentions fort louables, et qui ont permis un grand nombre de progrès réels, se retournent finalement contre elles-mêmes et engendrent un monstre, une hydre à mille têtes. La société libérale est mue par une « dynamique qui la porte de façon inévitable à déployer, étape après étape, toutes les possibilités inscrites dans son logiciel initial, et donc à noyer progressivement dans « les eaux glacées du calcul égoïste » toutes les valeurs qui paraissaient évidentes ou sacrées aux générations précédentes »(p.30).

Cette notion permet à Michéa de mettre au jour le caractère profondément « ambigu », c’est le terme qu’il utilise, du libéralisme. Mais aussi d’éviter la caricature d’un libéralisme comme figure du mal absolue. Elle permet en effet de comprendre que le libéralisme a joué un rôle émancipateur en permettant de s’affranchir de certains carcans, et par la conquête de droits nouveaux. Mais ce faisant, il sape les fondements d’une société vivable et enchaîne les individus à des servitudes nouvelles. On pourrait dire qu’il nous a libéré de nos anciens maîtres mais ne nous a pas affranchis pour autant. A ce propos, Michéa écrit : « il n’est évidemment pas question […] de nier les progrès humains évidents que peut favoriser, ici ou là, le droit libéral abstrait […]. Il reste cependant que de tels « progrès » sont presque toujours ambigus, du fait qu’ils ne peuvent par définition se développer […] que sur la base des rapports sociaux capitalistes, et donc de la dynamique d’émancipation spécifique qui les caractérise […]. Tout « pas en avant » – comme le constatait ainsi Engels dans une lettre de 1884 – se payant alors presque inévitablement d’un « pas en arrière », et même parfois de deux »(p.132). La critique est donc minée, presque impossible car s’en prendre au libéralisme sous-entend s’en prendre aux libertés qu’il a permis d’acquérir. Et donc le risque est grand de tomber dans un discours réactionnaire, voire liberticide. Ce qui n’est pas le cas de Michéa, loin de là.

Dans cette critique donc, Le loup dans la bergerie se focalise plus particulièrement sur la constitution du discours des droits de l’Homme et de « la lutte contre toutes les discriminations » comme des moments cruciaux de la logique libérale. Ces mouvements, en fait d’émancipation, entraînent une déconstruction de toute forme d’identité (individuelle et sociale), donc de vie collective et de bien commun. Dans ce dispositif, Michéa montre le rôle qu’ont joué des philosophes comme Michel Foucault ou Ruwen Ogien pour l’époque contemporaine. Il montre en fait comment la gauche en général agit comme la bonne conscience du libéralisme, et mieux, comme son principal moteur.

Encore une fois un livre riche, stimulant, qui approfondit toujours plus la critique du libéralisme entreprise par Jean-Claude Michéa voilà déjà de nombreuses années. Son œuvre est telle que Schopenhauer décrivait sa propre pensée : « ma philosophie est comme une Thèbes aux cent portes ; de tous côtés on peut y pénétrer, et, chaque fois, arriver directement jusqu’au centre. » Le loup dans la bergerie est donc la dernière porte ouverte dans cette belle œuvre.


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