Macron : lettre à France

Des hauts et débats

Le Président Manu nous a envoyé une lettre. Et une belle, avec encadrement tricolore et tout. Il s’adresse au pays façon Polnareff : « Il était une fois, toi et moi » – les lunettes en moins. Finalement, les gueux sont pas si illettrés à ce qu’il semble. C’est que l’événement est solennel : Manu va nous faire débattre.

C’est donc ça, la réponse super géniale de Jupiter à la crise des gilets-jaunes. Sa pensée complexe a turbiné pendant des jours, son esprit fulgurant a cogité, son intelligence hors du commun a gambergé, il a mis sa virtuosité philosophique[1] à rude épreuve. L’idée génial lui est donc apparue, en songe probablement, comme à l’Empereur Constantin qui dans son sommeil vit apparaître la croix et entendit une voix, celle du Très-Haut, lui annoncer : « Par ce signe tu vaincras ! » Manu a entendu les trompettes de la renommée et les foudres de Zeus (son côté grec) tonner : « Par cette lettre tu vaincras ! ». Ce que Zeus ne précisa toutefois pas à Jupiter, c’est que la bataille était déjà perdue.

La lettre, donc – sobrement intitulée « Lettre aux Français ». Première chose : le diagnostic n’est pas posé. Manu et tous ces « communicants » – à qui il faut rajouter tous les lèches-bottes télévisuels qui font le service après-vente de l’Elysée, pardon : les journalistes de BFMTV – ne comprennent rien à ce qu’il se passe. Ca blablate, ça déblatère : la foule haineuse, la République qui est attaquée, les fainéants qu’ont pas le sens de l’effort, les profiteurs et les assistés, celzéceux qu’ont pas compris la pédagogie du gouvernement, les gilets violents et extrémistes, les jaunes qui attaquent les journalistes[2], les beaufs qui veulent pas payer leurs impôts…

Dans sa lettre, le Président rappelle que la France est un grand et beau pays, au prix de certains mensonges, c’est vrai, mais on est habitué. Par exemple lorsqu’il dit que notre nation est « une des plus libres » alors que les classements et organismes internationaux épinglent régulièrement la France notamment sur la liberté de la presse ; ou qu’elle est « une des plus fraternelles et des plus égalitaires », là encore, un rapide coup d’œil aux inégalités en matière d’éducation suffit à balayer cette affirmation. Il prend acte des colères et des insatisfactions, et fait mine de les comprendre, et en pointe les raisons principales avec une certaine acuité : « Parce que les impôts sont […] trop élevés, les services publics trop éloignés, parce que les salaires sont trop faibles pour que certains puissent vivre dignement du fruit de leur travail, parce que notre pays n’offre pas les mêmes chances de réussir selon le lieu ou la famille d’où l’on vient. Tous voudraient un pays plus prospère et une société plus juste. » Pour apaiser la colère, qui semble légitime aux dires du Président même, celui-ci a pondu la réponse magique : un grand débat national jusqu’au 15 mars. Dans les mairies, sur internet, au cours d’assemblées… De quoi débattre ? De tout : « Pour moi, il n’y a pas de questions interdites » dixit Manu.

Il propose dans le corps de la lettre un certain nombre de questions réparties en 4 thèmes :

  • nos impôts, nos dépenses et l’action publique
  • organisation de l’État et des collectivités publiques
  • transition écologique
  • redonner plus de force à la démocratie et la citoyenneté

Rien sur l’Union Européenne, les élections approchent, alors il ne faudrait pas raviver l’hostilité vis-à-vis du monstre de Maastricht.

Refuser le débat

Enfin, si toutes les questions seront possibles, on sait déjà que beaucoup de réponses sont d’ores et déjà préemptées : pas de retour de l’ISF, pas de retouche du bouclier fiscal à 30% pour les plus riches, en fait, rien de ce qui a été fait ne sera défait. On est prévenu, les « grandes orientations » du projet macronien ne seront pas modifiées. C’est-à-dire l’essentiel. En fait, les choses sont simples : pour le gouvernement, le débat à venir est avant tout l’occasion de refourguer au pays le programme de Macron, tout ce qui s’en écartera sera certes considéré avec la plus grande attention, mais rejeté. Car c’est le fond de la méthode Macron : « cause toujours ». Exemple : Bruno Le Maire, Ministre de l’Economie et des Finances qui demande quels services publics réduire ou supprimer afin de baisser les impôts. Sous-entendu : les citoyens au fond sont d’accord avec nous, ils considèrent les services publics trop coûteux, ce qui cause des impôts trop lourds. Dès lors, il n’y a plus qu’à appliquer le programme Macron qui consiste justement à démanteler au moins en partie les services publics. Voilà comment, par un tour de passe-passe, les citoyens se retrouvent à cautionner malgré eux un programme que justement ils rejettent. Autre exemple : quand Macron prend acte de la défiance des citoyens vis-à-vis de leurs élus pour dire que les citoyens sont donc d’accord avec son projet de réforme constitutionnelle. Tout sera fait pour que la seule chose qui sorte de ce débat soit que le peuple, au fond, confirme le programme de Macron, et est d’accord avec lui, sans le savoir. Je prends le pari que la conclusion sera que les français veulent aller plus loin et plus vite dans les réformes… les réformes précisément entreprises par Manu bien sûr ! Pile je gagne, face tu perds.

On me dira que refuser le débat n’est pas démocratique. Pour quelqu’un qui essaie de penser la démocratie, ça la fout mal. C’est que la démocratie n’est pas, loin s’en faut, réductible au débat. Elle est avant tout un mode d’exercice du pouvoir ! Je vous renvoie à notre article Réflexions sur la démocratie qui approfondit le sujet. En démocratie, le peuple ne débat pas sans fin des décisions que pourraient prendre ses dirigeants, il n’est pas un organe consultatif. Il est celui qui exerce le pouvoir ! Tout ce qui tend à confiner le peuple dans un rôle purement consultatif est anti-démocratique. A ce que je sache, les cahiers de doléances et les Etats Généraux étaient une invention féodale du bon roi consultant ses sujets. Par quelle perversion en sommes-nous arrivés à considérer qu’une pratique féodale du pouvoir est en fait un summum de démocratie ?

Si le débat est effectivement nécessaire en démocratie, ce n’est qu’en tant qu’il détermine l’action politique. Autrement dit, le débat n’est pas la finalité de la démocratie, c’en est la condition. La communauté politique débat pour déterminer les lois, après quoi elle les met en oeuvre. Or, le débat macronien ne s’inscrit pas du tout dans cette démarche : les citoyens débattront entre eux de ce qu’il faut faire ou pas, de la situation actuelle, de ce qui marche et de ce qui ne marche pas, des orientations possibles etc. pour qu’au final, la représentation nationale décide. Autrement dit : le peuple propose, Manu dispose. Formule de la monarchie.

Il faut donc refuser absolument de se laisser enfermer dans ce débat qui vise à étouffer le peuple.

La grandeur du mouvement des gilets-jaunes ne vient pas des propositions qu’ils pourraient formuler çà et là, de leurs exigences particulières. Ils ne sont pas là pour élaborer un programme, et ne doivent surtout pas se laisser prendre au piège. Ils ne portent pas, et ne doivent pas porter un projet politique. Ils portent le projet du politique ! Ils exigent en somme le politique en tant que tel – ce qui a été précisément détruit patiemment, et achevé par Macron. Le politique est ce qui refuse l’ordre des choses et ne se soumet pas aux états de fait. Il part du principe que les sociétés humaines ne suivent pas un cours naturel, un cours obligatoire car prédéterminé par l’Histoire : tout ce que l’Homme a fait, l’Homme peut le défaire. Ou du moins, ce qu’il a fait ne détermine pas ce qu’il doit faire à l’avenir. Pour dire les choses autrement : en politique, il y a toujours des alternatives. Penser le contraire revient à nier le politique. Quand il n’y a pas d’alternative, il n’y a pas de politique. C’est ça, le message des gilets-jaunes. Ils réclament le retour du politique, sans quoi rien n’est possible. Voilà pourquoi il faut à tout prix les enfermer, les réduire à un programme – si possible démagogique et insensé, histoire de le décrédibiliser pour de bon. Ainsi, une fois ce programme rejeté ou, plus subtilement, appliqué en partie sur les points les plus symboliques et les plus inoffensifs, ils pourront tranquillement quitter les ronds-points, les samedis redeviendront des jours dédiés à la prière hebdomadaire au dieu consommation, et les affaires pourront reprendre comme avant.

Il faut refuser le débat car on ne débat que dans un espace politique. Quand l’espace politique est justement ce qu’il s’agit de restaurer, aucun débat n’est possible.

Enfin, quand les mots n’ont plus aucun sens, refuser de débattre est une attitude salutaire. On ne débat pas avec des gens qui tordent vos mots, les vident de leur sens pour les réutiliser contre vous comme des vampires. Quand Macron ne cesse de dire qu’il comprend la colère, qu’il la voit, qu’il la décrit de manière relativement juste, alors qu’il fait tout pour la provoquer, à l’évidence, ses mots sont des pièges. Quand le pouvoir répète qu’il défend la planète alors qu’il est anti-écolo au possible, quand il fustige les inégalités alors qu’il prend aux pauvres pour donner aux riches, quand il prône l’ordre et l’apaisement alors qu’il permet et encourage le déchaînement de la violence des forces de l’ordre[3] tout en provoquant les gilets-jaunes par des petites phrases, quand il prétend défendre l’éducation en saccageant le lycée, quand il vante le rayonnement de la France en multipliant de manière délirante les frais d’inscription dans les universités pour les étudiants étrangers[4], quand il exalte la souveraineté française alors qu’il la réduit en charpie, quand il loue l’Europe qui protège alors qu’il accepte qu’elle soit une zone de guerre commerciale… quand tout n’est que duplicité, mensonge et tromperie, aucun débat n’est possible. Débattre, c’est alors donner du grain à moudre à l’adversaire, lui donner nos mots pour qu’il retourne contre nous.

Ce débat a un objectif clair : endormir les gilets-jaunes par deux mois de parlotte stérile. Désorganiser le mouvement (si tant est qu’il fût organisé), et casser sa dynamique. Le gouvernement entend s’offrir un répit, afin de rassembler ses forces et d’ourdir une stratégie. Ce serait aussi l’occasion de canaliser l’aspiration politique naissante des gilets-jaunes afin de la désamorcer[5]. Il s’agit de faire en sorte que le bouillonnement politique qui s’était révélé retombe dans une molle apathie, et soit capté par le pouvoir (mairies, assemblées départementales et régionales, kits méthodologiques), pour n’être plus qu’une forme de bureaucratie du débat. Par-dessus tout, ce débat doit être l’occasion de diviser les français sur des propositions concrètes, pour qu’ils ne puissent pas se rendre compte – ce qui avait été la grande force des gilets-jaunes, à savoir transcender les clivages – des intérêts communs qu’ils ont à défendre. Qu’ils s’écharpent sur la taille des trottoirs et la hauteur des réverbères, sur la façon d’ « accélérer notre transition environnementale », sur les impôts à « baisser en priorité », sur « des objectifs annuels définis par le Parlement » en matière d’immigration (sujet hautement clivant, introduit in extremis à la toute fin de la lettre de Macron dans le genre cerise explosive sur le gâteau), bref qu’ils brassent du vent, qu’ils rentrent dans le rang, et regagnent le vide de la tambouille politique habituelle. Et surtout : qu’ils s’opposent, se divisent. Pendant ce temps, ils ne s’en prennent pas aux vrais responsables.

Enfin, pour ceux qui doutent, Chantal Jouanno, initialement prévue pour animer le débat, nous a prévenu – alors qu’elle n’est pas vraiment le prototype de l’anarchiste révolutionnaire opposée au pouvoir. « Un débat qui ne permet pas d’aborder l’option zéro d’un projet, c’est-à-dire son abandon, est systématiquement un échec. » Elle ajoute que « le gouvernement a décidé de reprendre le pilotage du Grand débat national »[6]Personne ne pourra dire qu’il ne savait pas.

Pour toutes ces raisons, il faut refuser le débat. Refuser de participer à cette mascarade. Refuser et tenir bon. Non pour mettre à bas la République, mais au contraire, pour la restaurer, face à ceux qui l’ont pervertie. Notre exigence doit être républicaine mais intransigeante.

 


[1] L’express, « Séducteur, déterminé, méthodique… Emmanuel Macron en 15 points essentiels », 07/05/2017
[2] Rappelons tout de même que les journalistes réellement attaqués et blessés le furent par des tirs de flash-ball, des charges policières, des enfumages lacrymogènes. Pas par des quolibets, parfois haineux, certes, ni la « défiance » des gilets-jaunes.
[3] Qu’il y ait des violences contre les forces de l’ordre est bien entendu inacceptable. En revanche, que les forces de l’ordre soient incapables de se maîtriser, qu’elles bavent à tout va, faisant des centaines de blessés, l’est encore plus. Car redisons-le : les blessés par centaines sont dans le camp des gilets-jaunes. Pas des forces de l’ordre. Dire cela n’est pas justifier la violence. Par contre, c’est refuser d’être borgne, la voir là où elle est, et la condamner de quelque côté qu’elle se trouve.
[4] https://www.lemonde.fr/education/article/2018/11/19/universites-les-etudiants-etrangers-devront-payer-plus-cher_5385447_1473685.html
[5] Voir à ce propos notre article Les gilets de la discorde : le retour du peuple en politique.
[6] https://www.liberation.fr/france/2019/01/14/grand-debat-le-testament-sans-concession-de-chantal-jouanno_1702838


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